Inde galante

Camille de Rijck m’avait convié à participer à son émission dominicale de critique de disques Table d’écoute sur la chaîne culturelle de la RTBF, Musiq3 , ce dimanche consacrée aux Quatre poèmes hindous de Maurice Delage.

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L’émission est à réécouter ici : Table d’écoute 25 février 2018

Une oeuvre atypique, qui ne recourt pas à une sorte d’exotisme de pacotille, d’une extrême concision (moins de dix minutes pour le cycle !), un authentique petit chef-d’oeuvre.

Quatre poèmes, qui pourraient presque ressortir au genre du haiku japonais :

Madras (Bhartrihari)

Une belle à la taille svelte
se promène sous les arbres de la forêt,
en se reposant de temps en temps.
Ayant relevé de la main
les trois voiles d’or
qui lui couvre les seins,
elle renvoie à la lune
les rayons dont elle était baignée.

Lahore, (Heinrich Heine,trad. Gérard de Nerval)

Un sapin isolé se dresse sur une montagne
Aride du Nord. Il sommeille.
La glace et la neige l’environne
D’un manteau blanc.

Il rêve d’un palmier qui là-bas
Dans l’Orient lointain se désole,
Solitaire et taciturne,
Sur la pente de son rocher brûlant.

Bénarès : Naissance de Bouddha

En ce temps-là fut annoncé
la venue de Bouddha sur la terre.
Il se fit dans le ciel un grand bruit de nuages.
Les Dieux, agitant leurs éventails et leurs vêtements,
répandirent d’innombrables fleurs merveilleuses.
Des parfums mystérieux et doux se croisèrent
comme des lianes dans le souffle tiède de cette nuit de printemps.
La perle divine de la pleine lune
s’arrêta sur le palais de marbre,
gardé par vingt mille éléphants,
pareils à des collines grises de la couleur de nuages.

Jaipur  (Bhartrihari)

Si vous pensez à elle,
vous éprouvez un douloureux tourment.
Si vous la voyez,
votre esprit se trouble.
Si vous la touchez,
Vous perdez la raison.
Comment peut-on l’appeler bien-aimée?

Six versions étaient en lice, dont l’une – la plus récente – a eu les honneurs des dernières Victoires de la Musique classique (lire Victoires jubilaires).

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Au fil de l’écoute, et pour des raisons explicitées dans notre débat, nous avons éliminé

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Marcel Quillévéré , qui l’avait d’emblée reconnue, a manifesté jusqu’au bout son enthousiasme pour Martha Angelici captée dans les années 50 – diction et ligne de chant évidemment impeccables ! –  une version qu’on retrouve dans le gros coffret d’hommage à André Cluytens

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Enfin émerveillement partagé à l’écoute de deux grandes chanteuses, non francophones, mais tellement amoureuses du français, si « bien diseuses », une version que je ne connaissais pas, celle d’Anne Sofie von Otter (tellement admirée récemment dans les Dialogues des Carmélites donnés au Théâtre des Champs-Elysées)

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Et puis un disque qui m’accompagne depuis sa sortie, une vraie rareté à l’époque, heureusement rééditée doublement en CD isolé et dans le coffret-hommage au chef suisse : Felicity Lott et Armin Jordan

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Barenboim 75 : première salve

Le discophile ne peut pas ignorer que l’un des artistes les plus prolifiques au disque va fêter le 15 novembre prochain ses 75 ans. Daniel Barenboim détient sans doute le record de disques enregistrés en sa double qualité de pianiste et de chef d’orchestre.

Et comme il a été généreusement servi par à peu près tous les grands labels classiques (à l’exception de Philips), les pavés s’annoncent, imposants, parfois surprenants. Comme cette première salve proposée par Sony.

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Un coffret particulièrement intéressant, parce qu’il contient des enregistrements qui avaient pratiquement disparu de la circulation, ou qui n’avaient, à ma connaissance, jamais été réédités en CD, comme la période Orchestre de Paris – dont Barenboim fut le chef  de 1975 à 1989 –

Tout n’est pas d’égal intérêt, même si rien de ce que joue ou fait Daniel Barenboim ne peut laisser indifférent. Certaines prises de son, typiques de CBS/Sony des années 70, cotonneuses, mal définies, sonnent toujours aussi médiocrement, comme celles captées à Londres avec l’English Chamber Orchestra ou le London Philharmonic.

