Naissance d’un théâtre

Méprise

Il y a trois mois, j’évoquais ici même, avec enthousiasme, la réédition des Mémoires de l’un des plus grands musiciens du XXème siècle, le chef d’orchestre Désiré-Emile Inghelbrechtdes Mémoires publiés en 1947 sous le titre Mouvement Contraire, Souvenirs d’un musicien.

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Avant-hier je découvrais, par hasard, sur Facebook que l’éditeur de ce magnifique ouvrage me prenait à partie en des termes peu amènes :

« Content de lire (avec retard) cette chronique du blog du directeur bien connu du Festival de Radio France sur les souvenirs d’Inghelbrecht, mais gageons que l’illustre Monsieur Rousseau n’a pas ouvert le livre publié par la Coopérative : sinon il se serait aperçu que la 4e de couverture du livre ne dit pas que D.E. Inghelbrecht est le « plus grand chef d’orchestre français de sa génération », ce qui serait évidemment faux (d’Ansermet à Désormières, c’est une génération fabuleuse), mais « l’un des plus grands », ce qui est en revanche incontestable. La phrase pour laquelle il nous traite de « présomptueux » ne figurait que sur notre site internet… (et nous l’avons rectifiée depuis). Il trouve la couverture moche, c’est son droit, mais sans doute n’a-t-il pas reconnu le conservatoire de Paris longuement évoqué dans le livre, avec sa porte battante qui faillit tuer Ambroise Thomas. Mais tout en décalquant quelques phrases de notre argumentaire sur notre site, il ne dit pas que ce volume, par rapport à l’édition originale (celle qu’il possède, c’est certain), est enrichi de plus de 35 photos et documents qui ne s’y trouvaient pas (Inghelbrecht se plaignait que son éditeur trop économe lui ait refusé beaucoup d’illustrations), ni que nous avons établi la discographie d’Inghelbrecht la plus complète à ce jour, avec quelques références qui ne se trouvent même pas à la Bibliothèque nationale.
Bref, le livre ne risque guère de se vendre, dit-il, et il est bien placé pour le savoir : il ne l’a jamais eu entre les mains. Contrairement à ce qu’il annonçait, il n’est d’ailleurs pas revenu sur ce livre. »

Nous nous sommes, depuis, expliqués sur ce réseau social. Evidemment, contrairement à ce qu’écrivait M. Masson, j’ai acheté ce livre, chez un de mes libraires parisiens – car j’achète toujours mes livres chez un libraire, et je ne demande jamais de « service de presse » ! – j’en ai déjà lu maints chapitres, mais j’ai, je le concède, failli à la promesse que j’avais faite à la fin de mon article du 15 décembre dernier : « Je reviendrai sur plusieurs chapitres de ces Mémoires « à l’envers », et des pages savoureuses, par exemple sur le concert inaugural du Théâtre des Champs-Elysées, sa première rencontre avec Debussy, ses démêlés à l’Opéra-Comique, etc. ».

D’allure assyrienne

Le chapitre XV de Mouvement contraire est sobrement intitulé 1912-1913 Le Théâtre des Champs-Elysées.

D’abord cette description savoureuse de l’un des personnages les plus importants de la vie parisienne du tournant du siècle Gabriel Astruc (1864-1938)

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« De forte corpulence et d’allure assyrienne, Astruc était généralement vêtu avec l’élégance qu’on nommait alors celle du boulevardier. À la belle saison, il coiffait hardiment le chapeau melon ou le haut-de-forme gris des turfistes. Son goût inné des bijoux se révélait à la perle de sa cravate, aux lourdes bagues gemmées qu’il portait au petit doigt velu de chacune de ses mains, aux émeraudes de ses manchettes et à l’épaisse gourmette d’or qui entourait son poignet droit. Sa boutonnière était invariablement ornée d’un oeillet pourpre qu’il abandonna dès qu’il put le remplacer par un ruban de la Légion d’honneur, longuement convoité.

