Capiteux

La vie du mélomane est faite d’enthousiasmes et de déceptions, comme la vie d’artiste. Il y a des soirs avec et des soirs sans.

Hier c’était avec ! Je suis sorti de l’auditorium de la Maison de la radio la tête encore pleine des mélodies capiteuses d’une oeuvre qui me fascine depuis longtemps : Die Seejungfrau (La petite sirène) de Zemlinsky.

J’attendais ce programme (je n’y étais à vrai dire pas totalement étranger) : en première partie Chasse royale et orage, un extrait symphonique des Troyens de Berlioz, le 2ème concerto de Chopin (avec Louis Lortie) et ce somptueux Zemlinsky en seconde partie. Emmanuel Krivine retrouvait l’Orchestre National de France, qu’il avait déjà mené au triomphe au festival de Montreux en septembre dernier.

En général on sait dès les premières minutes si le concert sera ou non réussi, si le couple chef/orchestre va fonctionner. Je soupçonne le cher Emmanuel Krivine d’avoir choisi ce Berlioz à dessein: un début pianissimo casse-gueule au possible, changements incessants de rythmes et de couleurs. Aucun doute hier soir, un National très concentré, chaleureux, visiblement heureux de suivre la baguette la plus précise et inspirée qui soit.

Chopin, peu de chefs aiment diriger le premier ou le second concerto, il n’y a « rien à faire », c’est « mal orchestré » – les poncifs ont la vie dure ! -. Krivine lui prend du plaisir à donner du relief à ce qui est un véritable écrin pour la virtuosité et la poésie du pianiste. Le jeu du soliste canadien, Louis Lortie, m’a toujours semblé un peu froid, neutre même, mais dans Chopin ce n’est pas forcément un défaut, ça nous épargne les mièvreries, les relucades de telle star chinoise.

Venons-en donc à Zemlinsky. J’avais une petite idée en suggérant que Krivine dirige cette Sirène plutôt qu’un Brahms ou un Tchaikovski : je voulais retrouver – et faire partager au public de l’Auditorium – l’incroyable émotion que j’avais ressentie le 18 juillet 2000 en découvrant… à Montpellier (le Festival déjà !) cette somptueuse fresque symphonique dirigée par…Emmanuel Krivine prenant congé de l’Orchestre national de Lyon (dont il avait été le directeur musical depuis 1987). Par deux fois plus tard je programmerais Die Seejungfrau à Liège (d’abord avec Armin Jordan, puis avec Pascal Rophé). Et à chaque fois j’entendrais public et musiciens comblés, ensorcelés, par cette sirène !

Nul mieux que Krivine aujourd’hui ne maîtrise cette partition qui fait scintiller tous les pupitres du grand orchestre, qui fait circuler de sublimes motifs, des Leitmotive presque, parmi les trois mouvements de l’oeuvre. Les alliages de timbres, l’allure, la souplesse si viennoises, montrent un Orchestre National et des solistes (le cor d’Hervé Joulain, le violon de Sarah Nemtanu, mais tous les autres sont à citer !) des très grands jours. On espère que l’histoire aura une suite…

La discographie de Zemlinsky n’est pas encore pléthorique, mais Chailly n’est pas le plus mauvais choix.

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Légendes vives

Une photo prise dimanche sur la scène de l’opéra de Vienne a suffi pour raviver une cohorte de souvenirs émerveillés, tout simplement la découverte et l’apprentissage, par le disque d’abord, des chefs-d’oeuvre de la musique dite « classique ».

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Gundula Janowitz (à gauche) et Christa Ludwig (à droite), ont enchanté, formé une grande part de ma mémoire musicale. L’une et l’autre, souvent l’une avec l’autre, étaient de presque tous les enregistrements de Karajan durant les glorieuses décennies 60-70.

Beethoven (la 9e symphonie, la Missa Solemnis), Brahms (le Requiem allemand), Haydn (Les Saisons, la Création), Richard Strauss (Vier letzte Lieder) sont à jamais associés dans ma mémoire à la voix séraphique, et pourtant charnelle, lumineuse, et pourtant tendue, de Gundula Janowitz. 

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Lorsque Karajan a gravé la Messe en si et la Passion selon St Matthieu de Bach, il a réuni les deux dames, nées toutes deux à Berlin, l’une en 1928, l’autre en 1937.

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Christa Ludwig s’est, discographiquement parlant, partagée équitablement entre trois chefs qui ne pouvaient se passer d’elle, Karajan, Böhm, Bernstein, joli trio !

Impossible de dresser ici cette incroyable discographie.

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Et une perle rare de ma discothèque, une Femme sans ombre légendaire, précieusement conservée depuis ce jour de juin 1998, où nous avions fêté les 70 ans de Christa Ludwig sur France Musique.

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La dédicace qu’elle m’a laissée sur le livret de ce coffret dit tout de cette femme de tête et de coeur. Comme l’entretien qu’elle avait accordé il y a quelques mois à Forum Opéra : http://www.forumopera.com/actu/christa-ludwig-mezzo-ou-soprano-je-ne-sais-pas.

Ni Gundula Janowitz, ni Christa Ludwig n’ont jamais été qualifiées de « stars »- elles ne se sont jamais revendiquées comme telles ! – Si elles continuent de briller aussi fort dans nos mémoires, c’est parce qu’assurément ce sont de belles personnes, de celles qu’on aime comme nos mères ou nos grand-mères. Avec cette lumière et cette bienveillance intactes dans le regard.

C’était une autre légende que je rencontrais hier soir, à la Philharmonie de Paris, pas une cantatrice, mais un orchestre que je n’avais encore jamais entendu en concert (il y a un début à tout !) : le Gewandhaus de Leipzig. Dirigé par son directeur musical Riccardo Chailly (qui a pris tout le monde de court en annonçant son départ bien avant la fin de son contrat). Une mini-résidence à Paris autour de programmes associant Mozart et Richard Strauss. Il arrive parfois que la réalité ne rejoigne pas la légende. D’où vient cette impression qui ne m’a pas quitté de la soirée que ce Klangkörper – ce « corps sonore » – manque de personnalité ? Sauf quand il se fait partenaire à part entière d’un soliste extraordinaire, le violoniste Christian Tetzlaff qui parvient à nous captiver d’un bout à l’autre du 3e concerto de Mozart. Qui d’autre, Gidon Kremer peut-être ? Souvenir à vif de la dernière rencontre avec l’artiste, un certain 7 janvier 2015 : https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/10/le-silence-des-larmes/

Chérubins

Quelle que soit son étymologie, le chérubin (https://fr.wikipedia.org/wiki/Chérubin) est l’exact contraire du personnage de Beaumarchais, Mozart ou Massenet.

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(L’ange dormeur / Cathédrale d’Amiens)

La bonne idée c’est d’ouvrir la saison de l’Opéra de Montpellier avec le Chérubin  de Massenet, si rare à la scène que personne dans le public de la première ne se rappelait l’avoir déjà vu.

Ce n’était pour moi qu’un bel enregistrement, longtemps le seul :

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Trois beaux rôles féminins, les hommes étant – pour une fois – réduits à l’état de comparses, même si le Philosophe a une fonction honorable. Sur le plateau de l’Opéra Comédie, pas de star, mais un trio très réussi comme Valérie Chevalier sait les composer : Marie-Adeline Henry en pulpeux Chérubin, Cigdem Soyarslan sensuelle et fruitée Ensoleillad et Norma Nahoun, en Nina toute de fraîcheur et de naïveté amoureuse. Tous leurs camarades sont au même niveau, et on apprécie le clin d’oeil à la grande Michèle Lagrange qui caractérise à merveille une Comtesse en pâmoison.