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Quelques pépites dans ce coffret: un enregistrement tardif – que je ne connaissais pas – de deux cycles mahlériens avec un Dietrich Fischer-Dieskau vocalement fatigué mais diablement émouvant, les Escales de Jacques Ibert ou le Pelléas de Schoenberg avec l’Orchestre de Paris, un très beau 3ème concerto pour violon de Saint-Saëns avec Isaac Stern – j’ignorais qu’il l’eût enregistré – de sublimes Sea Pictures d’Elgar avec Yvonne Minton,

une première 4ème de Tchaikovski avec New York, une juvénile intégrale des concertos pour violon de Mozart avec Pinchas Zukerman, gâchée par la prise de son…

Moins indispensables, une intégrale souvent rééditée mais pas passionnante des symphonies de Schubert avec Berlin, les concertos de Brahms avec Mehta (on continue de préférer la version avec Barbirolli), l’intégrale tardive (trop ?) des concertos de Beethoven avec Rubinstein, et un concert de Nouvel an 2014 oubliable.

Deutsche Grammophon annonce un coffret de même importance dans quelques semaines – tout le piano enregistré par Barenboim pour la marque jaune – Warner a déjà commencé à regrouper une discographie considérable répartie entre les ex-labels EMI, Teldec et Erato. Ainsi ce coffret Beethoven qui vaut surtout pour la musique de chambre – légendaires trios avec la si regrettée Jacqueline Du Pré et Pinchas Zukerman.

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Franco-Belge

Sur France Musique comme sur toutes les radios françaises, j’ai toujours entendu son nom prononcé ainsi : Klu-i-tin-ce. Ce qui a le don de bien amuser mes amis belges qui l’appelaient : Kl-oeil-tenn-se. Le chef d’orchestre André Cluytensné Belge en 1905 à Anvers, est mort Français à Neuilly, il y a exactement 50 ans, le 3 juin 1967.

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Son éditeur historique, EMI/Pathé devenu Warner/Erato, a fait les choses en grand pour célébrer l’une des plus intéressantes baguettes du XXème siècle, à vrai dire un peu oubliée en dehors du cercle restreint des discophiles avertis.

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Tout est remarquable dans ce coffret de 65 CD et, pour une fois, on veut citer la Note de l’éditeur :

« De l’abondante discographie d’André Cluytens, la postérité a d’abord retenu l’immense interprète de Ravel, dont il a gravé deux vastes anthologies, l’une en mono et l’autre en stéréo. Beaucoup ont appris leur Ravel avec son recueil stéréo longtemps disponible dans la collection Rouge et Noir ou se souviennent du chef qui dirigea l’enregistrement du siècle des Concertos avec Samson François. 

Les rééditions EMI ont également souvent célébré la toute première intégrale des symphonies de Beethoven jamais gravée par l’Orchestre philharmonique de Berlin, achevée trois ans avant celle de Karajan, et qui semblait à jamais indémodable…

….Ce coffret est émaillé de très nombreuses premières en CD : la plupart des 78 tours, dont la symphonie n°94 de Haydn publiée uniquement en Italie, la première Enfance du Christ ou, enfin rendue au public, la version intégrale et à notre connaissance unique du Martyre de Saint-Sébastien.  Mieux encore certains enregistrements voient leur premier jour comme Cydalise et le Chèvre-Pied  de Pierné dont le montage a pu être achevé pour cette édition, ou cette Espana de Chabrier, enregistrée à la suite des concertos de Beethoven avec Solomon : les prises étaient tout simplement restées en bout de bande, et nous les publions ici pour la toute première fois.

La remasterisation intégralement réalisée à partir des bandes originales redonne une vie saisissante à ces gravures et a donné lieu de surcroît à des trouvailles heureuses comme ce disque Richard Strauss/Smetana avec Vienne dont nous avons pu retrouver et publier les bandes stéréo (seule la mono avait été publiée à l’origine)…

Je confirme que ce travail est absolument exceptionnel et m’a redonné envie de réécouter des versions que je croyais bien connaître. Une prodigieuse Symphonie fantastique, un sommet de la discrographie berliozienne, tous les Ravel, Roussel, les symphonies de Beethoven bien sûr, et tant et tant d’autres que je m’apprête à découvrir ou redécouvrir. Aurons-nous droit au même cadeau pour le volet lyrique de l’art d’André Cluytens ?

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 Mes petits bonheurs

Tempus fugitl’âge avance, mais je ne suis blasé de rien, surtout pas dans le domaine de la musique.

