La musique seulement

Un week-end à l’abri des tragédies du monde. Contraste absolu avec le dernier, tout entier consacré à préparer l’émission spéciale #SoiréeJeSuisCharlie diffusée de l’Auditorium de la Maison de la radio sur France 2, France Inter, France Culture, la RTBF, etc.

Des disques pour se retrouver, se ressourcer.

D’abord cet extraordinaire récital d’Arthur Rubinstein d’avril 1963 joint au numéro de janvier de Diapason (http://www.diapasonmag.fr/actualites/a-la-une/concert-inedit-de-rubinstein-en-1963-notre-indispensable-de-janvier-est-arrive)

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J’avais déjà une immense admiration pour le musicien et l’homme, ici je découvre un Beethoven torrentiel, un Schumann impétueux, et tout le reste prodigieux pour un pianiste de 81 ans devant un public hollandais captivé. Et quelle belle prise de son ! Indispensable !

Cela faisait un moment que j’avais le coffret de 3 CD sur ma table, pas eu le temps de l’ouvrir. Excellente idée, très bon texte, sélection intelligente des extraits, mais un défaut majeur : nulle part, ni sur les CD eux-mêmes, ni sur la couverture, ni dans le livret pas l’ombre d’une indication sur les interprètes. On reconnaît bien sûr les voix de Renata Scotto, Leontyne Price, Lucia Popp, on sait que tout est tiré du fonds RCA ou Sony. Dommage, vraiment dommage…

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Avant qu’ils ne soient, peut-être, distribués en France, on est allé chercher du côté de l’Italie, via amazon.it, deux coffrets bienvenus.

D’abord la suite des rééditions du legs Christopher Hogwood chez Oiseau-Lyre : après les indispensables coffrets Beethoven, Haydn, Mozart, Vivaldi, voici ses Bach (contenu des 20 CD : http://www.amazon.it/Bach-Recordings-Christopher-Hogwood/dp/B00Q2MK9II/ref=sr_1_1?s=music&ie=UTF8&qid=1421482197&sr=1-1&keywords=bach+hogwood). On va prendre le temps de déguster…

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Et puis tandis que Deutsche Grammophon s’apprête à rhabiller le coffret des Early Years de Lorin Maazel (mais rien de neuf, pas même les quelques disques berlinois jadis parus sous étiquette Philips), on apprécie ce regroupement des splendides Tchaikovski et Sibelius, et de quelques Richard Strauss, captés à Vienne – Maazel était dans sa trentaine – dans la miraculeuse Sofiensaal.

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C’est par Maazel et les Viennois que j’ai découvert, adolescent, les premières symphonies de Tchaikovski et surtout les symphonies de Sibelius, un coffret de vinyles déniché dans ce qui était alors une caverne d’Ali Baba pour les mélomanes aux Puces de Saint-Ouen. Là encore, un indispensable de toute discothèque !

Le silence des larmes

Ce mercredi 7 janvier, vers midi, réunion dans mon bureau, à l’ordre du jour, un texte technique. Autour de la table, de proches collaborateurs, dont B. récemment arrivée auprès de moi. Une première « alerte » du Monde sur mon portable : fusillade à Charlie Hebdo. Ce n’est pas la première fois qu’on tire sur un journal, ni celui-ci en particulier. Quelques minutes plus tard, nouvelle « alerte », des morts cette fois. B. sort téléphoner, revient livide, elle a eu Philippe son mari au bout du fil. Charlie Hebdo, c’est leur famille, leurs amis… Nous arrêtons la réunion. La télé de mon bureau n’est pas branchée – je ne l’ai pas encore utilisée depuis mon arrivée – je consulte mon téléphone, personne n’a encore la mesure de la gravité de la situation. Je sors de la Maison de la radio, j’ai un déjeuner à l’extérieur, je prends le métro pour m’y rendre. Pendant le déjeuner, les nouvelles se précisent, terribles, dramatiques. Mais tout le monde n’est pas comme moi branché sur des sites d’information, les conversations continuent. Je reprends le chemin de la Radio en sens inverse, descends à la station Charles Michels, traverse la Seine et m’arrête à hauteur de la statue de la Liberté, la première de Bartholdy, le modèle de celle qui sera envoyée en Amérique. L’air est lourd, la ville est calme, on ne connaît pas encore l’identité des morts de Charlie Hebdo. Etrange pressentiment, sentiment de calme avant la tempête.

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Les rendez-vous reprennent : deux dames polonaises venues nous parler de Penderecki, d’autres questions liées à la musique contemporaine, le budget de la musique de chambre, bref l’ordinaire des jours.

Puis plusieurs échanges téléphoniques avec Mathieu G.. Il faut faire, dire quelque chose ce soir avant le concert de l’Orchestre National de France. Ajouter une pièce à un programme déjà – bien involontairement – placé sous le signe du recueillement ? Après les quelques mots, justes, sincères, du Président de Radio France devant un Auditorium bien garni, le Prélude de Lohengrin est joué avec une émotion et une intensité palpables par les musiciens du National et leur jeune chef Robin Ticciati.

