L’irremplacé

J’ai enfin trouvé le temps d’aller voir l’exposition qui lui est consacrée à l’Hôtel de Ville de ParisCe Coluche qui nous manque tant depuis que sa moto a eu très la mauvaise idée de s’encastrer sous un camion un jour de l’été 1986.

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Quantité de documents personnels, d’objets, de photos, de vidéos, retracent le parcours d’un personnage qui faisait du bien à notre monde, qui remettait les puissants et les importants à leur juste place, qui n’oubliait jamais d’où il venait et qui il était.

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Un clown, un poète, un amuseur, un auteur, un acteur qui n’a rien perdu de sa pertinence et de son impertinence (L’histoire d’un mec)

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Peut-on espérer la réédition en coffret de la totalité des films dans lesquels a tourné Coluche ? Comme celui-ci qui nous rappelle au passage le talent de scénariste du très regretté Gotlib

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L’histoire d’un mec

Alors que je suis plutôt opposé à la mode des anniversaires et des commémorations, j’ai trouvé plutôt bien – et utile ! – que les médias rappellent la mort de Coluche, il y a trente ans, le 19 juin 1986, des suites d’un accident de moto.

J’avais déjà exprimé dans Génération Le Luron le regret que ni Coluche ni Thierry Le Luron, dans des genres très différents, et pourtant si proches, n’aient jamais été remplacés. Il y a d’excellents humoristes, des personnages très sympathiques et drôles sur  nos petits écrans ou au micro des grandes radios. Mais plus personne qui ait le culot, l’audace de l’irrévérence, de la satire corrosive, alors même que les médias se sont multipliés.

On a taxé Coluche de vulgarité, parce qu’il parlait populaire. J’aime cette vulgarité là si c’est ainsi qu’on doit vraiment la nommer. Elle est si proche d’un Michel Audiard (qui lui aussi manque cruellement au cinéma).

Rien à ajouter ou à retrancher à cet excellent papier de Télérama Au cinéma Coluche était un autre.

Quand on voit l’inflation de candidatures aux primaires pour la prochaine présidentielle, on n’en mesure que plus tristement l’absence d’un « mec » comme Coluche dans le débat français. Je n’ose imaginer les sketches dont il nous gratifierait…

Génération Le Luron

Je viens de voir le documentaire diffusé le 4 avril dernier (et rediffusé le 29 prochain) : http://www.france3.fr/emission/thierry-le-luron-le-miroir-dune-epoque

Avec une double émotion. Par le plus grand des hasards, j’ai vu les débuts d’un jeune homme de 17 ans à la télévision, en 1970. Je ne sais plus pour quelle raison mon père, qui était professeur d’anglais, avait accompagné à Paris une classe de son lycée  de Poitiers pour l’émission « Le jeu de la chance », diffusée en direct un dimanche après-midi. Et c’est alors qu’on vit le dénommé Thierry Le Luron chanter un air de Rossini d’une superbe voix de baryton. Il revint plusieurs semaines de suite pour son talent de chanteur jusqu’à ce qu’il se risque à une imitation du Premier ministre de l’époque, Jacques Chaban-Delmas, devant Jean Nohain et tout un plateau stupéfaits par la qualité de la prestation. La suite est connue : https://fr.wikipedia.org/wiki/Thierry_Le_Luron.

Avant le documentaire de France 3, Jacques Pessis avait déjà consacré un film à son ami, disparu il y a trente ans :

Thierry Le Luron, je l’ai retrouvé « en vrai » au début des années 80. Notamment lorsqu’invité à un congrès politique, il fut ce qu’il a toujours été, impertinent, percutant, imperméable aux pressions des puissants, se moquant allègrement de ceux qui l’avaient invité (et payé pour sa prestation !).

Et puis, même s’il l’a toujours nié, pour protéger sa famille, son image, sa vie privée, TLL a été, pour toute une génération, la mienne, le triste symbole d’une jeunesse décimée par la maladie du siècle, le virus jamais nommé, tant à l’époque il semait la terreur. À Paris, dans les lieux à la mode, tout le monde savait que l’imitateur faisait des fêtes jusqu’au bout de la nuit et préférait les garçons. Personne n’était dupe des couvertures de Paris-Match et des photos retouchées pour masquer les avancées de la maladie qu’il combattait avec un cran admirable. L’un de ceux qui partageaient ses nuits, et sans doute sa vie, le pianiste Daniel Varsano, l’a suivi dans la mort dix-huit mois plus tard, non sans avoir laissé quelques disques admirables, qui nous rappellent son talent singulier.

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Le Luron, comme Coluche – tous les deux disparus en 1986 ! – manquent plus que jamais à notre univers politique et culturel.

Les mots/maux du samedi

Petite revue de détail des mots de la semaine, qui sont parfois aussi les maux de la langue (française).

