Tchèque, Français ou Américain ?

Si l’on vous demande, à brûle-pourpoint, de citer des compositeurs tchèques, les noms de Dvořák*, Smetana, Janáček vous viendront immédiatement. En insistant, vous rajouterez Bohuslav Martinů.(1890-1959).

Un compositeur que je ne me rappelle pas avoir déjà évoqué – ou alors par allusion (Wiener Waltersur ce blog, alors que j’aime et pratique son oeuvre depuis longtemps. Je me rattraperai bientôt sur bestofclassic à propos de son oeuvre symphonique.

Je saisis l’occasion d’un double CD écouté ce week-end pour évoquer une personnalité dont la vie et l’oeuvre sont profondément marquées par les cahots de l’Histoire.

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Né à Polička dans l’actuelle République tchèque, Martinů a été naturalisé Américain, mais a vécu le plus longtemps, avant et après la Seconde Guerre mondiale… en France !

Peut-on dès lors l’assimiler à un compositeur tchèque ? Le débat sur la nationalité ou l’appartenance à une esthétique « nationale » n’a, en réalité, pas beaucoup d’intérêt ni de pertinence. Surtout dans le cas de MartinůQui a subi, s’est nourri de plusieurs influences, évidemment pendant ses années de formation à Prague, puis à Paris. Mais qui a composé l’essentiel de ses symphonies aux Etats-Unis.

Et pourtant, à l’instar d’un Poulenc, Martinů est immédiatement reconnaissable, sa musique ne ressemble à aucune autre, même si elle peut emprunter des traits, des tournures, des figures à celle de ses contemporains. Comme ce Double concerto pour deux orchestres à cordes, piano et timbales

Un petit air de Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók ? Oui, certes, et les circonstances de la commande et de la création des deux oeuvres ne sont pas étrangères à ces apparentes proximités. Les deux sont, en effet, des commandes de Paul Sacher, le mécène musicien de Bâle, Bartók est créé le 21 janvier 1937, Martinů le 9 février 1940, par le commanditaire et son orchestre de chambre de Bâle.

Pour en revenir au double CD qui vient de paraître – pensée émue pour celui a sans doute encore participé à l’élaboration de ce très copieux album et qui avait fondé le label Praga Digitals, Pierre-Emile Barbier – c’est, par son programme, et le choix des interprètes, sans doute la meilleure introduction qui soit à l’univers singulier de MartinůUn authentique indispensable de toute discothèque !

Il manque encore un ouvrage de référence en français. Le cher Harry Halbreich qui a établi le catalogue raisonné des oeuvres de Martinů n’aura pas eu le temps de faire pour lui ce qu’il avait fait pour Honegger ou Messiaen.

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Seul est disponible (?) dans la collection Actes Sud l’essai que lui avait consacré Guy Erismann.

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Dans un prochain billet, j’évoquerai le lien de Martinů avec… Montpellier ! 

*Pour la prononciation deDvořák, lire Comment prononcer les noms de musiciens ?

La musique en son royaume

La nouvelle, tombée ce matin, n’avait aucune chance de faire la une de quelque journal que ce soit, et pourtant celui qui vient de disparaître est de ces personnalités rares, de plus en plus rares.Harry Halbreichné le 9 février 1931 à Berlin, s’est éteint doucement chez lui à Bruxelles la nuit dernière.

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J’ai eu la chance de le connaître – un peu – surtout pendant mes années belges, je le voyais presque toujours au concert au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles, souvent ronchon, rarement satisfait, mais toujours en alerte, en avance d’une curiosité, d’une découverte ou d’une redécouverte, avec des enthousiasmes de jeune homme pour telle partition, tel compositeur oublié. Un côté professeur Nimbus, au savoir encyclopédique.

Il ne se gênait pas pour eugueuler tel programmateur, tel directeur de festival. Il avait aussi des obsessions. Je n’avais pas imaginé, il y a une dizaine d’années, qu’en inscrivant au programme d’un concert de l’Orchestre Philharmonique de Liège, la Première symphonie d’Albéric Magnard (sous la direction du chef russe Alexandre Dmitriev), que je lui procurerais une telle joie ! C’était, selon lui, la première belge de l’oeuvre, et il savait de quoi, de qui il parlait.

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Il faut bien dire que le puits de science qu’était Harry Halbreich pouvait parfois agacer, voire indisposer, par son caractère rocailleux, ceux avec qui il travaillait – il avait toujours raison, et eux tort ! -. Le responsable musical du Palais des Beaux-Arts qui était un peu sa tête de Turc soupirant un jour « heureusement qu’il n’y en pas deux comme lui », je ne pus m’empêcher de prolonger : « Et pourtant ce n’est qu’un demi-royaume (Halb Reich !)« , songeant au mot célèbre de Sacha Guitry à l’issue de la première de la très longue pièce de Claudel Le soulier de satin : « Heureusement qu’il n’y avait  pas la paire ».

Harry Halbreich et son joyeux encylopédisme vont manquer aux auditeurs de Musiq3, de France Musique. il nous reste ses ouvrages de référence sur quelques-uns des grands compositeurs du XXème siècle.

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L’autre Arthur H.

Depuis quand sa 3ème symphonie n’avait-elle pas résonné dans une salle de concert parisienne ? Longtemps, trop longtemps sans doute. Daniele Gatti et l’ONF (Bravo Maestro) ont corrigé – et de quelle manière ! – l’injustice de cette longue absence jeudi soir à l’Auditorium de la Maison de la radio à Paris.