Journaliste, chroniqueur parlementaire de 1885 à 1895, Gabriel Astruc a fondé en 1897 une société d’éditions musicales, d’abord chez son beau-père Wilhelm Enoch, puis à son propre compte. Comme éditeur, il publie notamment Shéhérazade et le Quatuor de Maurice Ravel, avant de céder ces deux œuvres aux éditions musicales Durand en 

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Concert inaugural

Inghelbrecht avait eu une première collaboration avec Astruc en 1906. Le chef d’orchestre reconnaît que la cordialité de ses relations avec l’intrépide impresario n’était pas étrangère au fait qu’il était le gendre d’un vieil ami d’Astruc, le peintre, sculpteur, affichiste suisse Théophile Steinlen (Colette Steinlein, après ce premier mariage de 1910 à 1920 avec Inghel, épousera en secondes noces un autre chef d’orchestre Roger Désormière !).

C’est au jeune Désiré-Emile que Gabriel Astruc confie la lourde mission de recruter l’orchestre et les choeurs du futur théâtre des Champs-Elysées:

« Jusqu’ici, pour les Grandes Saisons, il était fait appel aux choristes et aux musiciens d’une grande association parisienne. Cette collaboration ne pouvait plus être envisagée désormais, le nouveau théâtre lyrique devant s’assurer, aussi bien que l’Opéra et l’Opéra-Comique, de l’exclusivité de son personnel…. »

La suite mérite une lecture attentive… et instructive. Les démêlés, les négociations du chef « recruteur » avec les syndicats, les représentants des musiciens, les questions de cumul, d’exclusivité, de salaires…en 1913, tels qu’Inghelbrecht les relate, sont encore d’une étonnante actualité ! Comme si rien n’avait changé en un siècle…

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« C’est par miracle que l’on put être prêt quand même à la date fixée pour le concert inaugural – le 2 avril 1913 – à l’occasion duquel Astruc n’avait pas craint de réunir – pour deux heures – dans une apparente union sacrée, les plus illustres musiciens d’alors. Saint-Saëns, Fauré, d’Indy, Debussy et Dukas se succédèrent au pupitre, tandis que m’était échu de diriger l’Ode à la Musique de Chabrier et le Scherzo de Lalo. »

Candide

C’est sans doute l’une de mes lectures d’adolescence qui m’a le plus marqué et qui m’a durablement fait aimer son auteur. En dépit de mon patronyme, je suis, depuis lors, plus Voltaire que Rousseau. 

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Paru en 1759 à Genève, Candide ou l’Optimisme, l’un des contes philosophiques de Voltaire, est peut-être le premier bestseller de l’histoire. Il n’a rien perdu de son actualité, de son acuité. On comprend que Leonard Bernstein en ait tiré en 1956 ce qu’il a appelé lui-même une opérette et non pas une comédie musicale.

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La seule question que je me pose est : pourquoi Candide n’est-il pas monté plus souvent ?

A Paris, j’ai le souvenir, pas très bon, des représentations données au Châtelet, pour les 50 ans de l’ouvrage, en 2006, dans une mise en scène inutilement compliquée de Robert Carsen.  Renaud Machart, du temps – bien regretté – où il officiait encore comme critique musical, n’avait pas du tout aimé et l’avait écrit dans Le Monde :

« Après avoir enduré (contrairement à une partie de la salle, hilare) les quelque trois heures d’un spectacle sinistre à force de se vouloir drôle et intéressant, désert à force de vouloir « meubler », on se dit que Carsen aurait dû aller voir ce que d’autres ont fait de Candide….

Dans ce cadre-là, la distribution, pourtant excellente, ne parvient pas à capter l’intérêt, pas même le brillant Lambert Wilson, qui danse, parle et chante en anglais et en français, pas même l’explosive Kim Criswell en vieille cosmopolite « assimilée »… Les références faciles au cinéma, les gestes et attitudes attendus, les ballets non intégrés et « second degré », tout cela ruine les efforts des chanteurs, pour la plupart des chanteurs d’opéra et pourtant sonorisés. » (Le Monde, 13 décembre 2006).

Hier soir, devant une salle archi-comble au théâtre des Champs-Elysées, la troupe réunie dimanche dernier à l’Opéra de Marseille, a, sans peine, effacé le mauvais souvenir de 2006 et célébré le génie créateur de Bernstein à son apogée.