Comme Jean Gabin…  Il y a 60 coups qui ont sonné à l’horloge 
Je suis encore à ma fenêtre, je regarde, et j’m’interroge.. La vie, l’amour, l’argent, les amis et les roses…On ne sait jamais le bruit ni la couleur des choses 

Bref, je n’ai pas beaucoup changé depuis mes 20 ans et mes enthousiasmes de jeunesse.

Je fréquente toujours assidûment les quelques bonnes adresses qui restent en activité, à la recherche de quelque trésor caché, d’une édition rare, d’un inédit. Chez Melomania38 bd St Germain à Paris – l’adresse incontournable ! – qui a le bon goût de proposer quantité d’imports japonais, je suis tombé sur une petite merveille, un CD Denon au programme a priori banal, deux concertos de Beethoven, mais avec des interprètes peu banals…

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Monique de la Bruchollerieun peu comme Yvonne Lefébure (Clavier pas tempéré), c’était pour moi un nom, entouré de mystère (privée de l’usage de ses mains à 40 ans après un grave accident de la route, morte à 47 ans). Et ici je l’entends, je la découvre plutôt, fulgurante, incandescente, passionnée dans mon concerto préféré de Beethoven (le 3eme)  une captation stéréo de concert de 1966, à Budapest, avec le grand Janos Ferencsik dirigeant son orchestre d’Etat hongrois. Il y a bien quelques notes à côté, des traits un peu boulés, mais quelle ardeur, quel son, quelle autorité ! Et c’était sans doute l’un des derniers concerts de la pianiste avant son terrible accident.

Quant à Jacob Gimpel, j’avais déjà dans ma discothèque un très précieux 1er concerto de Brahms, enregistré en 1967 avec Rudolf Kempe et l’orchestre philharmonique de Berlin. Un CD prodigieux naguère éditée dans une collection éphémère Royal Classics (puisée dans le fonds EMI) aujourd’hui impossible à trouver ! Mais disponible sur Youtube :

Sur le CD Denon, il s’agit d’un enregistrement de studio – 1964 – du 4ème concerto de Beethoven réalisé à Berlin avec le vénérable Artur RotherDu grand piano dans la grande tradition allemande.

Toujours chez Melomania, je me laisse tenter par une « occasion », même si j’ai toujours du mal avec ce type de voix (Paroles de star), et je tombe sous le charme. Surtout du récital de mélodies (Schubert, Mendelssohn, Johann Strauss !) et d’airs de soprano du répertoire sacré qui se trouve sur le 3e CD de ce coffret-compilation. Max Emanuel Cenčić ne réalise pas seulement une performance, il fait de la musique, et de la très belle !

Et puis voilà qu’un long article du dernier numéro de Gramophone revient sur l’enregistrement d’un choix de sonates de Scarlatti réalisé en 1994 par Mikhail Pletnev, et me donne envie de m’y replonger. Et de retrouver l’un des musiciens, pianiste et chef, les plus insolemment doués, l’un des plus originaux aussi, que la Russie ait produits au XXème siècle.

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Ce double CD est bien un must !

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Sous les pavés la musique (II) : un Prêtre peu orthodoxe

Son physique de mauvais garçon devait séduire Poulenc – dont il fut un interprète d’élection – et, de fait, il n’y a rien d’ecclésiastique dans le personnage du chef d’orchestre nonagénaire Georges Prêtre.

Ce nouveau coffret Erato a le mérite de nous restituer quantité d’enregistrements qui avaient depuis belle lurette déserté les bacs des disquaires, quand ils n’avaient tout simplement pas été publiés en CD. On connaissait les Saint-Saëns et Poulenc, mais pour le reste c’est la redécouverte. Et on n’a rien entendu de très convaincant. Ou plus exactement on y entend, exacerbés au fil des ans, des « défauts » qui étaient apparemment la marque de Prêtre dès sa jeunesse, si l’on en croit ces souvenirs livrés à L’Express

J’ai le souvenir d’un concert au Théâtre des Champs-Elysées pour les 80 ans du chef, où Ravel, Gershwin et quelques autres pièces avaient dû subir rubatos, ralentis, cabotinages qui en avaient mis plus d’un – dont moi – de fort méchante humeur.

Inutile de dire que les deux concerts de Nouvel An que Georges Prêtre a dirigés à Vienne sont un festival de préciosités, de phrasés plus hasardeux que jamais, mal de mer garanti !