Le concerto pour harpe d’Hosokawa transparent, aérien sous les doigts de Xavier de Maistre prolonge ce sentiment d’élévation qui s’est emparé de nous, et qui va culminer avec une Quatrième symphonie de Mahler et son Lied final (La vie céleste). Le public fait spontanément silence avant d’applaudir chaleureusement Camilla Tilling, le chef et l’Orchestre.

La soirée se termine chez Chaumette, qui accepte toujours de nous recevoir tard après le concert, et tous les convives éprouvent l’envie de se réconforter avec des nourritures et des vins roboratifs. Personne ne le dit, mais tout le monde sent bien que la tragédie du jour était dans tous les esprits et que ce concert était nécessaire pour surmonter l’effroi.

Entre-temps il a été décidé de rassembler les collaborateurs de Radio France le lendemain, jeudi, à 14 h 30 pour un moment de recueillement. Pour ne pas bouleverser le plan de travail de l’autre orchestre maison, l’Orchestre Philharmonique qui donne le soir le premier d’une série de trois concerts dirigés par Daniel Harding autour de Beethoven et Berg.  

Le plan Vigipirate alerte attentat a été déclenché, la Maison de la radio est sous haute protection, toutes les issues habituelles sont fermées, à une exception près. En sortant du restaurant, vers minuit, je constate une agitation inhabituelle, je comprends en voyant un imposant convoi toutes sirènes hurlantes que le Ministre de l’Intérieur vient de passer. Rentré chez moi, je consulte les dernières informations, longuement, je n’ai pas envie de dormir, je lis et relis les noms des victimes. Je n’y crois pas, on ne peut jamais croire à la mort, à la disparition de ceux qui nous sont chers, on ne fait que s’y résoudre.(Lorsque mon père est mort brutalement en décembre 1972, il m’a fallu plusieurs semaines pour réduire de cinq à quatre les couverts que je disposais sur la table de la salle à manger familiale). Je ne regarde pas les images de la télévision,  je n’ai pas envie d’entendre les experts, les politiques nous expliquer les causes, les raisons, les conséquences de l’attentat. Je réécoute le prélude de Lohengrin et je pleure doucement.

La nuit est courte, le réveil très matinal. J’écoute France Inter, le Premier Ministre est l’invité de Patrick Cohen. Je laisse un message à Mathieu G. : impossible de ne pas faire la minute de silence à midi précises comme toute la Nation. Puisque Beethoven est au programme de l’Orchestre Philharmonique, je vais demander à Daniel Harding et aux musiciens s’ils peuvent jouer l’allegretto de la 7e symphonie. Musiciens et chef donnent immédiatement leur accord, je n’en doutais pas.

L’émotion est considérable. Parmi les victimes de l’attentat d’hier, Bernard Maris, l’une des voix de France Inter, j’admire Mathieu Gallet et Laurence Bloch qui parviennent à aller jusqu’au bout de leur allocution. Ce matin devant l’orchestre, je n’y suis pas arrivé. Et maintenant, pendant qu’ils jouent Beethoven, je vois les musiciens, comme nous, en larmes…

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L’agenda de ce jeudi est bouleversé, les réunions se succèdent autour du président de Radio France, que faire ? comment faire ? Assez vite se forme l’idée d’une soirée d’hommage et de soutien, dès que l’on sait que la grande manifestation nationale aura lieu dimanche, et non samedi. La ministre de la Culture rend visite aux équipes de Radio France, avec elle et son cabinet on dessine plus précisément la forme et le contenu de l’hommage. En fin d’après-midi, je réunis les représentants des deux orchestres et du Choeur de Radio France, leur réponse ne m’étonne pas : ils veulent participer à cette soirée, même si tout doit être improvisé, préparé en un temps record.

Le concert du soir revêt, comme celui de mercredi, une intensité exceptionnelle : Christian Tetzlaff, Daniel Harding et le « Philhar » donnent une version violente, tendue, magnifique, du concerto pour violon de Beethoven. Suivront les Trois pièces op.6 de Berg, denses, et la 8e symphonie de Beethoven, d’une gravité inaccoutumée.

Aux premières heures de ce vendredi 9 janvier, réunion au sommet des équipes de  Radio France et de France Télévisions. On ébauche, la radio s’adapte, la télévision c’est nettement plus lourd, en moins de 48 h, il faut tout construire, même si on ne fait que filmer. Puis on se réunit avec les « patrons » de France Inter et France Culture et leurs équipes, on fait le canevas d’une soirée qui ne doit être ni triste ni étriquée : quelles personnalités convier ? des artistes, des humoristes, des musiciens ?

Une fois une première liste dressée, les coups de fil partent tous azimuts. On a décidé de se revoir dans l’après-midi, l’assistance s’est considérablement renforcée, la boîte de production contactée ce matin, les équipes de France 2. C’est maintenant décidé, on part sur une soirée en direct, l’heure et demie envisagée ce matin est intenable, on passe à trois heures. On change d’échelle, mais la Maison de la radio organise beaucoup d’événements ce week-end, des concerts à l’Auditorium, au Studio 104 (et la reprise des concerts de Jazz au 105 !). Or pour installer le plateau de la soirée de dimanche, il faut libérer l’Auditorium dès 14 h ce samedi. Pas d’autre solution que de transférer la répétition et surtout le concert de ce samedi soir prévus à l’Auditorium vers le Studio 104… Discussions un peu tendues avec les musiciens, qui ne comprennent pas pourquoi on doit les « déménager » 24 h avant l’événement. Les contraintes d’un direct télé de 3 heures ne sont pas forcément compatibles avec une exigence artistique parfaitement légitime. Sauf que personne ne pouvait prévoir l’attentat de mercredi, et encore mois la tuerie de ce vendredi à la Porte de Vincennes.

