La mort et la tristesse

Il n’est presque pas de jour, depuis le début de cette année, sans l’annonce d’une mort célèbre. Au point que, sur les réseaux sociaux, des groupes se forment pour conjurer le mauvais sort qui semble s’acharner sur notre pauvre humanité meurtrie.

On ne parle pas ici des meurtres de masse à Istamboul, Ouagadougou, Djakarta, en Syrie. Après les attentats de Paris, on est comme insensibilisé, anesthésié par la monstrueuse routine de la terreur.

On est ici dans le registre people. Entre le mari de Céline Dion, l’auteur du Roi des Aulnes, Michel Tournier, Ettore Scola, la grande faucheuse ratisse large…

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Les nombreuses réactions que j’ai lues après mon billet (La dictature de l’émotion) qui ne concernaient qu’incidemment David Bowie, m’ont interpellé : pour d’aucuns, je passais pour un sans coeur, incapable de comprendre et de partager l’émotion, sans aucun doute sincère, profonde, de ceux que la disparition de la star affectait.

4850150_6_fb55_le-cineaste-italien-ettore-scola-sur-un_d0ca4574efc5d0b7c48a32fc246a99c5(Ettore Scola)

Mais en quoi une mort doit-elle nécessairement être triste (ah la formule convenue : « apprend avec tristesse la disparition de… ») ? en quoi et pourquoi devrait-elle nous attrister, nous affecter ?

La perte d’un proche, la mort d’un père, d’une mère, d’un enfant,  d’un être aimé, la tragique réalité de sa disparition de notre existence, de l’obligation qui nous est faite de continuer à vivre sans lui, en son absence, c’est une tristesse infinie, beaucoup plus, une douleur, un chagrin inépuisables. Que vos amis, vos relations, ceux qui vous sont connectés sur les réseaux sociaux, partagent votre peine, vous réconfortent, vous soutiennent, peut sinon atténuer votre douleur, du moins alléger le poids de cette mort. J’aime ce mot  de condoléances qui en rejoint un autre, tout aussi fort, la compassion.

Mais lorsqu’il s’agit de la disparition d’une célébrité de la politique, de la littérature, de la chanson, de la musique, de la scène, il n’y a pas de séparation, d’absence. Notre vie ne s’en trouve pas bouleversée. D’autant moins que, pour tous les récents disparus, en dehors de David Bowie qui a livré une sorte de testament avec son dernier disque, ils n’étaient plus dans la plénitude de leur activité et ils n’ont pas cessé et ne cesseront de vivre à travers leur oeuvre, leur production, leurs enregistrements.

J’en reviens à cette sorte de dictature de l’émotion, en l’occurrence de la tristesse, à ces expressions toutes faites et galvaudées, à ces R.I.P. ridicules accolés à la va-vite à la photo du disparu.

Oui j’ai bien lu aussi ce que certains écrivent, quand le chanteur des Eagles disparaît, quand David Bowie meurt, quand Michel Delpech succombe à un cancer, c’est une « part de nous-même », « toute notre jeunesse », « toute une époque » qui disparaissent. Autrement dit on pleurerait sur notre propre sort… Absurde ! Qui nous empêche de réécouter en boucle Hotel California, Blackstar, de voir et revoir les grands films de Scola, sans parler des disques de Pierre Boulez chef et/ou compositeur ? C’est bien le propre des artistes, des créateurs, que d’être immortels ! Leur mort physique n’a aucune raison de nous attrister puisqu’elle ne nous prive pas de leur présence sprirituelle, morale ou artistique…

Rendre hommage, oui, faire redécouvrir l’oeuvre, la carrière d’un créateur, d’un artiste, oui, et encore oui. Mais dans la gratitude et le bonheur. Pas dans les larmes formatées.

Mauvais traitement

Tragique fait divers (et d’hiver) comme il en arrive souvent en montagne : deux lycéens d’un établissement de Lyon qui skiaient, hors piste, aux Deux-Alpes, ont été tués par une avalanche (http://www.ledauphine.com/isere-sud/2016/01/13/les-deux-alpes-une-avalanche-aurait-fait-un-blesse-grave-et-plusieurs-disparus).

Dans le même temps, une attaque terroriste faisait plusieurs morts à Djakarta (Indonésie), cela dit en passant.

Et malheureusement une nouvelle démonstration de ce que je dénonçais il y a trois jours : comment en est-on arrivé à traiter, dans les journaux télévisés de la matinée, une avalanche meurtrière de la même manière qu’un attentat ou un accident grave ?

On peut comprendre la peine des familles des lycéens emportés par la neige, même celle de leurs camarades. Mais ouvrir les journaux de 8 h et 9 h de France 2 avec cette info, multiplier les reportages pour témoigner de la « vive émotion » non seulement des proches concernés, mais de « toute une ville » – le maire de Lyon, lui-même, interviewé avec des sanglots dans la voix -, annoncer un numéro de « cellule de crise » – mais à quelle fin? puisque les familles concernées sont malheureusement déjà informées…

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On marche sur la tête ! On croyait ce commerce de la tristesse et de l’émotion réservé à une certaine presse à sensation. On déplore une fois de plus que ce soit devenu la norme, même si, on le constate heureusement, au sein des rédactions, des journalistes résistent à cette uniformisation – je pense notamment à la revue de presse de Télématin. Ou à cet article de L’Expresshttp://www.lexpress.fr/culture/musique/tout-n-etait-pas-bon-dans-le-bowie_1752531.html.

Rien à voir avec ce qui précède, le rappel de l’événement du 14 janvier 2015 :

https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/15/philharmonie/