Orchestre National de France / Daniele Gatti / video du concert du 9 juin 2016

J’ai un lien particulier avec Arthur Honegger. Il est mort un mois avant ma naissance, et il y a trente ans, il a peut-être contribué involontairement à me faire engager à la Radio suisse romande. Lors des entretiens préalables à mon recrutement comme producteur, en juillet 1986, le regretté Robert Dunand m’avait collé sous les yeux une partition d’orchestre (pour vérifier mon aptitude à lire la musique du point de vue d’un chef d’orchestre !) : c’était la 3ème symphonie du Franco-suisse !

Puis j’aurai le bonheur de rencontrer la fille d’Arthur, Pascale, infatigable mélomane, à qui me lie une indéfectible amitié doublée d’affection, qui défend et promeut très intelligemment l’oeuvre de son père. Un jour j’aurai aussi la surprise, dans le hall du Victoria Hall de Genève, lors de l’inauguration d’un buste d’Arthur Honegger, de faire la connaissance de son fils Jean-Claude, exact sosie du père !

Je dois reconnaître qu’il n’est pas aisé de programmer du Honegger dans une saison. Comme Hindemith et d’autres compositeurs « non alignés » du XXème siècle, il souffre sinon d’une sorte de mépris, du moins d’une certaine condescendance de la part des tenants d’une modernité plus « radicale ».  Mais dès qu’on parvient à le faire jouer, les auditeurs sont toujours surpris par la puissance d’évocation, l’inspiration, d’une musique il est vrai rétive à tout classement facile. Il n’était que d’entendre les commentaires à l’entracte du concert de jeudi soir. Pendant mes années liégeoises, je serai parvenu à programmer Le Roi David, la très bucolique Pastorale d’été, et cette Troisième symphonie dite Liturgique sous la direction de Louis Langrée. Christian Arming a, lui, eu la chance de diriger cette saison le grand oeuvre d’Arthur H. Jeanne au bûcher.

Deux très grandes versions à recommander de la Troisième symphonie :

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et deux livres indispensables

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Un coup des Anglais

Une fois de plus, on peut dire merci aux Anglais !

Certes on ne s’attendait pas à pareille surprise en voyant la couverture du dernier numéro de BBC Music Magazine, consacrée aux 25 ans de l’aventure des Trois Ténors

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Mais si vous lisez les autres titres, puis vous rendez à la page 60, vous constatez que le prestigieux magazine musical de la BBC a choisi comme « Composer of the Month » (Compositeur du mois), « the French composer Albéric Magnard, whose bad luck has left him almost totally unknown ». Si l’on cherche la petite bête, on pourrait reprocher à nos amis britanniques d’avoir loupé le centenaire de la mort de Magnard, survenue dans les premiers jours de la Grande Guerre, le 3 septembre 1914 (http://fr.wikipedia.org/wiki/Albéric_Magnard)

Mais comme on n’a pas le souvenir que la presse française ait consacré quatre pleines pages aussi bien documentées et illustrées à cet élève de Vincent d’Indy, fauché dans la fleur de l’âge (il avait 49 ans) après une vie parsemée de tragédies, on ne peut que rendre grâce à Roger Nichols et à la rédaction de BBC Music Magazine pour leur réhabilitation.

À vrai dire, on ne comprend pas qu’on puisse encore parler, un siècle après sa mort, d’un compositeur « totally unknown« . On sait que les programmateurs de concerts, les orchestres, les chefs, ne sont pas toujours des foudres d’imagination, et en France, on continue de faire une sorte de complexe de promouvoir, de faire jouer, d’évoquer même la musique française (quoique les mauvaises habitudes commencent à s’estomper…).

Il a fallu quelques personnalités plus hardies que d’autres, Ernest Ansermet, Michel Plasson, Jean-Yves Ossonce, Thomas Sanderling, pour faire découvrir un symphoniste audacieux. Je me rappelle, avec l’orchestre philharmonique de Liège, une Première symphonie dirigée par Alexandre Dmitriev (Harry Halbreich n’en revenait pas d’entendre dans sa chère salle des Beaux Arts de Bruxelles cette… création belge !), et à plusieurs reprises l’extraordinaire Hymne à la Justice, avec Louis Langrée notamment, un authentique chef-d’oeuvre inspiré à Magnard par l’affaire Dreyfus.

(Ici dans la version de Michel Plasson et du Capitole de Toulouse)

On regrette qu’aucun éditeur n’ait proposé une intégrale de l’oeuvre de Magnard. Il faut se contenter de coffrets et de CD séparés, mais tous de belle facture. Mon choix est plus subjectif que celui de Roger Nichols, mais rien que de l’indispensable !

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Plasson n’est malheureusement plus disponible séparément – ni en téléchargement ! Une réédition s’impose d’urgence !

Les versions Ossonce et Sanderling sont l’une et l’autre disponibles et intéressantes.

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Il faut connaître l’admirable Troisième symphonie dirigée par Ansermet, l’un de ses tout derniers enregistrements (1967)

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L’unique ouvrage lyrique d’Albéric Magnard, Guercoeur, a bénéficié d’une splendide réalisation, dominée par José Van Dam

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Belle intégrale de la musique de chambre en 4 CD chez Timpani – « le » label musique française –

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Et bien sûr le seul ouvrage de référence sur Magnard est de la plume de l’infatigable Harry Halbreich :

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Pour les curieux, une version, à tous égards historique, de l’Hymne à la Justice figure dans le coffret anniversaire de l’Orchestre National de France : le 26 septembre 1944 – trente ans après la mort de Magnard, Manuel Rosenthal ouvre le premier concert du National reconstitué (http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/03/25/orchestre-national-de-france-80-ans-8409262.html)