La mise en scène et les décors très sixties de la fille, Juliette Deschamps, et de la mère, Macha Makeieff, n’ont pas fait l’unanimité. Qu’importe ! Tant pis pour ceux qui n’apprécient pas l’humour décalé, les clins d’oeil parfois insistants à une époque. Moi j’ai adoré, d’autant plus que, dramatiquement, l’ouvrage de Massenet peine à retenir l’attention. Qu’on en rajoute un peu ne me gêne pas, bien au contraire !

Massenet, en revanche, c’est toujours bien troussé musicalement. Et exigeant pour les interprètes ! L’orchestre et le chef n’ont pas le temps de bader, Jean-Marie Zeitouni et l’Orchestre national de Montpellier s’en tirent avec tous les honneurs (mention spéciale pour les mandolinistes et percussionnistes additionnels).

Bref une belle soirée, et ce salutaire rappel que le patrimoine lyrique français non seulement mérite d’être joué et diffusé, mais qu’il attire, intéresse un public beaucoup plus curieux que le cercle restreint des mélomanes dits « avertis ». Il n’est que de rappeler le succès, l’été dernier, des ouvrages que le Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon a présentés : Don Quichotte chez la duchesse de Boismortier, Fantasio d’Offenbach et La Jacquerie de Lalo et Coquard.

http://www.forumopera.com/fantasio-montpellier-festival-jai-envie-de-prendre-pour-maitresse-une-fille-dopera

http://www.diapasonmag.fr/actualites/critiques/festival-radio-france-montpellier-la-jacquerie-de-lalo

Le grand public

Ce n’est pas d’hier que je dénonce les clichés, les stupidités qu’on colporte sur le public en général, sur le public de la musique classique et de l’opéra en particulier. À commencer par l’expression toute faite de « grand public » : il y a le répertoire, les disques, les spectacles « grand public« , n’est-ce pas ? Ce que recouvre cette notion ? Nul ne le sait, ou plus exactement chacun a sa petite idée, qui ne repose sur aucun critère statistique ou artistique.

Je postule, de conviction et d’expérience, que le « grand public » n’existe pas !

Dans une semaine, l’Association française des orchestres organise une rencontre sur « Les publics de l’orchestre » : sans préjuger de ces travaux, on peut légitimement penser en termes optimistes que les clichés habituels seront battus en brèche.

Je lis coup sur coup ce matin deux interviews de deux professionnels éminents, l’un est le big boss du Metropolitan Opera de New York, Peter Gelb, l’autre est le directeur sortant du Capitole de Toulouse, Frédéric Chambert. L’un et l’autre disent en réalité la même chose sur le public, alors que leurs propos semblent se contredire.

Peter Gelb proclame : http://www.forumopera.com/actu/peter-gelb-a-lopera-cest-une-grave-erreur-de-sadresser-uniquement-aux-connaisseurs).

Tandis que Frédéric Chambert dit : On m’avait dit, avant mon arrivée effective dans cette ville, que le public toulousain était extraordinairement conservateur… je me suis rendu compte que c’était totalement le contraire. Ce public est non seulement cultivé mais aussi tout sauf sclérosé, dans ses goûts comme dans ses habitudes. Et je tiens à souligner que les spectateurs les moins conservateurs sont les plus âgés.  »

La contradiction n’est qu’apparente et aboutit au même constat.

Le public vraiment mélomane, très connaisseur, est très minoritaire au concert comme à l’opéra.. et il est plutôt curieux, ouvert, amateur de découverte et de rareté. Frileux sûrement pas.

L’essentiel d’une salle de concert ou d’opéra est constitué d’amateurs – étymologiquement « qui aiment » – plus ou moins éclairés, informés, formés, et qui ne demandent qu’à être agréablement surpris, émus, instruits. Ce public, majoritaire, n’a pas d’a priori, il n’est ni conservateur, ni particulièrement aventurier. Il doit être conquis, considéré, respecté (comme le disent Gelb et bien d’autres).

On doit toujours parier sur l’intelligence du public, jamais sur les habitudes d’une minorité.

Autre remarque d’évidence : la musique classique et son public sont encore souvent présentés comme un bloc immuable, donc voué à disparaître, puisque non régénéré.

Là encore, le conservatisme n’est pas du côté du public, mais chez les organisateurs, qui n’ont pas fait évoluer la forme, le rituel, l’apparat du concert classique, qui l’ont laissé se déconnecter de la vie, des usages, des pratiques du public. Au moins à l’opéra, le spectacle, ce qu’il y a à voir, a de quoi attirer, séduire. Au concert, c’est la notion même de spectacle qui est absente, éclairage uniforme et peu travaillé de la scène, musiciens oublieux du regard des auditeurs/spectateurs sur eux, composition et durée invariables du programme…

On se pince le nez, dans les milieux « autorisés », à la vue des spectacles d’un André Rieu, tout est contestable, le contenu musical, le violoniste lui-même, mais il a compris que le public, son public, qui n’est pas plus méprisable que le cercle des initiés du classique, veut voir autant qu’entendre, partager autant qu’écouter passivement.

Heureusement, les initiatives se sont multipliées partout dans le monde, pour enrayer ce déclin qui n’a rien d’inéluctable du concert classique. Avec de bonnes et de moins bonnes idées. Le « pédagogisme » qui tient lieu de politique à beaucoup d’acteurs de la sphère musicale est le type même de fausse bonne idée : ce n’est pas en remplissant les salles de répétition de milliers d’enfants non préparés, sortie scolaire obligatoire, qu’on forme « le public de demain », et d’ailleurs on le forme à quoi ? à être, adulte, un spectateur passif, ennuyé, d’un concert codé, guindé, coincé ? Ce n’est pas non plus en reproduisant à l’infini les Pierre et le loup et autres Carnaval des animaux qu’on donne aux enfants le goût, la curiosité de la musique.

En revanche, varier les approches, les formats, les horaires, guider l’écoute, faire pénétrer au coeur de la musique, parler à l’intelligence, répondre à la soif de savoir, tout cela renouvelle et régénère autant le public que le concert classique.

Je resterai longtemps reconnaissant au public et aux musiciens de Liège de nous avoir permis d’essayer, de tester, de rater parfois, de réussir souvent de nouvelles formules, de nouvelles approches. Je pense en particulier à la série lancée à l’automne 2013 Music Factory, qui a fait salle comble, de 7 à 97 ans, dès le début, grâce à un médiateur hors pair, Fayçal Karoui (qui fait des prodiges à Pau). Cette vidéo captée sans public ne donne qu’une idée partielle de cette formule : 

On pense aussi aux séances multimédia du samedi après-midi « en famille », aux concerts d’une heure du dimanche après-midi.

Le grand public il est là !

Un conseil de lecture pour finir (provisoirement), cette monographie de l’auteur de l’opéra français le plus célèbre, Carmen, par Jérôme Bastianelli. Bizet est mort plus jeune que Mozart (à 37 ans) et sans avoir profité du succès de son ultime ouvrage.