J’explique la situation à Daniel Harding, au violoniste Christian Tetzlaff, ils comprennent. Comme la veille, le concert de ce vendredi soir est incroyable d’énergie, de densité, de beauté. Copieux programme avec le Triple concerto de Beethoven (avec Lars Vogt, Christian Tanja Tetzlaff), en deuxième partie le Kammerkonzert et les trois fragments de Wozzeck de Berg, avec l’exceptionnelle Barbara Hannigan. Paavo Järvi s’est invité dans le public, heureux de découvrir l’Auditorium… et très inquiet de l’inachèvement de la Philharmonie qu’il doit inaugurer mercredi prochain ! Pascal Dusapin, Eric Tanguy, Philippe Schoeller sont là. Il est près de 23 heures quand nous débarquons, à quatorze, chez Chaumette, nous avons tous besoin de cette chaleur humaine, de boire et manger ensemble, de revivre aussi ces dernières heures, ces derniers jours.

10888478_10152642801682602_3062679517640005113_n (Daniel Harding et Barbara Hannigan)

Daniel Harding me confie ses projets. Celui que j’ai vu tout jeune remplacer au pied levé Simon Rattle en 1995 dans un Chant de la Terre mémorable au Châtelet, puis faire ses débuts dans le Don Giovanni de Peter Brook au festival d’Aix-en-Provence a une belle lucidité, une vraie vision de ce qu’est un chef d’orchestre aujourd’hui. « Un vrai chef commence à être bon à soixante ans »…! Il lui reste vingt ans pour le vérifier.

Deuxième nuit très courte, cette fois je n’échappe pas aux images des assauts lancés contre les terroristes. Le Président de la République a dit ce qui convenait. On aimerait que nulle querelle subalterne ne vienne entamer l’union nationale. Je crains que la trêve ne soit de courte durée…

Retour à Radio France ce samedi, la mise au point s’affine, les réponses arrivent, les artistes acceptent, la soirée de dimanche doit être digne, forte, puissante. Toute la maison de la radio est mobilisée. Fier d’appartenir à une communauté si généreuse.

Je ne me sens pas d’écrire à mon tour un texte d’analyse ou de réflexion sur les événements. Tant d’autres l’ont fait, et le feront, mille fois mieux que moi. Je livre ces deux textes, parfaits de fond et de forme, l’un de Jean d’Ormesson, l’autre d’un personnage sans doute peu connu en France, juriste extrêmement renommé en Belgique, naguère président de l’équivalent belge du Conseil Constitutionnel français, Lucien François :

L’émotion submerge Paris, la France, le monde. Nous savions depuis longtemps que, renaissant sans cesse de ses cendres, la barbarie était à l’œuvre. Nous avions vu des images insoutenables de cruauté et de folie. Une compassion, encore lointaine, nous avait tous emportés. La sauvagerie, cette fois, nous frappe au cœur. Douze morts, peut-être plus encore. Des journalistes massacrés dans l’exercice de leur métier. Des policiers blessés et froidement assassinés. La guerre est parmi nous. Chacun de nous désormais, sur les marchés, dans les transports, au spectacle, à son travail, est un soldat désarmé. Nous avions des adversaires. Désormais, nous avons un ennemi. L’ennemi n’est pas l’islam. L’ennemi, c’est la barbarie se servant d’un islam qu’elle déshonore et trahit. Les plus hauts responsables de l’islam en France ont dénoncé et condamné cette horreur. Il faut leur être reconnaissants.

La force des terroristes, c’est qu’ils n’ont pas peur de mourir. Nous vivions tous, même les plus malheureux d’entre nous, dans une trompeuse sécurité. Nous voilà contraints au courage. L’union se fait autour des martyrs libertaires d’un journal défendant des positions qui n’étaient pas toujours les nôtres. Des journalistes sont morts pour la liberté de la presse. Ils nous laissent un exemple et une leçon. Loin de tous les lieux communs et de toutes les bassesses dont nous sommes abreuvés, nos yeux s’ouvrent soudain sous la violence du coup. Nous sommes tous des républicains et des démocrates attachés à leurs libertés. Mieux vaut rester debout dans la dignité et la liberté que vivre dans la peur et dans le renoncement. Devant la violence et la férocité, nous sommes tous des Charlie Hebdo. (Jean d’Ormesson, Le Figaro, 7 janvier 2015)