Je préfère garder le souvenir d’un bon chef d’opéra (sa Carmen avec Callas, sa Traviata avec  Caballé) et, de ce nouveau coffret, retenir les belles lectures des symphonies de Saint-Saëns, le précieux couplage Gershwin avec le beaucoup trop rare Daniel Wayenberg et bien évidemment ses Poulenc, canailles à souhait et les magnifiques poèmes symphoniques de Vincent d’Indy.

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Légendes vivantes

Demain, peut-être, je commenterai l’actualité politique de ce week-end. Mais en cette fin de dimanche après-midi pluvieuse, je veux plutôt faire partager mes enthousiasmes… pianistiques. J’ai acheté trois magnifiques coffrets, dont je reparlerai en détail, et en ai profité pour ressortir de ma discothèque des disques que je n’avais plus écoutés depuis longtemps. Et quelles (re)découvertes !!

Grâce à François Hudry, j’ai eu la chance de faire la connaissance, il y a maintenant un bon quart de siècle, d’une merveilleuse musicienne, la pianiste espagnole Teresa Llacuna, qui a enregistré quelques trop rares disques, dans les années 70, pour EMI. Je me rappelais ses  Falla de référence, mais je n’avais prêté qu’une oreille distraite à ses Granados, qui m’ont littéralement scotché sur mon fauteuil cet après-midi. Warner serait très inspiré de republier ces enregistrements, surtout en cette année centenaire de la mort de Granados !

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Honte à moi, je n’avais jamais écouté Elisabeth Leonskaia dans Schubert, alors que je l’admire depuis longtemps dans Brahms, Chopin ou Schumann. Mais, allez savoir pourquoi, je n’associais pas spontanément la grande pianiste russe à l’univers schubertien. Et j’avais grand tort. On ne peut que remercier Warner de publier ce magnifique coffret, sur lequel je reviendrai.

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Qui se rappelle aujourd’hui les débuts, couvés par le grand Artur Rubinstein, d’un tout jeune pianiste français François-René Duchâble ? Et d’admirables disques Chopin, comme une intégrale des Etudes que je ne suis pas loin de considérer comme une référence.

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Enfin une fabuleuse réédition, tout le legs discographique du pianiste américain, parisien d’adoption Julius KatchenOn y reviendra avec gourmandise, tant il y a de trésors dans ce coffret.

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Et puis, pour illuminer définitivement ce dimanche soir, cet écho d’un tout récent concert des Prom’s. Phénoménal en effet…

Etat de grâce

Il aura fallu attendre le dixième anniversaire de sa mort, le 20 septembre 2006, pour qu’enfin un hommage discographique digne de ce nom, et surtout digne de sa personnalité, soit rendu à Armin Jordan

C’est dans la prestigieuse collection Icon de Warner que l’ami Jean-Charles Hoffelé a regroupé tout le legs symphonique français du grand chef suisse, publié jadis par Erato, 13 galettes généreusement remplies, avec plusieurs inédits en CD – notamment les références des deux chefs-d’oeuvre symphoniques de Guillaume Lekeu, cet  extraordinaire compositeur belge, prématurément disparu à 24 ans, son Adagio pour orchestre à cordes (qui préfigure la Nuit transfigurée de Schoenberg) et sa Fantaisie sur deux airs populaires angevins.

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J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse. Il était le patron de l’Orchestre de la Suisse Romande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau  chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle. Puisque le 13ème CD de ce coffret nous restitue un enregistrement resté confidentiel de mélodies françaises avec Felicity Lott, ce souvenir de la première rencontre entre la cantatrice britannique et le chef suisse : Voisine.

Un autre souvenir lié à Disques en lice, l’émission de critique de disques créée fin 1987 par la chaîne culturelle (Espace 2) de la radio suisse, sous la houlette de François Hudry (Pierre Gorjat et moi formions avec lui le trio infernal de l’émission !). Lorsque, au printemps 1988, paraît l’enregistrement de la Symphonie de Franck réalisé par Armin Jordan à la tête de « son » OSR, François Hudry invite le chef à participer à l’émission. Pari risqué, même si l’écoute se fait à l’aveugle. Mais Armin est un bon client et joue le jeu (dommage que l’émission n’ait pas été filmée : ce qui s’est dit et montré hors micro valait le détour, comme toujours avec lui !). Six versions en lice, dont un « live » mythique de Furtwängler avec le Philharmonique de Vienne qui commence en catastrophe (Jordan est scandalisé « mais c’est pas possible » !), et parmi elles, les deux versions de l’Orchestre de la Suisse romande, celle d’Ansermet en 1961 et la sienne. Sans nous forcer (ni nous influencer) les uns les autres, nous reconnaissons immédiatement le son de l’OSR, même à 25 ans d’écart.