« Georges Bizet (1838-1875), malgré ses facilités artistiques, passa son existence à chercher la clé de la réussite, écartant plus ou moins inconsciemment celles que la vie lui tendait. Articulé en quatre chapitres, le portrait que l’on va lire reprend, avant d’analyser l’avènement des chefs-d’oeuvre que sont L’Arlésienne et Carmen, chacune de ces possibilités avortées, classées par genre musical : symphoniste de génie, pianiste virtuose, compositeur lyrique indécis. A chaque étape de ce parcours, on verra apparaître des signes semblant annoncer Carmen. Méfions-nous pourtant d’une lecture a posteriori, qui ne verrait dans la vie de Bizet qu’un tortueux cheminement vers le chef-d’oeuvre. Cherchons-y au contraire les traces de ce qu’auraient été les oeuvres géniales qui seraient venues après Carmen si Bizet n’était pas mort si tôt. »

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Les surdouées

La comparaison pourra surprendre, et pourtant l’une me fait souvent penser à l’autre. Deux pianistes, deux femmes, si différentes en apparence, si ressemblantes à beaucoup d’égards. Yuja Wang (28 ans) et Martha Argerich (74 ans).

Comme beaucoup, j’ai tiqué quand j’ai vu le premier disque de la toute jeune Chinoise, passée par les Etats-Unis (pur produit du Curtis Institute de Philadelphie) :

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On sait que le chef italien n’a jamais été insensible aux jeunes talents féminins, et on pensait qu’il avait de nouveau succombé à l’élan de cette jeunesse exotique. Et puis on a écouté le disque, on a oublié tous ses a priori et revécu le choc éprouvé avec un autre disque – même programme – aujourd’hui complètement oublié, paru en 1989, avec une pianiste d’origine philippine, elle aussi passée par le Curtis, Cecile Licad

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Mais un excellent premier disque suffit-il à installer durablement une réputation, sinon une carrière, Yuja Wang allait-elle suivre les traces de son aîné de cinq ans (!), Lang Lang, techniquement surdoué, mais musicalement plus incertain (pour user d’un euphémisme !) ?

Rien de mieux que le concert pour rassurer, ou non, ses oreilles. Ce que j’ai fait pour l’un, puis l’autre. Yuja Wang c’était il y a un an exactement à Zurich, où elle accompagnait les débuts de Lionel Bringuier comme directeur musical de la Tonhalle. Dans le 2e concerto pour piano de Prokofiev que j’avais jusqu’alors toujours trouvé trop long, démonstratif et indigeste. Et soudain je n’avais plus entendu que de la musique, au-delà d’une technique incroyablement dominée, un dialogue amoureux avec l’orchestre, et surtout une attitude au piano, un calme olympien, en contraste total avec les minauderies, les poses de son confrère et compatriote. Et déjà j’avais pensé à Martha Argerich, cette attaque si particulière du clavier, à la fois griffe et caresse, cette impression que la technique est toujours au service d’un discours, jamais une fin en soi, et surtout pas un étalage.

Lundi soir, à la Philharmonie de Paris, Yuja Wang jouait le 4e concerto de Beethoven. Une autre paire de manches que la pyrotechnie de Rachmaninov ou Prokofiev. Le concerto (de Beethoven) préféré des pianistes (j’ai plus d’affection pour le 3eme). Les doigts ne suffisent pas, même s’il en faut. Beethoven peut résister même aux plus consentants. Comme il y a un an à Zurich, j’ai rendu les armes : une technique entièrement mise au service d’une complicité de chaque mesure avec les musiciens du San Francisco Symphony et de leur vénérable chef Michael Tilson Thomas (à force d’avoir toujours l’air d’un éternel jeune premier, MTT a quand même largement franchi le cap de la septantaine). Pas de déferlement incongru dans les cadences pourtant redoutables, pas de surlignage de mauvais goût, parfois un excès de pudeur, là où d’autres déclament avec plus d’insistance. En bis, l’arrangement hallucinant d’humour et de virtuosité de la Marche turque de Mozart dû à Arcadi Volodos, et, d’une simplicité toute de tendresse émue, un arrangement d’Orphée de Gluck. 

On l’aura compris, j’en pince pour Yuja, et j’attends avec impatience les Ravel qu’elle a enregistrés avec Lionel Bringuier à Zurich :

La transition est toute trouvée avec Martha Argerich, qui m’a marqué à jamais avec le concerto en sol, que je l’ai entendue jouer si souvent pendant la longue tournée de l’Orchestre de la Suisse romande au Japon et en Californie à l’automne 1987 (sous la direction d’Armin Jordan). Jamais elle ne jouait de la même manière, même si la patte Argerich est toujours immédiatement reconnaissable.

Deutsche Grammophon a regroupé en un beau coffret rouge de 48 CD tout ce que la pianiste argentine a gravé pour le label jaune ou Philips, en studio comme en concert. Il y a évidemment pas mal de doublons, au moins trois fois le 1er concerto de Tchaikovski, celui de Schumann, le 2ème de Beethoven, deux fois Ravel – les très récents « live » de Lugano, parfois plus intéressants que ceux qu’EMI/Warner édite chaque année. On ne va pas se lancer dans une critique détaillée, qui n’aurait aucun sens, et dont je serais incapable. Une remarque sur la composition de ce coffret : même s’il reprend les pochettes d’origine, la plupart des galettes ont un minutage généreux. Juste un petit pataquès, contrairement à ce qu’indique la liste ci-dessous, les CD 10 et 11, très courts l’un et l’autre, contiennent deux fois la même version de la sonate pour 2 pianos et percussions en version orchestrale de Bartok, avec les compléments (Noces de Stravinsky dirigées par Bernstein sur le 10, les Danses de Galanta de Kodaly par Zinman sur le 11) on faisait aisément tenir le tout sur un seul disque ! Mais les trésors de ce coffret sont en telle quantité et qualité qu’on ne va pas s’arrêter à un aussi petit défaut. Le coffret n’arrive en France que début octobre, mais il est déjà disponible dans d’autres pays européens, et mon impatience l’a une fois de plus emporté !

91z4AuFIe8L._SL1500_CD 1: DEBUT RECITAL: CHOPIN: Scherzo no. 3, BRAHMS: 2 Rhapsodies op. 79, PROKOFIEV: Toccata op. 11, RAVEL: Jeux d’eau, CHOPIN: Barcarolle op. 60, LISZT: Hungarian Rhapsody no. 6