On entend dire sur les ondes que l’heure est à la « lutte contre le radicalisme ». J’espère qu’on veut dire : le fanatisme ; pourquoi ne pas le dire proprement ? Craint-on de le dire trop crûment, comme lorsqu’on admoneste les « parvenus » en pensant « corrompus » ? L’émotion, surtout collective, obscurcit l’esprit. Il n’y a absolument rien de blâmable à être radical, pourvu naturellement que la direction soit bonne ; ce qui est inadmissible, c’est l’autoritarisme de la conviction, non le caractère plus ou moins « extrême » de son contenu. N’utilisons pas l’émotion publique pour stigmatiser les opinions nettes, les opinions qui ont des angles, et l’expression de telles opinions. La modération me paraît souvent préférable, mais elle n’est pas obligatoire. Dire à un assassin par intolérance qu’il est radical, c’est presque lui faire un compliment car il est fier de l’être, alors qu’il ne se sait pas fanatique ni barbare, ce qu’il est pourtant. (Lucien François, sur Facebook le 9 janvier 2015)

Parasites

Comme auditeur de musique, je n’ai jamais été un puriste, un fanatique de haute-fidélité ou d’appareils dernier cri. Sans doute parce que je préfère la vie à la perfection technique, la rumeur du concert au silence glacé d’une chaîne hi-fi.

En revanche, je fais attention au matériel que j’utilise en écoute ambulatoire – c’est comme cela que disent les spécialistes ! – dans ma voiture ou au casque. Pas de publicité ici mais je suis abonné depuis longtemps à une marque américaine spécialiste de la spatialisation du son.

Et on entend parfois, souvent même, de drôles de choses au casque, toutes sortes de bruits parasites, même dans des enregistrements dits « de studio », donc sans public. Loin de me gêner, ces bruits sont comme des restitutions de moments de vie, échappés aux ciseaux du montage, et donnent une proximité parfois indiscrète avec l’interprète.

Quelques exemples :

Ayant acheté mon premier lecteur de CD aux Etats-Unis en 1989, et quelques enregistrements de mon cher Thomas Beecham – c’était encore l’époque des immenses magasins Tower Records dans chaque ville importante – j’écoute au calme, et au casque, dans ma chambre d’hôtel la Symphonie fantastique gravée par le chef anglais, dans une superbe stéréo, avec l’Orchestre National. Peu après le début du 2e mouvement « Un bal« , j’entends un téléphone sonner, j’ôte mon casque, décroche le combiné de ma chambre. Personne. Je recommence trois fois l’écoute du mouvement, et à chaque fois, je suis interrompu par une sonnerie…Je finis par comprendre que c’est celle d’un téléphone indiscret d’une pièce voisine du studio d’enregistrement… que le monteur n’a pas entendu ou a négligé d’enlever. Allô ! ici Hector….

Je n’ai pas vérifié dans les éditions ultérieures si l’on avait ou non corrigé ce bruit original !

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Autre spécialité assez répandue, surtout chez les pianistes vieillissants, les bruits d’ongles sur les touches du clavier ! Recordman toutes catégories : Claudio Arrau. On se demande si les ingénieurs du son de Philips ont fait semblant de ne pas entendre ou s’ils n’ont pas osé demander au vieux maître chilien de se couper les ongles ! Idem dans certaines captations de Sviatoslav Richter.

Evidemment Glenn Gould a donné le ton, quasiment impossible d’entendre seulement le piano sans un « accompagnement » vocal plus ou moins accordé…

Chez les violonistes, c’est la respiration qui s’invite, parfois peu discrète, mais toujours à l’unisson du jeu de l’interprète, comme le prolongeant, lui faisant écho. Particulièrement sensible dans les pièces pour violon seul (Bach, Paganini, Bartok). Cela ne vaut que pour des enregistrements anciens, malheureusement on fait disparaître cela au montage dans les CD récents (comme ce beau coffret de Tedi Papavrami)

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Les pianistes et les violonistes ne sont pas les seuls à… s’exprimer de la sorte, certains chefs d’orchestre n’échappent pas à cette forme particulière d’expression. Charles Munch était, semble-t-il, coutumier de certains rugissements, Armin Jordan – que j’ai mieux connu et de plus près – ahanait et soufflait, dans le feu de l’action, et les preneurs de son de la radio suisse romande ou d’Erato avaient parfois du mal à masquer cet enthousiasme. Dans certains disques, en dressant l’oreille, on parvient à entendre ces émissions si caractéristiques du grand chef suisse, ce qui nous le rend plus proche encore si c’est possible.

Rien de tel n’est audible dans le 4e mouvement de la 4e symphonie de Mahler, « Das himmlische Leben / La vie céleste », qu’Armin Jordan dirigea en mai 2006 à Liège, quatre mois avant sa mort…

En revanche, beaucoup de bruits de podium, de chaises, de plancher, de pupitres dans les prises de son très spectaculaires (et très proches) qui étaient la marque des labels américains dans les grandes années de la stéréo triomphante (fin des années 50 et 60). C’est très sensible dans les prises de Bernstein à New York, mais personnellement j’adore  ce qui ajoute encore au frémissement du moment, à l’engagement physique du chef… On est très gâtés en ce moment avec les imposantes rééditions du considérable legs discographique du compositeur/chef américain.

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Et parfois même chez un perfectionniste comme Karajan, on entend de bien étranges choses : enregistrements faits trop vite ? erreurs de montage ? Ainsi dans un CD plutôt lourdingue d’ouvertures d’Offenbach, le rare Vert-Vert, avec un beau cafouillage rythmique que personne n’a corrigé. Une explication dans ce documentaire ?