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Certes, ce n’était qu’une version de concert, mais tous les protagonistes sont à louer sans restriction. Excellents choeurs – très sollicités par une partition qui comme dans toutes les opérettes ou la musique dite « légère » peut être d’une redoutable difficulté – et orchestre de l’opéra de Marseille, dirigés à la perfection par un chef qu’on croirait né dans la musique de Bernstein, l’Américain Robert TuohyUne distribution de rêve :

Cunégonde Sabine DEVIEILHE
La Vieille Dame Sophie KOCH
Paquette Jennifer COURCIER

Candide Jack SWANSON
Voltaire / Pangloss / Martin / Cacambo Nicolas RIVENQ
Le Gouverneur / Ragotski / Vanderdendur / Señor 1 / Le Juge / Le Grand Inquisiteur Kévin AMIEL
Maximilien / Le Capitaine / Señor 2 / Le Croupier Jean-Gabriel SAINT MARTIN

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Si Renaud Machart avait dû endurer les trois heures du spectacle du Châtelet en 2006, la soirée d’hier est passée sans qu’à aucun moment l’intérêt ne s’émousse. On n’a vraiment pas vu le temps passer…

Sabine Devieilhe avait déjà eu l’occasion de donner un aperçu du rôle de Cunégonde et de son fameux air Glitter and be gay lors de la soirée des Victoires de la Musique classique en février 2015 à Lille :

Mes préférés (IV) : Les Puritains

Je me demande si ce n’est pas le premier coffret d’opéra que j’ai acheté. Pourquoi celui-ci et pas un autre, à un âge où l’opéra n’était pas ma première préférence? peut-être parce que j’en avais entendu des extraits sur France Musique ?

C’était Les Puritains / I Puritani de Bellini, une nouveauté à l’époque :

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Sitôt mis sur ma platine, j’écoutais en boucle un ouvrage dont les beautés mélodiques, les  ensembles (ah ces choeurs !) et les airs magnifiques, confiés à chacun des protagonistes, me semblaient être l’essence du bien chanter, du bel canto.

J’ai dû voir ensuite une ou deux fois sur scène ces Puritains qui avaient enchanté mon adolescence.

Mais je découvrais hier soir, comme les spectateurs d’un Opéra Berlioz comble et les auditeurs de France Musique, la version dite napolitaine, composée par Bellini pour la Malibran,

Dire que j’ai été ému tout au long de la soirée serait bien en-dessous de la réalité. Surtout avec des interprètes de ce niveau, pour qui c’était une première prise de rôle !

A réécouter absolument :  I Puritani sur France Musique (15 juillet 2017) :/ Festival Radio France.

Il faut les citer tous : Karine Deshayes, impériale dans le rôle si exigeant d’Elvira, les deux ténors, magnifiques, René Barbera et Celso Albelo, et Chiara Amaru, Nicola Ulivieri, Dmitry Ivanchey, Kihwan Sim, le bel ensemble formé par les Choeurs de l’Opéra de Montpellier et de la Radio Lettone, l’Orchestre National de Montpellier Occitanie, à la hauteur de sa réputation et la baguette inspirée du jeune chef italien Jader Bignamini.

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Le dîner qui a suivi n’a pas vraiment engendré la mélancolie, le champagne aidant…

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Souvenirs russes

Hier, dans la Cour du Rectorat de Montpellier, j’étais l’un des invités de l’émission de Mathieu Conquet « La Série musicale » sur France Culture. Bien entouré par l’ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti et le général Eliséiev, directeur des Choeurs de l’Armée rouge qui se produisaient hier soir au Domaine d’O

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Et d’évoquer avec Sandrine Treiner, la directrice de France Culture, et Aurélie Filippetti, ces disques, ces musiques qui ont marqué notre enfance, notre adolescence. Tout le monde avait au moins un disque de ces choeurs fameux. Et c’est précisément ce que je voulais provoquer chez les milliers de spectateurs qui ont suivi, à Carmaux, à Perpignan et hier à Montpellier, les concerts de l’ensemble du général Eliseiev. Le souvenir, la réminiscence, de ce qui, dans nos esprits d’Occidentaux, représente l’âme russe, l’épopée soviétique, une légende soigneusement entretenue d’héroïsme et d’exaltation des idéaux révolutionnaires. Au mépris d’une réalité beaucoup plus contestable.