  • CD 2:CHOPIN: Piano Sonata no. 3, Polonaise-Fantaisie op. 61, Polonaise no. 6 op. 53, 3 Mazurkas op. 59
  • CD 3: PROKOFIEV: Concerto no. 3 in C major/ RAVEL: Concerto in G major Berliner Philharmoniker / Abbado
  • CD 4: CHOPIN: Piano Concerto no 1 in E minor / LISZT: Piano Concerto no. 1 in E flat major London Symphony Orchestra / Abbado RAVEL: Piano Concerto in G major London Symphony Orchestra / Abbado
  • CD 5: TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor Royal Philharmonic orchestra / Dutoit MENDELSSOHN: Concerto for Violin, Piano and String Orchestra Kremer/OCO
  • CD 6:LISZT: Sonata in B minor / SCHUMANN: Sonata no. 2 in G minor
  • CD 7: CHOPIN: Piano Sonata no. 2, Andante spianato et Grande Polonaise op. 22, Scherzo no. 2
  • CD 8: RAVEL: Gaspard de la Nuit, Sonatine, Valses nobles et sentimentales
  • CD 9: CHOPIN: 24 Preludes op. 28, Prelude in C sharp minor op. 45, Prelude in A flat major op. posth.
  • CD 10: STRAVINSKY: Les Noces (The Wedding) Anny Mory, soprano / Patricia Parker, mezzo-soprano / John Mitchinson, tenor / Paul Hudson, bass Krystian Zimerman, Cyprien Katsaris, Homero Francesch, piano I – IV English Bach Festival Chorus / English Bach Festival Percussion Ensemble LEONARD BERNSTEIN, BARTÓK: Concerto for Two Pianos and Percussion, BB 115 (Sz 110) Nelson Freire, pianos / Jan Labordus, Jan Pustjens, percussion Concertgebouw Orchestra, Amsterdam / DAVID ZINMAN
  • CD 11: BARTÓK: Sonata for Two Pianos and Percussion, BB 115 (Sz 110) / MOZART: Andante with Five Variations in G major for piano duet, K. 501 / CLAUDE DEBUSSY: En blanc et noir Martha Argerich, Stephen Kovacevich, pianos / Willy Goudswaard, Michael de Roo, percussion
  • CD 12: SCHUMANN: Piano Concerto in A minor / CHOPIN: Piano Concerto no. 2 in F minor National Symphony Orchestra / Rostropovich
  • CD 13:J. S. BACH: Toccata BWV 911, Partita no. 2 in C minor BWV 826, English Suite no. 2 in A minor
  • CD 14: CHOPIN: Sonata for Piano and Violoncello in G minor, op. 65 / Introduction et Polonaise brillante for Piano and Violoncello in C major, op. 3 / SCHUMANN:Adagio and Allegro for Violoncello and Piano in A flat major, op. 70 With Mstislav Rostropovich, violoncello
  • CD 15: RACHMANINOV: Suite No. 2 for 2 Pianos, op. 17 / RAVEL: La Valse / LUTOSLAWSKI: Variations on a Theme by Paganini With Nelson Freire
  • CD 16: RACHMANINOV: Piano Concerto no. 3 in D minor op. 30 Radio-Symphonie-Orchester Berlin / RICCARDO CHAILLY [Live recording] TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor, op. 23 Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks / KIRILL KONDRASHIN [Live recording]
  • CD 17: RACHMANINOV: Symphonic Dances op. 45 / TCHAIKOVSKY: Nutcracker Suite op. 71a With Nicola Economou
  • CD 18: SCHUMANN: Kinderszenen op. 15, Kreisleriana op. 16
  • CD 19: SCHUBERT: Sonata for Arpeggione and Piano D 821 / SCHUMANN: Fantasiestücke op. 73, 5 Stücke im Volkson op. 102 With Mischa Maisky, violoncello
  • CD 20: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 12 nos. 1 – 3 With Gidon Kremer, violin
  • CD 21: J. S. BACH: Cello Sonatas BWV 1027 – 1029 With Mischa Maisky, violoncello
  • CD 22: SAINT-SAËNS: Le Carnaval des Animaux Martha Argerich, Nelson Freire, pianos Gidon Kremer, Isabelle van Keulen, violins
  • CD 23: BEETHOVEN: Piano Concertos nos. 1 & 2 Philharmonia Orchestra / Sinopoli
  • CD 24: SCHUMANN: Violin Sonatas opp. 105 & 121 Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
  • CD 25:BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 23 & op. 24 “Spring” Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
  • CD 26: BARTÓK: Sonata for Violin and Piano no.1 / JANÁČEK: Sonata for Violin and Piano / OLIVIER MESSIAEN: Theme and Variations for Violin and Piano With Gidon Kremer, violin
  • CD 27: BEETHOVEN: 12 Variations on the Theme “Ein Mädchen oder Weibchen” op. 66 Cello Sonatas op. 5 nos. 1 & 2 / 7 Variations on the Duet “Bei Männern, welche Liebe fühlen“ WoO 46 With Mischa Maisky, violoncello
  • CD 28: PROKOFIEV: Violin Sonata no. 1 op. 80 / Five Melodies for Violin and Piano op. 35 bis / Violin Sonata no. 2 op. 94a With Gidon Kremer, violin
  • CD 29: BEETHOVEN: Cello Sonatas op. 69, op. 102 nos. 1 & 2 / 12 Variations on a Theme from Handel’s Oratorio “Judas Maccabaeus”, WoO 45 With Mischa Maisky, violoncello
  • CD 30: SHOSTAKOVICH: Concerto for Piano, Trumpet and String Orchestra op. 35 / HAYDN: Piano Concerto in D major Hob.XVIII:11 With Guy Touvron Württembergisches Kammerorchester Heilbronn / Jörg Faerber TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor op. 23 Berliner Philharmoniker / Abbado
  • CD 31:BARTÓK: Sonata for two pianos and percussion / RAVEL: Ma Mère l’Oye, Rapsodie espagnole With Freire, Sado and Guggeis
  • CD 32: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 30 nos. 1 – 3 Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
  • CD 33: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 47 “Kreutzer”& op. 96 With Gidon Kremer, violin
  • CD 34: SHOSTAKOVICH: Piano Trio no. 2 in E minor op. 67 / TCHAIKOVSKY: Piano Trio in A minor op. 50 / KIESEWETTER: Tango pathétique (encore) With Kremer and Maisky
  • CD 35: SCHUMANN: Adagio & Allegro op. 70, 3 Fantasiestücke op. 73, Romanze op. 94 no. 1, 5 Stücke im Volkston op. 102, Märchenbild op. 113 no. 1 Mischa Maisky, violoncello / Martha Argerich, piano Mischa Maisky / Orpheus Chamber Orchestra BEETHOVEN: Violin Sonata no. 9 in A major, op. 47 “Kreutzer” Vadim Repin, violin / Martha Argerich, piano
  • CD 36: BEETHOVEN: Piano Concertos nos. 2 & 3 Mahler Chamber Orchestra / Abbado
  • CD 37: MISCHA MAISKY · MARTHA ARGERICH: LIVE IN JAPAN CHOPIN: Cello Sonata in G minor op. 65 / FRANCK: Violin Sonata in A major (arranged for cello) DEBUSSY: Cello Sonata in D minor / CHOPIN: Introduction et Polonaise brillante op. 3
  • CD 38:BRAHMS: Piano Quartet no. 1 in G minor op. 25* SCHUMANN: Fantasiestücke op. 88 *Argerich / Kremer / Bashmet / Maisky
  • CD 39: MISCHA MAISKY · MARTHA ARGERICH: IN CONCERT STRAVINSKY: Suite italienne from “Pulcinella” / PROKOFIEV: Sonata for Violoncello and Piano op. 119 / SHOSTAKOVICH: Sonata for Violoncello and Piano op. 40 / PROKOFIEV: Waltz from the Ballet “The Stone Flower”
  • CD 40: PROKOFIEV: Cinderella, Suite from the Ballet op. 87 / RAVEL: Ma Mère l’Oye Argerich / Pletnev
  • CD 41: MARTHA ARGERICH / NELSON FREIRE: LIVE IN SALZBURG BRAHMS: Haydn Variations op. 56b / RACHMANINOV: Symphonic Dances op. 45 / SCHUBERT: Rondo in A major D951 / RAVEL: La Valse
  • CD 42: MOZART:Piano Concertos Nos. 20 & 25 Orchestra Mozart / Abbado
  • CD 43:MARTHA ARGERICH · DANIEL BARENBOIM: PIANO DUOS MOZART: Sonata for Two Pianos KV 448 / SCHUBERT: Variations on an Original Theme D 813 / STRAVINSKY: The Rite of Spring (Version for Piano Duet)
  • CD 44 – 47: LUGANO CONCERTOS 2002 – 2010 CD1: Beethoven: Piano Concerto no. 1, Poulenc: Double Concerto, Mozart: Triple Concerto K.242 CD2: Schumann: Piano Concerto, Prokofiev Concertos nos. 1 & 3 CD3: Beethoven: Piano Concerto no. 2, Liszt: Piano Concerto no. 1, Bartók: Piano Concerto no. 3, Mozart: Andante & Variations K. 501 CD4: Schubert: Divertissement à l’hongroise, Brahms: Liebeslieder-Walzer, Stravinsky: Les Noces, Milhaud: Scaramouche
  • CD 48: CHOPIN: Ballade no. 1 in G minor op. 23; Etude in C sharp minor, op. 10 no. 4 / Mazurkas op. 24 no. 2, op. 33 no. 2, op. 41 nos. 1 & 4, op. 59 nos. 1 – 3, op. 63 no.2 / Nocturne in F major op. 15 no.1, Nocturne in E flat major op. 55 no.2 /Sonata no. 3 in B minor, op. 58 – First release CD

Le difficile art de la critique

Je ne pensais pas qu’une ligne hier matin sur Facebook déclencherait un débat aussi nourri, argumenté et contre-argumenté sur un thème vieux comme le monde, en tout cas vieux comme le concert et le disque : la critique.