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Répertoire : les clichés

Les rééditions spectaculaires auxquelles se livrent toutes les majors du disque classique sont – ou devraient être ! – l’occasion  de redécouvrir de grands interprètes à l’abri des clichés qui leur sont attachés.

Ainsi Ernest Ansermet, le légendaire fondateur et chef de 1918 à 1968 de l’Orchestre de la Suisse Romande. Après deux indispensables pavés, consacrés aux répertoires français et russe qu’il a légués à la postérité -(http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/05/06/ansermet-et-les-russes-8181542.html et http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/02/19/un-chef-suisse-sans-frontiere-ernest-ansermet-8109189.html) – arrive un troisième coffret, plus surprenant pour qui pense que le chef suisse n’avait pas d’autres horizons que Debussy, Ravel ou Stravinsky.

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La collection Eloquence/Australie avait déjà réédité l’essentiel de ces enregistrements, mais ces 31 CD jettent une nouvelle lumière sur l’art d’un musicien passionné par le répertoire classique et romantique allemand – des intégrales prodigieuses des symphonies de Beethoven et de Brahms, les six Symphonies parisiennes de Haydn (ainsi que les symphonies 22 et 90), les 2e et 4e de Sibelius, la 2e de Schumann, l’Italienne et des ouvertures de Mendelssohn, Weber, Schubert, etc. Quelle vitalité, quel sens du rythme juste, quelle vigueur dramatique, quel élan dans ces pages ! Certains critiques – les mêmes qui par ailleurs déplorent l’uniformisation des orchestres – ne manqueront pas de relever l’acidité des cordes, la justesse parfois approximative des bois, là où personnellement j’entends l’identité, l’authenticité d’une formation symphonique qui n’était comparable, et comparée, à aucune autre.

Je préférerai toujours l’identité à l’uniformité, l’esprit à la lettre, un son authentique d’orchestre à une perfection immaculée, Tous les orchestres aujourd’hui jouent beaucoup mieux que l’OSR du temps d’Ansermet, nous délivrent-ils pour autant toujours l’essence de la musique ?

Dans les gros pavés récents, la réédition des derniers enregistrements de Karajan pour Deutsche Grammophon (http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/11/08/karajan-derniere-maniere-8321810.html

710WRistxQL._SL1400_Guère de surprise à attendre dans le coeur de répertoire du chef autrichien – les dernières intégrales, apaisées, parfois crépusculaires, de Beethoven ou Brahms. En revanche, Karajan, une fois de plus, impose des références là où il sort des clichés : une exceptionnelle 4e symphonie de Nielsen, une prodigieuse 10eme symphonie de Chostakovitch (la seconde version après celle de 1967), et ces Mahler entrepris tardivement, une 9ème live, l’une des plus bouleversantes de toute la discographie.

Moins étrange l’association Harnoncourt – Johann Strauss. On est loin des relectures de Haydn, Mozart ou Beethoven, on est parfois encore un brin trop sérieux, mais bon sang viennois ne saurait mentir, et le vénérable chef autrichien (85 ans dans quelques jours) qui fut un temps violoncelle solo des Wiener Symphoniker considère ce répertoire comme de première importance et le traite comme tel : deux versions de référence de La Chauve-Souris et du Baron Tzigane.

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Phénoménal

Reçu ce matin par la poste un lourd coffret de 80 CD que j’ai ouvert comme un cadeau de Noël avant l’heure, le deuxième volet de la réédition intégrale, entreprise par SONY, de tous les enregistrements réalisés par Leonard Bernstein pour le label américain. Il y avait déjà eu une première salve, à peine moins imposante (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/03/18/bernstein-forever/) avec « The Symphony Edition » A1Axq9ksvaL._SL1500_ La nouveauté, c’est une exceptionnelle compilation d’oeuvres concertantes et symphoniques de Bach à… Bernstein ! 91tB0E0QjcL._SL1500_ C’est encore plus incroyable que le premier coffret. On se demande déjà comment (et quand ?) Bernstein chef, et parfois pianiste, a pu enregistrer autant et aussi bien, un répertoire aussi immense, en moins d’une quinzaine d’années (dont la période – 1958/1969 – où il fut le directeur musical du Philharmonique de New York). C’est proprement hallucinant, et chaque galette prise au hasard réserve des surprises, même si les enregistrements nous sont depuis longtemps familiers. Le simple énoncé des compositeurs et solistes qui font partie de ce deuxième gros coffret donne le tournis : Bach, Barber, Bartok, Beethoven, Ben Haim, Berlioz, Bernstein, Bizet, Borodine, Brahms, Britten, Chabrier, Chostakovtich, Copland, Dallapiccola, Debussy, Dukas, Dvorak, Elgar, Enesco, Falla, Feldman,Gershwin, Gounod, Grofé, Grieg, Hindemtih, Honegger, Holst, Ives, Ligeti, Liszt, Mendelssohn, Moussourgski, Mozart, Nielsen, Offenbach, Piston, Poulenc, Prokofiev, Rachmaninov, Ravel, Respighi, Revueltas, Rimski-Korsakov, Rossini, Saint-Saëns, Sibelius, Johann Strauss, Richard Strauss, Stravinsky, Suppé, Tchaikovski, Thomas, Wagner – liste non exhaustive !etc… Et puis de savoureuses ouvertures, pièces de genre, marches, valses, que Bernstein transfigure par son charisme, son énergie… et sa culture. Comme cette ouverture de Raymond d’Ambroise Thomas (quand nous rendra-t-on la version télévisée du chef à la tête de l’Orchestre National ?)