Mon premier disque ce fut sans doute celui-ci :

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Ratages officiels

J’évoquais hier (Quelle histoire ! le courageux pied-de-nez que Chostakovitch avait fait à Staline au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. On attendait de l’auteur des monumentales et dramatiques 7ème (1941) et 8ème (1943) symphonies une oeuvre en forme de célébration grandiose de la victoire de l’Armée rouge sur l’Allemagne nazie. Et on a eu tout le contraire, une symphonie presque modeste, ironique, malgré un poignant mouvement lent.

Pourtant Chostakovitch comme bien d’autres compositeurs a commis des oeuvres « de circonstance » qui sont le plus souvent très en deçà du génie de leurs auteurs. Le fait qu’elles soient souvent jouées ne corrige pas leur banalité.

Petite revue non exhaustive de quelques-uns de ces ratages :

L’Ouverture de fête op.96 de Chostakovitch, qui reçoit en 1954 la distinction d’Artiste du Peuple de l’URSS. Plus creux et ronflant que ça… difficile, et pourtant si souvent enregistré !

Toujours chez les Russes, autre « tube » irrésistible des concerts de plein air, l’Ouverture 1812 de TchaikovskiLe compositeur lui-même avouait : « L’ouverture sera très explosive et tapageuse. Je l’ai écrite sans beaucoup d’amour, de sorte qu’elle n’aura probablement pas grande valeur artistique. »

Très souvent jouée dans sa seule version orchestrale, avec canons de pacotille, je dois reconnaître que cette Ouverture a une tout autre allure dans sa version primitive avec choeurs :

Pas grand chose à sauver en revanche dans cette pièce bruyante et creuse écrite pour le couronnement du tsar Alexandre III.

Du côté de Richard Strauss, le Festliches Praeludium composé en 1913 pour l’inauguration du Konzerthaus de Vienne sonne sacrément indigeste :

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Il arrive, en revanche, qu’une oeuvre de circonstance libère le compositeur du carcan dans lequel il pourrait se trouver enfermé. Quand Johannes Brahms est fait docteur honoris causa de l’université de Breslaul’actuelle Wroclaw, on lui fait comprendre qu’une oeuvre de sa main serait bienvenue : ce sera son Ouverture pour une fête académiqueRien d’académique justement, ni de chantourné ou de guindé dans cette joyeuse collection de chansons estudiantines.

Juste pour s’amuser au jeu du « qui a copié qui ? », cette ouverture vraiment très peu connue de Suppé, Flotte BurscheAprès avoir écouté l’ouverture académique de Brahms, écoutez celle-ci à partir de 3’15″…. comme un air de parenté évidemment puisque Suppé cite aussi Gaudeamus igiturcet hymne des étudiants.

Pour en revenir aux musiques « officielles », et en particulier aux hymnes nationaux, les réussites sont très inégalement réparties.

Il n’a échappé à personne qu’Emmanuel Macron avait choisi dimanche soir d’apparaître devant la pyramide du Louvre sur fond d’hymne européen.

Ce que peu savent, c’est que cet extrait célébrissime de la 9ème symphonie de Beethoven a été arrangé, à la demande du Conseil européen, par un chef d’orchestre – Herbert von Karajan – dont les compromissions avec le régime nazi n’étaient un mystère pour personne…

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Pas de commentaire sur La Marseillaisesauf le frisson qui me parcourt à chaque fois que je l’entends.

Il y a de quoi faire tout un billet sur les hymnes nationaux et leurs sources d’inspiration. Pour mes amis belges par exemple, savent-ils que leur Brabançonne est citée par Debussy dans sa Berceuse héroïque, écrite en 1914 « pour rendre hommage à S.M. le Roi Albert Ier de Belgique et à ses soldats » ?