Point de départ : l’émission de nouveautés du disque animée par Rodolphe Bruneau-Boulmier et Emilie Munéra sur France Musique, que j’entends par hasard sur le chemin de l’aéroport. Rodolphe dit son embarras d’avoir à parler d’un double CD et son hésitation à en diffuser un extrait. Ce n’est pas n’importe quoi ni n’importe qui : les deux concertos pour piano de Brahms enregistrés en concert par Daniel Barenboim au clavier, Gustavo Duhamel dirigeant la Staatskapelle de Berlin, publiés par Deutsche Grammophon. Une belle affiche, un label prestigieux.

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Je prêtai d’autant plus l’oreille à RBB que j’avais déjà écouté un extrait sur Itunes et que j’avais été effondré par ce que j’avais entendu. Comment DG et les artistes avaient-ils donné leur accord à cette publication ?.

Impossible de résumer ici le débat qui s’en est suivi sur Facebook : « Pourquoi perdre du temps et de l’antenne à diffuser un mauvais disque ? » « Attitude démago-populiste, on se paye à bon compte un grand artiste », etc…

Rien de nouveau depuis l’équation : critique musical = musicien raté !

Résumons, on peut distinguer trois types de critiques :

  • les critiques auto-proclamés
  • les critiques automatiques
  • les critiques autocritiques

Dans la première catégorie, presque tous les internautes, adeptes des réseaux sociaux, animateurs de sites, blogs et autres forums. Comme les supporters de football, ils refont le match à la place des joueurs et les équipes à la place des sélectionneurs. Le problème c’est qu’ils finissent par croire qu’ils ont la science – de la critique – infuse et le font croire aux malheureux organisateurs de concerts qui n’arrivent plus à convaincre les rares critiques professionnels qui restent de faire un papier, un articulet, même une brève.

Les musiciens qui, pour certains, supportent déjà mal la critique tout court, supportent encore moins cette nouvelle race de critiques auto-proclamés (sauf lorsque, par exception, ils écrivent des gentillesses).

Je force le trait ? Pas sûr.

Dans la deuxième catégorie, les critiques automatiques, je range les fans, les fans de lyrique en premier. Leurs admirations, et leurs détestations, sont inconditionnelles, exclusives, pavloviennes. J’ai en mémoire deux discussions, lors de dîners entre amis qui faillirent se terminer en pugilats : l’une sur Callas – je n’avais fait qu’exprimer un ras-le-bol à propos d’une Xème réédition, d’un best of -, l’autre sur Joan Sutherland, dont le timbre caverneux et le français pâteux ne m’ont jamais séduit. Comme je ne suis pas un spécialiste de la chose lyrique, j’avais dit tout cela en passant, légèrement, et après tout si Callas et Sutherland ont leurs affidés, tant mieux pour eux. Mais on n’allait pas me laisser proférer pareils outrages, je devais rendre gorge…Et pour alimenter leur « argumentation » (?) mes contempteurs s’en prenaient violemment aux concurrentes supposées de leurs idoles, Tebaldi, Caballé, dont j’étais forcément le suppôt. Je me suis bien gardé depuis de glisser quelque nom de chanteuse dans une conversation…Tout au plus fait le test des écouteurs, que vous placez délicatement dans les oreilles de vos contradicteurs : faites entendre « Merce, dilette amiche« , le boléro d’Elena au 5e acte des Vêpres siciliennes de Verdi, d’abord par Callas – en général le torturé demande grâce dès les premières notes – puis, comme un baume, par Anita Cerquetti. Concluant non ?

Mais ce type de critiques automatiques vaut pour le piano, le violon, les chefs d’orchestre. Pour en revenir au point de départ de ce billet, Daniel Barenboim est le  type même de musicien qui les suscite. On en connaît qui, par principe, lui dénient toute qualité de chef d’orchestre ou l’exècrent comme pianiste.

Heureusement, il y a une troisième catégorie, les critiques autocritiques. Ceux qui n’ont pas d’avis définitif, qui font confiance à leur expérience et à leurs oreilles, plutôt qu’à l’air du temps, à la pression de la « com », qui aiment et respectent  suffisamment les artistes pour ne tomber ni dans la complaisance ni dans la condescendance.

La critique est une école de l’humilité. J’en ai fait l’expérience grâce à la première émission de critiques de disques qui a reposé sur le principe de l’écoute à l’aveugle, Disques en lice, lancée fin 1987 sur Espace 2, la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, par François Hudry. Pendant six ans, jusqu’à mon départ pour France Musique, semaine après semaine, nous avons exploré tous les répertoires, entendu, comparé des centaines de versions et appris la modestie. Tel(le) pianiste présenté(e) comme une référence absolue ne passait jamais l’épreuve de la première écoute, tel orchestre au son typiquement américain s’avérait être plus français que français, tel(le) chanteur/euse  si reconnaissable était un(e) illustre inconnu(e).

La critique est nécessaire, n’en déplaise aux artistes. Elle est exigeante. Elle demande une juste distance, une grande culture, et l’amour de l’art de ceux que l’on critique.

Pourquoi sommes-nous si déçus par un nouvel enregistrement de Barenboim ? Parce que nous l’avons tant aimé dans des Mozart, des Beethoven d’exception, même des Chopin, récemment dans Schubert, et aussi dans les mêmes concertos de Brahms avec John Barbirolli dans ses jeunes années.

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Je sais aussi d’expérience, et la critique n’est pas mon métier, qu’on ne sert pas les musiciens, a fortiori quand on les aime, par l’hypocrisie ou le silence, on n’est pas obligé pour autant de les blesser inutilement. Le musicien, l’artiste sait mieux que quiconque si son récital, son concert, a été réussi ou… moins réussi. Il n’a que faire des compliments de complaisance.

Pour finir sur une note d’humour : j’assistais hier soir à l’ouverture de la 36ème édition de Piano Jacobins à Toulouse. Nicholas Angelich avait choisi de donner deux sonates de Beethoven (la 5ème et la 21ème « Waldstein ») et la Sonate de Liszt. Mon voisin, la cinquantaine bien mise, une allure de mélomane averti, se penche vers moi, tandis que résonnait encore la dernière note de la sonate de Liszt : « Vous savez ce qu’il a joué ? »…

P.S. Comme je ne veux pas me ranger dans la catégorie des critiques automatiques, je n’écrirai rien sur ce récital, parce que je serais forcément très subjectif. Ceux qui me connaissent savent la longue amitié, le profond respect, et la constante admiration que je nourris depuis bientôt vingt ans pour Nicholas.