Isaac Stern Zino Francescatti, André Watts, Glenn Gould, Yehudi Menuhin, Rudolf Serkin, Philippe Entremont, Gold et Fizdale, Dave Brubeck, André Previn, Gary Graffman, Pinchas Zukerman, Leonard Rose sont les solistes de pratiquement tous les concertos du répertoire, parfois en plusieurs versions. D’autres chefs ont encore plus enregistré que Bernstein (je pense à Antal Dorati) mais il y a  peu d’exemples d’une telle prodigalité à si haut niveau. Bernstein ou le désir fou de musique !

La mort d’Anita

Coïncidence, j’étais à Milan lorsque j’ai appris hier la disparition d’une étoile filante, la cantatrice Anita Cerquetti, à qui Sylvain Fort a consacré ce bref et parfait hommage : http://www.forumopera.com/breve/anita-cerquetti-vient-de-mourir

Brève carrière, mais inoubliable. Un CD culte – surtout pour sa couverture castafioresque –  dont chaque air touche au coeur, une Norma, une Gioconda prodigieuses :

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C’est dans la maison de retraite des artistes de Milan qu’avait été filmé ce documentaire :

On ne sait que choisir, il ne faut pas choisir, mais tout écouter :

La représentation mythique de Norma, en 1958 à Rome, où Cerquetti avait du in extremis remplacer Callas :

Evocations de Roussel

1937 est l’année de la mort de trois des plus grands compositeurs du XXème siècle : Ravel, Szymanowski et Roussel. 

Après nous avoir raconté sa rencontre avec Maurice Ravel (Ravel en Norvège), Robert Soëtens parle d’Albert Roussel :

« Roussel possédait une villa estivale à Varengeville dans un nid d’hortensias, d’où un chemin abrupt descendait vers une immense plage déserte. Sa promenade préférée était plutôt du côté de la petite égilise romane, resplendissant d’un vitrail bleu, oeuvre de Braque, à pic sur la mer, entourée d’un cimetière où Roussel, qui avait été marin dans sa jeunesse, avait acquis une sépulture, qu’il appelait « l’annexe », sa résidence future !varengeville-petite-eglise(

Le vitrail de Braque représentant l’arbre de Jessé dans l’église de Varengeville)jessebraque2

En cet été 1926, je le visitais souvent depuis Dieppe. Il terminait sa Suite en fa qu’attendait Koussevitzky pour la première audition mondiale avec le Boston Symphony: il me demanda d’inscrire tous les coups d’archet sur les parties de violons et me montra le manuscrit de sa 2ème sonate pour violon et piano, musique splendide qui marqua, avec la Suite en fa, le tournant du troisième style, définitif, caractérisant la forte personnalité du langage roussélien. M’ayant lui-même désigné pour interpréter cette oeuvre au Festival Albert Roussel organisé salle Gaveau pour son 60ème anniversaire le 18 avril 1929, il m’écrivit le lendemain : « Mon cher ami, je n’ai guère pu vous dire hier soir, dans l’agitation de la soirée, la joie que j’ai éprouvée à entendre votre interprétation si musicale », propos qui m’ont encouragé à répandre cette Sonate partout en Europe.

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« Devant l’admiration que suscitait cette Sonate, je demandai à Roussel s’il ne songerait pas à lui adjoindre une autre oeuvre pour violon, cette fois-ci avec orchestre. La suggestion lui plut et il se décida, quelques années plus tard, pour une Fantaisie qu’il me dit vouloir écrire à mon intention et m’en réserver dédicace et création. Il voulut la commencer en 1936 et en fut empêché par d’autres travaux urgents. « Ce sera sûrement pour l’été 1937 », me dit-il. Le 9 août 1937 il m’écrivait de Royan, me disant qu’il y comptait y rester tout le mois, m’invitant à y venir, après quoi il rentrerait à Varengeville. Ce qui sous-entendait, entre nous – car nous en parlions souvent – qu’il pensait travailler à la Fantaisie à partir de septembre. Le 13 août, il dût s’aliter et son état de santé s’aggravant, il décéda à Royan le 23 août. Ramené à Varengeville plus tôt qu’il n’avait pensé, il fut inhumé le 27 dans son tombeau du petit cimetière marin, en présence de musiciens et disciples, qui savaient mesurer le vide irremplaçable que laissait derrière lui ce très grand musicien, dont l’oeuvre était en pleine force créatrice.varengeville-cimetiere-tombe-inscription

(Le tombeau d’Albert Roussel et cet ultime message du compositeur : « C’est en face de la mer que nous finirons nos existences et que nous irons dormir pour entendre encore au loin son éternel murmure »)

Dans un prochain billet, on se promet de revenir sur les oeuvres évoquées par Robert Soëtens, ces Evocations (1911), magnifique triptyque orchestral et choral scandaleusement absent de nos salles de concert, que Soëtens fit connaître à Oslo, la Suite en Fa, la 2e sonate pour violon et piano, et plus largement tout un corpus encore largement méconnu en dehors de deux ou trois tubes symphoniques (la 3e symphonie, la 2e suite de Bacchus et Ariane)