Ce coffret, à petit prix, est évidemment un indispensable de toute discothèque. Pour retrouver l’état de grâce dans lequel public et musiciens étaient placés chaque fois qu’Armin Jordan dirigeait cette musique française qu’il aimait tant. On espère maintenant la réédition de tout le reste, notamment le répertoire germanique, et les opéras !

Détail des 13 CD du coffret Icon : Armin Jordan, l’hommage

 

Les voix aimées

J’ai le sentiment d’arriver après la cognée. Tout a été écrit, toutes les récompenses se sont déversées sur un formidable disque, que je n’avais pas encore eu le temps de déguster comme il convient, c’est-à-dire à pas comptés, mesurés, pour en apprécier toutes les textures et les saveurs.

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À la suite de petits labels pionniers en la matière (Ricercar, Palazzetto Bru Zane), les « majors » semblent vouloir se mettre à leur tour au disque « concept », au bel objet dont chaque détail a été pensé, organisé pour mettre en valeur un programme intelligent et des interprètes totalement impliqués.

La jeune célébrité, l’envol prodigieux de la carrière de Sabine Devieilhe auraient pu conduire le producteur du disque comme la soprano à graver un disque de grands airs de Mozart, un de plus. Succès de vente assuré…

La chanteuse et ses partenaires, les musiciens de l’ensemble Pygmalion et leur exceptionnel animateur (au premier sens du terme, celui qui en est l’âme), Raphaël Pichon, en ont décidé autrement, et l’expliquent avec une clarté, une simplicité d’évidence, dans le riche et remarquable livret de cet épais CD cartonné.Ils nous racontent une histoire, font de la musicologie enfin vivante : celle d’une relation amoureuse, de passions successives et inspiratrices de Mozart pour des soeurs nées musiciennes, les filles de Fridolin Weber de Mannheim (par ailleurs cousines du fondateur du romantisme musical allemand, le compositeur Carl Maria von Weber).

Comme le rappelle Raphaël Pichon, « il y avait Aloysia Weber. Mozart en fut amoureux et composa pour elle plusieurs pages bouleversantes. Il y avait aussi Konstanze, la petite sœur d’Aloysia, que Mozart épousa en 1782. Il y avait enfin Josepha, l’aînée de la famille, pour qui le compositeur écrivit le rôle de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée. Ce programme reconstitue l’ambiance dans laquelle évoluait Mozart entre ses passions amoureuses et ses passions musicales. Il nous rappelle qu’un concert, au XVIIIe siècle, n’avait rien à voir avec un concert d’aujourd’hui. Les soirées étaient longues, faites d’œuvres diverses rarement données intégralement, et on ponctuait les improvisations de collations et autres libations. Des concerts vécus comme des fêtes ! » (http://www.ensemblepygmalion.com/#!mozart-soeurs-weber/c1y09)

Un disque indispensable !

Et puisque j’évoque l’autre Weber, le compositeur du Freischütz, un hommage à une illustre devancière de Sabine Devieilhe, Elisabeth Grümmer (1911-1986).

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Du bon usage des anniversaires

Les anniversaires me rasent en dehors du cadre strictement privé. Dans le domaine public, ils font office de politique – les sorties de livres, disques, films sont désormais rythmées par les commémorations et anniversaires en tous genres. Le reste du temps, morne plaine ou presque.

Mais l’amitié commande parfois qu’on se plie au rituel, et de bonne grâce lorsque la musique est au rendez-vous. Ce fut le cas à deux reprises ces derniers jours, et pour un anniversaire « rond » : deux nouveaux jeunes sexagénaires.