Disques d’été (VIII) : Mauvais goût

J’ai toujours rêvé d’entendre, voire d’animer, une émission de radio qui serait consacrée aux musiques un peu honteuses, de mauvais goût, comme les gens qui disent regarder Arte et se repaissent en cachette de Dallas ou d’Amour, gloire et beauté (ça me rappelle un épisode authentique : Armin Jordan n’acceptait jamais de répétition qui commence trop tôt le matin pour pouvoir regarder tranquillement dans sa chambre d’hôtel  les épisodes du très mauvais feuilleton du moment !)

France Culture fait un tabac avec une émission qui s’intitule Mauvais genres. Je doute que le nouveau directeur de France Musique qui a pourtant été à bonne école et qui ne passe pas pour être orthodoxe, lance ou accepte un projet aussi « déviant ». Quoique…

De quoi s’agit-il ?

D’abord de ces musiques dites « légères », pas très sérieuses, un peu crapuleuses, qui sont juste très agréables à écouter… et très difficiles à bien jouer. Les Anglo-Saxons sont beaucoup moins coincés que nous dans ce domaine, les Anglais ont toute une ribambelle de compositeurs qui restent quasiment inconnus sur le Continent (voir quelques références à la fin de ce billet)

Quant aux Américains, à Boston, à Cincinnati, à Los Angeles, les soirées « Pops » ou du fameux « Hollywood Bowl » sont les plus courues (avec des chiffres de fréquentation à faire frémir tous les Cassandre de la musique classique). Depuis mon premier voyage aux Etats-Unis en 1987, j’ai collectionné à peu près tous les disques, souvent des « live », des mythiques Boston Pops et de leur non moins mythique chef de 1930 à 1979, Arthur Fiedler (références à la fin de ce billet)

Une fois – en 1999 ou 2000 – j’ai eu la chance d’assister à une soirée du célèbre Hollywood Bowl. Musicalement décevant, un chef mollasson qui avait réussi l’exploit de nous endormir avec un Boléro de Ravel avachi, mais une première étonnante, la présence du mime Marcel Marceau ! Mais ce n’est pas la qualité musicale qu’on vient chercher, plutôt une ambiance unique de fête.

Les Berlinois ont leur célèbre Waldbühne, qui se termine immanquablement par le tube de Paul Lincke – une sorte d’épigone berlinois de Johann Strauss – Berliner Luft :

On continuera une autre fois ce petit tour du monde, qui ne passe malheureusement pas par Paris

Encore ceci sur un chef qu’on peut autant admirer que détester – Herbert von Karajan. Qui n’a jamais eu honte de diriger, et même d’enregistrer, Suppé, Lehar, Strauss, la Gaîté Parisienne d’Offenbach/Rosenthal : il aimait cette musique et la servait avec les mêmes soins que le grand répertoire classique, avec ce surcroît de chic, d’élégance, de raffinement, dont très peu de ses confrères étaient capables. Il avait même enregistré -son choix? ou à la demande d’un producteur ?- toute une série de marches allemandes et autrichiennes, un double album LP qui ne fut jamais disponible en France, partiellement édité en CD. Puis-je faire l’aveu ici que je n’ai pas écouté qu’une seule fois ces « tubes » de la musique de « divertissement » et puis les Berliner Philharmoniker là-dedans…!!

En revanche, le même Karajan pouvait se vautrer dans le vrai mauvais goût, par exemple dans un célèbre Adagio qui n’est pas d’Albinoni, ou dans d’impossibles menuets lentissimes de Bach, Haendel, Haydn ou Mozart (les plus mauvais Concertos brandebourgeois de Bach ou Concerti grossi de Haendel de la discographie, c’est lui !).

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Le silence des larmes

Ce mercredi 7 janvier, vers midi, réunion dans mon bureau, à l’ordre du jour, un texte technique. Autour de la table, de proches collaborateurs, dont B. récemment arrivée auprès de moi. Une première « alerte » du Monde sur mon portable : fusillade à Charlie Hebdo. Ce n’est pas la première fois qu’on tire sur un journal, ni celui-ci en particulier. Quelques minutes plus tard, nouvelle « alerte », des morts cette fois. B. sort téléphoner, revient livide, elle a eu Philippe son mari au bout du fil. Charlie Hebdo, c’est leur famille, leurs amis… Nous arrêtons la réunion. La télé de mon bureau n’est pas branchée – je ne l’ai pas encore utilisée depuis mon arrivée – je consulte mon téléphone, personne n’a encore la mesure de la gravité de la situation. Je sors de la Maison de la radio, j’ai un déjeuner à l’extérieur, je prends le métro pour m’y rendre. Pendant le déjeuner, les nouvelles se précisent, terribles, dramatiques. Mais tout le monde n’est pas comme moi branché sur des sites d’information, les conversations continuent. Je reprends le chemin de la Radio en sens inverse, descends à la station Charles Michels, traverse la Seine et m’arrête à hauteur de la statue de la Liberté, la première de Bartholdy, le modèle de celle qui sera envoyée en Amérique. L’air est lourd, la ville est calme, on ne connaît pas encore l’identité des morts de Charlie Hebdo. Etrange pressentiment, sentiment de calme avant la tempête.

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Les rendez-vous reprennent : deux dames polonaises venues nous parler de Penderecki, d’autres questions liées à la musique contemporaine, le budget de la musique de chambre, bref l’ordinaire des jours.

Puis plusieurs échanges téléphoniques avec Mathieu G.. Il faut faire, dire quelque chose ce soir avant le concert de l’Orchestre National de France. Ajouter une pièce à un programme déjà – bien involontairement – placé sous le signe du recueillement ? Après les quelques mots, justes, sincères, du Président de Radio France devant un Auditorium bien garni, le Prélude de Lohengrin est joué avec une émotion et une intensité palpables par les musiciens du National et leur jeune chef Robin Ticciati.

Le concerto pour harpe d’Hosokawa transparent, aérien sous les doigts de Xavier de Maistre prolonge ce sentiment d’élévation qui s’est emparé de nous, et qui va culminer avec une Quatrième symphonie de Mahler et son Lied final (La vie céleste). Le public fait spontanément silence avant d’applaudir chaleureusement Camilla Tilling, le chef et l’Orchestre.

La soirée se termine chez Chaumette, qui accepte toujours de nous recevoir tard après le concert, et tous les convives éprouvent l’envie de se réconforter avec des nourritures et des vins roboratifs. Personne ne le dit, mais tout le monde sent bien que la tragédie du jour était dans tous les esprits et que ce concert était nécessaire pour surmonter l’effroi.

Entre-temps il a été décidé de rassembler les collaborateurs de Radio France le lendemain, jeudi, à 14 h 30 pour un moment de recueillement. Pour ne pas bouleverser le plan de travail de l’autre orchestre maison, l’Orchestre Philharmonique qui donne le soir le premier d’une série de trois concerts dirigés par Daniel Harding autour de Beethoven et Berg.  

Le plan Vigipirate alerte attentat a été déclenché, la Maison de la radio est sous haute protection, toutes les issues habituelles sont fermées, à une exception près. En sortant du restaurant, vers minuit, je constate une agitation inhabituelle, je comprends en voyant un imposant convoi toutes sirènes hurlantes que le Ministre de l’Intérieur vient de passer. Rentré chez moi, je consulte les dernières informations, longuement, je n’ai pas envie de dormir, je lis et relis les noms des victimes. Je n’y crois pas, on ne peut jamais croire à la mort, à la disparition de ceux qui nous sont chers, on ne fait que s’y résoudre.(Lorsque mon père est mort brutalement en décembre 1972, il m’a fallu plusieurs semaines pour réduire de cinq à quatre les couverts que je disposais sur la table de la salle à manger familiale). Je ne regarde pas les images de la télévision,  je n’ai pas envie d’entendre les experts, les politiques nous expliquer les causes, les raisons, les conséquences de l’attentat. Je réécoute le prélude de Lohengrin et je pleure doucement.