Le violon d’avant guerre

Avant mon escapade vacancière, j’avais commencé à dérouler le fil des Mémoires non publiés (Autour du monde en 80 années) de Robert Soëtens : https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/03/il-venait-davoir-18-ans/

Dès son admission au Conservatoire de Paris en 1910, le jeune Robert court les concerts, dans le cadre d’une vie musicale d’une profusion exceptionnelle. Récit :

« Je fréquentais surtout les concerts des violonistes célèbres, nouveaux pour moi, le fascinant Kreisler, dont les « tziganeries » et les viennoiseries d’un répertoire personnel n’altéraient en rien la grandeur de l’artiste, incomparable dans la tendresse mozartienne, Bronislaw Hubermann, l’idéal interprète, rêveur et confidentiel, des Sonates de Brahms, qui nous racontent son amour pour Clara Schumann, l’enchanteur Jacques Thibaud dont j’avais reçu, avant octobre 1910, lors de ses passages à Paris entre deux tournées, ainsi que durant l’été à Saint-Lunaire, des leçons de charme violonistique, auxquelles s’ajoutèrent celles du tennis, dont Thibaud était très amateur avant de se consacrer au golf. J’ai vu, ensemble sur un court de championnat, l’équipe Cortot/Casals jouant contre Thibaud et je crois le pianiste Maurice Daumesnil. Aux concerts du célèbre trio (Cortot/Thibaud/Casals) qui faisait courir le Tout-Paris, j’étais souvent le tourneur de pages de confiance, c’est-à-dire assis à la meilleure place !

Je ne manquais pas non plus un récital d’Enesco, si musicalement enrichissant; avec lui, le compositeur était l’interprète des autres, le violon n’étant qu’un moyen. Il partageait rigoureusement sa vie en deux tranches très précises et régulières annuellement – celles du violoniste et du compositeur, faisant, en octobre, une tournée de récitals en Roumanie, en novembre et décembre des tournées en France, en janvier et février aux Etats-Unis, puis en mars et avril un séjour à Paris, rue de Clichy où j’eus le privilège plus tard de le visiter et de jouer, lui étant au piano, sa 2eme sonate. Enfin, de mai à septembre, retiré dans sa résidence de Bucarest, au palais de la princesse Cantacuzène, son épouse, et à Sinaia où il possédait une villa toute blanche dans les pins, il se consacrait à la composition. »

J’interromps ici le récit de Robert Soëtens pour évoquer un souvenir personnel. Pendant l’été 1973, lors d’un voyage en Roumanie déjà évoqué ici (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/12/et-la-callas/), j’ai visité cette maison de campagne d’Enesco (en réalité, Enescu, mais il faut croire que les Roumains qui fréquentaient Paris redoutaient une prononciation à la française de la fin de leur nom, et préféraient un « o » final plus raffiné et exotique, d’où Enesco, Bibesco, etc.), la Villa Luminis construite en 1926 à Sinaia.

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Il y a quarante et un ans, la maison n’était pas encore transformée en musée-mémorial, mais pouvait se visiter. Mon cousin et moi fûmes reçus par un gardien-concierge qui parlait quelques mots de français, et lorsque je lui dis que je jouais un peu de piano… il me fit cadeau de trois partitions d’Enesco pour piano, d’une difficulté telle que je ne suis jamais allé au -delà d’une tentative de déchiffrage ! Mais c’est sans doute le souvenir le plus émouvant que j’ai rapporté de cette première découverte de la Roumanie.

Suite du récit de Robert Soëtens :

« Parmi les pianistes, mon enthousiasme allait à Cortot, poète du piano, nourri d’une riche culture intellectuelle, qui s’exprimait dans son jeu; j’admirais aussi le beethovénien Risler, l’impétueux Sauer (l’un des derniers élèves de Liszt), mais restais bien déçu – par rapport à l’importance de sa renommée – des rubatos chavirants de Paderewski« 

Demain suite des souvenirs de R.Soëtens : Pelléas, Le Sacre, le Théâtre des Champs-Elysées

Quelques disques indispensables pour relayer les souvenirs de notre violoniste centenaire :81fjRDgraLL._SL1500_

Mention toute particulière et affectueuse l’âme de ce très bel enregistrement de la musique de chambre d’Enesco, la violoniste Tatiana Samouil

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Et l’unique opéra d’Enesco en français, écrit en grande partie dans la Villa Luminis :

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Il venait d’avoir 18 ans

On a appris hier la mort d’une grande voix : http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/08/02/mort-de-jacques-merlet-producteur-a-france-musique_4466188_3382.html

J’ai dit sur Facebook l’admiration que j’avais pour Jacques Merlet et quelques souvenirs qui me lient à lui pour toujours…

À la veille des cérémonies de commémoration des premiers combats – à Liège – de la Grande Guerre, en présence de 17 chefs d’Etat à l’invitation du Roi Philippe, je poursuis ma lecture des Mémoires (intitulés, mais jamais publiés, Un tour du monde en 80 ans) de Robert Soëtens (lire : https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/02/une-lettre/ ) et je trouve ce récit complètement d’actualité :