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Michel Dalberto, sur qui les ans semblent n’avoir aucune prise, se et nous surprenait à improviser avec ses jeunes compères (Ismaël Margain et Thomas Enhco sur la photo) et bien d’autres musiciens invités par Dominique O. dans la chaleur d’un beau soir d’été. Depuis son succès au concours Clara Haskil en 1975, Michel tient une place éminente et singulière dans un univers musical qui n’aime rien tant qu’étiqueter et classer. Une demande, une supplique à Warner : pourquoi ne pas justement saisir l’opportunité de cet anniversaire pour rééditer ces merveilleux Mozart, Schubert, Schumann parus sous label Erato ? (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/04/11/grand-piano/)

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L’autre jeune sexagénaire est Pascal Dusapin : ses 60 ans sont abondamment fêtés dans toute l’Europe (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/04/04/premieres/). Mais la soirée d’hier, il ne l’avait pas prévue : ses amis compositeurs, artistes, musiciens, son éditeur, la SACEM, s’étaient donné le mot en grand secret. Ce 22 juin, nous devions tous nous retrouver au théâtre des Bouffes du Nord et faire la surprise à Pascal.

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C’est peu dire qu’il fut submergé par l’émotion, après avoir vu défiler compagnons et amis de longue date : Geoffrey Carey, Karen Vourc’h, Paul Meyer, Diego Tosi, François Girard, Christophe Manien, Vanessa Wagner, Juliette Hurel, Olivier Cadiot, Françoise Kubler, Armand Angster, Alain Planès, Nicolas Hodges, Georg Nigl, et last but non least, Lambert Wilson et la nouvelle Madame Dusapin à la ville, Florence Darel, dans un extrait de Fin de partie de Becket, et surtout le formidable Anssi Karttunen offrant sur son violoncelle 60 notes pour Pascal Dusapin, une « suite » commandée à une dizaine de compositeurs, dont la plupart étaient présents (Eric Tanguy, Alexandre Desplat, Kaja Saariaho, George Benjamin, Philippe Schoeller, Magnus Lindberg, Michael Jarrell, etc.).

Ce fut comme on aime, très peu officiel, surtout pas mondain, simplement amical.

Voyant Michel Orier, aujourd’hui directeur général de la Création artistique au Ministère de la Culture, à l’époque directeur de la Maison de la Culture MC2 Grenoble, et Laurent Bayle, patron de la Philharmonie, alors directeur de la Cité de la Musique de Paris, je ne pouvais manquer de me rappeler le pari fou qu’ils avaient fait l’un et l’autre de proposer en concert l’intégrale des 7 Solos d’orchestre de Pascal Dusapin avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège et Pascal Rophé. C’était les 27 et 28 mars 2009 (http://www.concertonet.com/scripts/review.php?ID_review=5477) quelques semaines avant la sortie d’un double CD dont le compositeur avait été le directeur artistique aussi attentif qu’exigeant.

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Beaucoup plus personnel, ce 23 juin c’est un double souvenir : il y a trois ans, au matin du jour du mariage de mon fils aîné, j’apprenais le décès d’une autre amie de longue date, Brigitte Engerer

Le baron José

Il fêtera ses 75 ans l’été prochain. Le Figaro lui consacrait hier un bel entretien :http://www.lefigaro.fr/musique/2015/02/27/03006-20150227ARTFIG00024-jose-van-dam-le-maitre-chanteur.php. Il partage le même patronyme qu’un autre Belge qui n’a pas exactement les mêmes titres de célébrité : Van Damme, José, Libert, Alfred a préféré faire court – Van Dam – et comme Annie Cordy et quelques autres personnalités du monde de la culture, de la science ou de l’université, il a été fait baron par le roi des Belges. J’ai découvert hier le coffret de 10 CD que Warner consacre au grand baryton, puisant largement et intelligemment dans le fonds EMI. 71W-rkhF7gL._SL1417_   Pour compléter le tableau, il faudrait aller chercher chez Deutsche GrammophonVan Dam est pratiquement de tous les enregistrements de Karajan dans les années 70/80. C’est assez dire si le baryton belge a conduit sa carrière de manière exemplaire, sans tapage, sans chercher les feux de la notoriété. Mais un timbre, une diction, une musicalité reconnaissables entre tous. Difficile de faire un choix, simplement découvrir dans le coffret Warner quelques pépites, et retrouver avec bonheur les grandes mélodies françaises dont José Van Dam est un interprète privilégié.

Et parmi d’autres, un très grand souvenir, l’inoubliable Golaud de la production mémorable du Grand Théâtre de Genève de Pelléas et Mélisande de Debussy en février 2000 – dir. Louis Langrée, Orchestre de la Suisse Romande, avec Alexia Cousin (Mélisande) et Simon Keenlyside (Pelléas), mise en scène de Patrick Caurier et Moshe Leiser –