La nuit est courte, le réveil très matinal. J’écoute France Inter, le Premier Ministre est l’invité de Patrick Cohen. Je laisse un message à Mathieu G. : impossible de ne pas faire la minute de silence à midi précises comme toute la Nation. Puisque Beethoven est au programme de l’Orchestre Philharmonique, je vais demander à Daniel Harding et aux musiciens s’ils peuvent jouer l’allegretto de la 7e symphonie. Musiciens et chef donnent immédiatement leur accord, je n’en doutais pas.

L’émotion est considérable. Parmi les victimes de l’attentat d’hier, Bernard Maris, l’une des voix de France Inter, j’admire Mathieu Gallet et Laurence Bloch qui parviennent à aller jusqu’au bout de leur allocution. Ce matin devant l’orchestre, je n’y suis pas arrivé. Et maintenant, pendant qu’ils jouent Beethoven, je vois les musiciens, comme nous, en larmes…

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L’agenda de ce jeudi est bouleversé, les réunions se succèdent autour du président de Radio France, que faire ? comment faire ? Assez vite se forme l’idée d’une soirée d’hommage et de soutien, dès que l’on sait que la grande manifestation nationale aura lieu dimanche, et non samedi. La ministre de la Culture rend visite aux équipes de Radio France, avec elle et son cabinet on dessine plus précisément la forme et le contenu de l’hommage. En fin d’après-midi, je réunis les représentants des deux orchestres et du Choeur de Radio France, leur réponse ne m’étonne pas : ils veulent participer à cette soirée, même si tout doit être improvisé, préparé en un temps record.

Le concert du soir revêt, comme celui de mercredi, une intensité exceptionnelle : Christian Tetzlaff, Daniel Harding et le « Philhar » donnent une version violente, tendue, magnifique, du concerto pour violon de Beethoven. Suivront les Trois pièces op.6 de Berg, denses, et la 8e symphonie de Beethoven, d’une gravité inaccoutumée.

Aux premières heures de ce vendredi 9 janvier, réunion au sommet des équipes de  Radio France et de France Télévisions. On ébauche, la radio s’adapte, la télévision c’est nettement plus lourd, en moins de 48 h, il faut tout construire, même si on ne fait que filmer. Puis on se réunit avec les « patrons » de France Inter et France Culture et leurs équipes, on fait le canevas d’une soirée qui ne doit être ni triste ni étriquée : quelles personnalités convier ? des artistes, des humoristes, des musiciens ?

Une fois une première liste dressée, les coups de fil partent tous azimuts. On a décidé de se revoir dans l’après-midi, l’assistance s’est considérablement renforcée, la boîte de production contactée ce matin, les équipes de France 2. C’est maintenant décidé, on part sur une soirée en direct, l’heure et demie envisagée ce matin est intenable, on passe à trois heures. On change d’échelle, mais la Maison de la radio organise beaucoup d’événements ce week-end, des concerts à l’Auditorium, au Studio 104 (et la reprise des concerts de Jazz au 105 !). Or pour installer le plateau de la soirée de dimanche, il faut libérer l’Auditorium dès 14 h ce samedi. Pas d’autre solution que de transférer la répétition et surtout le concert de ce samedi soir prévus à l’Auditorium vers le Studio 104… Discussions un peu tendues avec les musiciens, qui ne comprennent pas pourquoi on doit les « déménager » 24 h avant l’événement. Les contraintes d’un direct télé de 3 heures ne sont pas forcément compatibles avec une exigence artistique parfaitement légitime. Sauf que personne ne pouvait prévoir l’attentat de mercredi, et encore mois la tuerie de ce vendredi à la Porte de Vincennes.

J’explique la situation à Daniel Harding, au violoniste Christian Tetzlaff, ils comprennent. Comme la veille, le concert de ce vendredi soir est incroyable d’énergie, de densité, de beauté. Copieux programme avec le Triple concerto de Beethoven (avec Lars Vogt, Christian Tanja Tetzlaff), en deuxième partie le Kammerkonzert et les trois fragments de Wozzeck de Berg, avec l’exceptionnelle Barbara Hannigan. Paavo Järvi s’est invité dans le public, heureux de découvrir l’Auditorium… et très inquiet de l’inachèvement de la Philharmonie qu’il doit inaugurer mercredi prochain ! Pascal Dusapin, Eric Tanguy, Philippe Schoeller sont là. Il est près de 23 heures quand nous débarquons, à quatorze, chez Chaumette, nous avons tous besoin de cette chaleur humaine, de boire et manger ensemble, de revivre aussi ces dernières heures, ces derniers jours.

10888478_10152642801682602_3062679517640005113_n (Daniel Harding et Barbara Hannigan)

Daniel Harding me confie ses projets. Celui que j’ai vu tout jeune remplacer au pied levé Simon Rattle en 1995 dans un Chant de la Terre mémorable au Châtelet, puis faire ses débuts dans le Don Giovanni de Peter Brook au festival d’Aix-en-Provence a une belle lucidité, une vraie vision de ce qu’est un chef d’orchestre aujourd’hui. « Un vrai chef commence à être bon à soixante ans »…! Il lui reste vingt ans pour le vérifier.

Deuxième nuit très courte, cette fois je n’échappe pas aux images des assauts lancés contre les terroristes. Le Président de la République a dit ce qui convenait. On aimerait que nulle querelle subalterne ne vienne entamer l’union nationale. Je crains que la trêve ne soit de courte durée…

Retour à Radio France ce samedi, la mise au point s’affine, les réponses arrivent, les artistes acceptent, la soirée de dimanche doit être digne, forte, puissante. Toute la maison de la radio est mobilisée. Fier d’appartenir à une communauté si généreuse.

Je ne me sens pas d’écrire à mon tour un texte d’analyse ou de réflexion sur les événements. Tant d’autres l’ont fait, et le feront, mille fois mieux que moi. Je livre ces deux textes, parfaits de fond et de forme, l’un de Jean d’Ormesson, l’autre d’un personnage sans doute peu connu en France, juriste extrêmement renommé en Belgique, naguère président de l’équivalent belge du Conseil Constitutionnel français, Lucien François :

L’émotion submerge Paris, la France, le monde. Nous savions depuis longtemps que, renaissant sans cesse de ses cendres, la barbarie était à l’œuvre. Nous avions vu des images insoutenables de cruauté et de folie. Une compassion, encore lointaine, nous avait tous emportés. La sauvagerie, cette fois, nous frappe au cœur. Douze morts, peut-être plus encore. Des journalistes massacrés dans l’exercice de leur métier. Des policiers blessés et froidement assassinés. La guerre est parmi nous. Chacun de nous désormais, sur les marchés, dans les transports, au spectacle, à son travail, est un soldat désarmé. Nous avions des adversaires. Désormais, nous avons un ennemi. L’ennemi n’est pas l’islam. L’ennemi, c’est la barbarie se servant d’un islam qu’elle déshonore et trahit. Les plus hauts responsables de l’islam en France ont dénoncé et condamné cette horreur. Il faut leur être reconnaissants.