Un ami s’insurge contre la présentation dans un journal télévisé belge de la mort du cinéaste Jacques Rivette : « J.R. était considéré comme… ». Formule passe-partout qui ne veut strictement rien dire : considéré par qui ? dans quel cadre ? Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, me répondra-t-on. Trop direct, trop plat sans doute, de dire simplement : « Jacques Rivette était l’un des grands cinéastes.. »

Passe encore qu’un journaliste use de cette formule, qui lui évite d’affirmer, de s’affirmer, mais il n’est quasiment pas une « bio » – une notice biographique – d’artiste – Dieu sait si j’en ai vues et j’en subis encore ! – qui ne commence par : « Duchmoll est considéré comme l’un des – au choix, pianistes, chefs d’orchestre, violonistes, ténors, etc. – les plus doués (ou les plus brillants, ou les plus talentueux) de sa génération ». Non seulement cela ne veut rien dire, mais je me tue à expliquer aux agents (et aux musiciens eux-mêmes) que ce type de cliché n’a aucune valeur informative et n’abuse personne, ni auditeurs/spectateurs, ni organisateurs, et qu’il dessert plutôt qu’il ne sert l’artiste.

Autres joliesses (!) entendues dans des réunions où il était question de culture et autres divertissements.

D’abord on n’est pas là pour aborder – ou régler – un problème, mais exprimer, avec la mine de circonstance, qu’il y a un sujet. Si je n’entends pas au mois dix fois par jour c’est un sujet,  c’est que j’ai passé la journée loin de Paris, ou de Montpellier, et de toute réunion !

Tout aussi important, la nécessité pour toute action, culturelle en l’occurrence, de créer du lien. Et même du lien social.. D’ailleurs le simple fait d’en parler en réunion crée du lien !

Autre découverte, l’extension d’un jargon qu’on pensait réservé aux ecclésiastiques (souvenirs d’un temps déjà lointain où j’en côtoyais) à la novlangue politico-bureaucratique : j’entendais jadis un évêque, un prêtre, appeler les fidèles à faire église. J’ai entendu cette semaine, en plusieurs circonstances, tel ou tel intervenant appeler à faire territoireJe suis resté perplexe, et me suis demandé comment un Desproges ou un Coluche aurait commenté ce nouveau tic de langage, je n’ose imaginer…

Heureusement, pour qui laisse traîner ses oreilles, il y a parfois de savoureuses surprises. Traversant la place de la Comédie à Montpellier hier après-midi, je croisai une jeune femme très volubile au téléphone et compris qu’elle se plaignait de quelqu’un qui lui avait « foutu les nerfs« . J’en suis resté de bonne humeur pendant toute la soirée.

IMG_2095(Montpellier, Place de la Comédie)

 

 

Suite

Jamais je n’aurais imaginé que mon billet d’hier – La dictature de l’émotion – pût être vu, partagé, commenté par autant de lecteurs, plusieurs milliers si j’en crois les statistiques du site qui héberge ce blog.

Je m’interroge évidemment sur cet intérêt soudain et si nombreux pour un article qui n’avait d’autre prétention que d’appeler à un peu de raison.

Parce que, je dois le rappeler comme je l’ai fait maintes fois depuis hier matin sur les réseaux sociaux, il ne s’agit pas de la mort de David Bowie, de l’émotion qu’elle a suscitée, encore moins du personnage, de sa musique, de sa place dans la vie artistique des cinquante dernières années.

Mais de quelque chose d’assez simple somme toute : pourquoi et comment sommes-nous conditionnés par les médias à devoir partager, simultanément, les mêmes sentiments, les mêmes « émotions » lorsque surviennent des événements dramatiques, graves comme une guerre, un attentat, une catastrophe, ou tristes comme la disparition d’un chanteur, d’un créateur ou d’un artiste ?

Et pourquoi le traitement « émotionnel », jadis on eût dit « sensationnel « , remplace ou masque le traitement professionnel, journalistique, on n’ose dire rationnel, de l’événement ?

12540530_10154676730909625_7619706881640527978_n(Formidable dessin de DuBus dans La Libre Belgique de ce matin)

J’ai été taxé d’élitisme pour avoir osé écrire que je n’étais pas très fan de Bowie, et que je ne trouvais pas son « oeuvre » si « géniale » que ça. Non je ne vis pas que de Boulez ni de musique classique, j’ai une palette de goûts musicaux très large qui varie selon les humeurs du moment, et qui en défriserait plus d’un. Je reconnais qu’elle (la palette) est tout sauf politiquement correcte (mon dernier téléchargement : les meilleures chansons de Régine !!). Et non la disparition de David Bowie n’est pas comparable à la mort d’un compositeur comme Mozart ou Dutilleux

Tout n’est pas dans tout, tout ne vaut pas tout. Michel Delpech ne vaut pas Brel, Galabru ne vaut pas Michel Bouquet, même si tous peuvent être aimés, appréciés, appartenir à l’univers d’un honnête homme.

On va – malheureusement – commémorer en 2016 les trente ans de la disparition de Daniel Balavoine, Thierry Le Luron, Coluche (Desproges les suivra dans la mort en 1988). C’est fou comme leur insolence, leur impertinence, leur non-conformisme nous manquent aujourd’hui. Comme nous manquent Cabu, Wolinski… Ils auraient bien tous rigolé de ce torrent de larmes obligé que les médias alimentent, à défaut de traiter les vrais sujets.