« -Vous quittez le Conservatoire National Supérieur rue de Madrid le 1er juillet 1915, avec un Premier prix de Violon, couvert de gloire, et le lendemain matin vous entrez au donjon de Vincennes, engagé volontaire, dans l’anonymat militaire. Vous aviez 18 ans…

Robert Soëtens : moins 19 jours ! Le lendemain de ce concours, le 2 juillet, je suis entré au Fort de Vincennes, dépendance du Château. J’avais en effet contracté un engagement volontaire pour la durée de la guerre, trois années qui me propulsèrent totalement hors de la sphère Musique où toute mon enfance et mon adolescence s’étaient accomplies, et me contraignirent à abandonner violon et archet pour l’inconnu, sinon pour l’idée qui courait dans l’esprit de la jeunesse à cette époque, de reconquérir l’Alsace et la Lorraine.

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À ce tournant, j’évoquerai la haute qualité de l’enseignement que j’avais eu le privilège de recevoir, sous la direction de Gabriel Fauré, au Conservatoire avec des maîtres tels que Vincent d’Indy, professeur et directeur de l’orchestre des élèves, dont il m’avait nommé le 1er violon solo, Camille Chevillard, professeur de ma classe de musique de chambre (et chef des Concerts  Lamoureux) et pour le violon, Berthelier, disciple du grand Massart. En janvier 1915, à la réouverture du Conservatoire – alors que l’on s’installait dans la guerre – Berthelier avait pris sa retraite; on demanda à Lucien Capet, déjà professeur de musique de chambre et célèbre quartettiste, d’assurer l’intérim de ma classe de violon, et c’est ainsi que je devins le disciple de cet illustre pédagogue et technicien de l’archet, tout en restant fondamentalement attaché à Ysaye, dont l’image fabuleuse de violoniste et d’interprète m’imprégna en naissant, mon père ayant été l’un de ses premiers élèves dès sa nomination au Conservatoire de Bruxelles. Moi-même, je fus son élève, à l’âge de 11 ans, après lui avoir joué le concerto de Mendelssohn à Godinne-sur-Meuse, où Ysaye prenait ses vacances estivales dans la villa « La Chanterelle » située sur les bords de la Meuse; chaque maison du village recevait un violoniste en pension. Fenêtres ouvertes, tous les concertos du répertoire s’en échappaient en même temps à longueur de journée, comme des chants d’oiseaux multiples du même bosquet. Durant deux mois Godinne et ses 150 habitants devenait le centre mondial du violon, que visitaient aussi d’autres célébrités, voire des pianistes et des compositeurs. J’y fus le benjamin dans l’été 1908. Et imprégné par cette ambiance, j’étais entré au Conservatoire de Paris en octobre 1910, passant de l’élite où j’avais été admis au rang d’étudiant conformément aux conseils d’Ysaye lui-même qui avait félicité mon père en lui disant : « Cet enfant n’a pas un défaut; il est le reflet de  mon école, mais n’en faites pas un enfant prodige, qu’il suive son éducation progressivement et normalement ».

À suivre : les années d’avant guerre à Paris.

 

Don Carlo

Le ténor Carlo BERGONZI est mort hier quelques jours après son 90ème anniversaire. Né en Emilie Romagne le 13 juillet 1924, il s’est éteint à Milan ce 25 juillet 2014.

J’ai un seul souvenir de lui en récital.. à 70 ans, salle Gaveau à Paris, où il proposait un programme de chansons italiennes. Quel coffre, quel souffle, quel style, quelle allure encore à cet âge.

Et ce délicieux chuintement reconnaissable entre tous !

Une carrière exemplaire, une classe, un éclat vocal, une distinction incomparables dans tous les rôles qu’il a abordés avec sagesse : le ténor verdien par excellence

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S’il fallait ne retenir qu’un seul de tous ces enregistrements exceptionnels, ce serait la version insurpassée de Don Carlo dirigée par Georg Solti, avec une distribution éblouissante : Carlo Bergonzi, Nikolai Ghiaurov, Dietrich Fischer-Dieskau, Renata Tebaldi, Grace Bumbry..

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Au début des années 70, à l’apogée de ses moyens vocaux, Carlo Bergonzi avait réalisé pour Philips une magnifique anthologie d’airs de ténor des opéras de Verdi, heureusement rééditée l’an passé :

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Dans plusieurs opéras de Verdi, Bergonzi est un récidiviste. Ainsi dans le coffret Decca le trouve-t-on dans la première Traviata de Joan Sutherland – la plus belle selon certains – . Mais j’ai une affection toute particulière pour la version proche de la perfection de Georges Prêtre dirigeant en 1967 une Montserrat Caballé inégalée :

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Mais Carlo Bergonzi c’est aussi Puccini, une Bohème, une Madame Butterfly, où il fait couple avec Renata Tebaldi sous la houlette de Tullio Serafin. Solaire, stylé, émouvant.

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C’est encore un modèle dans des ouvrages où le mauvais goût n’épargne pas tous les ténors à glotte : Cavalleria Rusticana de Mascagni et Pagliacci deLeoncavallo, dans les enregistrements scaligères de référence de Karajan :51thmE0iE2L._SX300_.jpg

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