La force des terroristes, c’est qu’ils n’ont pas peur de mourir. Nous vivions tous, même les plus malheureux d’entre nous, dans une trompeuse sécurité. Nous voilà contraints au courage. L’union se fait autour des martyrs libertaires d’un journal défendant des positions qui n’étaient pas toujours les nôtres. Des journalistes sont morts pour la liberté de la presse. Ils nous laissent un exemple et une leçon. Loin de tous les lieux communs et de toutes les bassesses dont nous sommes abreuvés, nos yeux s’ouvrent soudain sous la violence du coup. Nous sommes tous des républicains et des démocrates attachés à leurs libertés. Mieux vaut rester debout dans la dignité et la liberté que vivre dans la peur et dans le renoncement. Devant la violence et la férocité, nous sommes tous des Charlie Hebdo. (Jean d’Ormesson, Le Figaro, 7 janvier 2015)

On entend dire sur les ondes que l’heure est à la « lutte contre le radicalisme ». J’espère qu’on veut dire : le fanatisme ; pourquoi ne pas le dire proprement ? Craint-on de le dire trop crûment, comme lorsqu’on admoneste les « parvenus » en pensant « corrompus » ? L’émotion, surtout collective, obscurcit l’esprit. Il n’y a absolument rien de blâmable à être radical, pourvu naturellement que la direction soit bonne ; ce qui est inadmissible, c’est l’autoritarisme de la conviction, non le caractère plus ou moins « extrême » de son contenu. N’utilisons pas l’émotion publique pour stigmatiser les opinions nettes, les opinions qui ont des angles, et l’expression de telles opinions. La modération me paraît souvent préférable, mais elle n’est pas obligatoire. Dire à un assassin par intolérance qu’il est radical, c’est presque lui faire un compliment car il est fier de l’être, alors qu’il ne se sait pas fanatique ni barbare, ce qu’il est pourtant. (Lucien François, sur Facebook le 9 janvier 2015)

Vêpres

Le Choeur de Radio France donnait hier soir les Vêpres de Rachmaninov. Programmation originale en cet avant Noël, qui a eu les faveurs d’un nombreux public très attentif et chaleureux. Et pour moi le rappel de plusieurs souvenirs.

D’abord, en juin 1998 à Saint-Petersbourg – la période des nuits blanches ! – dans le cadre d’un échange entre le Choeur de Radio France et la vénérable Capella academica de l’ancienne capitale des tsars : impossible à l’écoute de dire qui était français, qui était russe, tant le travail commun avait été fructueux.

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Une autre fois, en novembre 2005, la Salle Philharmonique de Liège avait accueilli l’Académie d’art choral de Moscou pour la même oeuvre. Même ferveur du public.

Comme Tchaikovski avant lui, Rachmaninov s’inspire de la grande liturgie orthodoxe, Ces Vêpres écrites au creux de la première guerre mondiale (1915) sont aussi pour le pianiste virtuose une manière de vivifier l’amour de la mère patrie et de ses traditions séculaires.

Etrangement, cet aspect essentiel de l’oeuvre des deux grands compositeurs russes est mal connu. Cette période de fêtes est sans doute l’occasion d’explorer ces partitions chorales, et de faire des cadeaux intelligents…

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De Rachmaninov, à découvrir absolument trois splendeurs chorales, Les Cloches, les trois Chansons russes et Printemps

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Enfin quelques courtes séquences filmées, au moment de Pâques, en 2011, dans le plus grand centre monastique de la région de Moscou, Serguiev Possad (ex-Zagorsk)

Le violon d’avant guerre

Avant mon escapade vacancière, j’avais commencé à dérouler le fil des Mémoires non publiés (Autour du monde en 80 années) de Robert Soëtens : https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/03/il-venait-davoir-18-ans/

Dès son admission au Conservatoire de Paris en 1910, le jeune Robert court les concerts, dans le cadre d’une vie musicale d’une profusion exceptionnelle. Récit :

« Je fréquentais surtout les concerts des violonistes célèbres, nouveaux pour moi, le fascinant Kreisler, dont les « tziganeries » et les viennoiseries d’un répertoire personnel n’altéraient en rien la grandeur de l’artiste, incomparable dans la tendresse mozartienne, Bronislaw Hubermann, l’idéal interprète, rêveur et confidentiel, des Sonates de Brahms, qui nous racontent son amour pour Clara Schumann, l’enchanteur Jacques Thibaud dont j’avais reçu, avant octobre 1910, lors de ses passages à Paris entre deux tournées, ainsi que durant l’été à Saint-Lunaire, des leçons de charme violonistique, auxquelles s’ajoutèrent celles du tennis, dont Thibaud était très amateur avant de se consacrer au golf. J’ai vu, ensemble sur un court de championnat, l’équipe Cortot/Casals jouant contre Thibaud et je crois le pianiste Maurice Daumesnil. Aux concerts du célèbre trio (Cortot/Thibaud/Casals) qui faisait courir le Tout-Paris, j’étais souvent le tourneur de pages de confiance, c’est-à-dire assis à la meilleure place !

Je ne manquais pas non plus un récital d’Enesco, si musicalement enrichissant; avec lui, le compositeur était l’interprète des autres, le violon n’étant qu’un moyen. Il partageait rigoureusement sa vie en deux tranches très précises et régulières annuellement – celles du violoniste et du compositeur, faisant, en octobre, une tournée de récitals en Roumanie, en novembre et décembre des tournées en France, en janvier et février aux Etats-Unis, puis en mars et avril un séjour à Paris, rue de Clichy où j’eus le privilège plus tard de le visiter et de jouer, lui étant au piano, sa 2eme sonate. Enfin, de mai à septembre, retiré dans sa résidence de Bucarest, au palais de la princesse Cantacuzène, son épouse, et à Sinaia où il possédait une villa toute blanche dans les pins, il se consacrait à la composition. »

J’interromps ici le récit de Robert Soëtens pour évoquer un souvenir personnel. Pendant l’été 1973, lors d’un voyage en Roumanie déjà évoqué ici (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/12/et-la-callas/), j’ai visité cette maison de campagne d’Enesco (en réalité, Enescu, mais il faut croire que les Roumains qui fréquentaient Paris redoutaient une prononciation à la française de la fin de leur nom, et préféraient un « o » final plus raffiné et exotique, d’où Enesco, Bibesco, etc.), la Villa Luminis construite en 1926 à Sinaia.

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Il y a quarante et un ans, la maison n’était pas encore transformée en musée-mémorial, mais pouvait se visiter. Mon cousin et moi fûmes reçus par un gardien-concierge qui parlait quelques mots de français, et lorsque je lui dis que je jouais un peu de piano… il me fit cadeau de trois partitions d’Enesco pour piano, d’une difficulté telle que je ne suis jamais allé au -delà d’une tentative de déchiffrage ! Mais c’est sans doute le souvenir le plus émouvant que j’ai rapporté de cette première découverte de la Roumanie.

Suite du récit de Robert Soëtens :

« Parmi les pianistes, mon enthousiasme allait à Cortot, poète du piano, nourri d’une riche culture intellectuelle, qui s’exprimait dans son jeu; j’admirais aussi le beethovénien Risler, l’impétueux Sauer (l’un des derniers élèves de Liszt), mais restais bien déçu – par rapport à l’importance de sa renommée – des rubatos chavirants de Paderewski« 

Demain suite des souvenirs de R.Soëtens : Pelléas, Le Sacre, le Théâtre des Champs-Elysées

Quelques disques indispensables pour relayer les souvenirs de notre violoniste centenaire :81fjRDgraLL._SL1500_

Mention toute particulière et affectueuse l’âme de ce très bel enregistrement de la musique de chambre d’Enesco, la violoniste Tatiana Samouil

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Et l’unique opéra d’Enesco en français, écrit en grande partie dans la Villa Luminis :

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