Ravel à Liège

J’avais déjà évoqué la somme colossale réunie par Manuel Cornejo, l’intégrale de la correspondance de Ravel (Souvenirs de Ravel)

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Je savais que le compositeur français avait été l’un des hôtes d’honneur de l’Exposition universelle organisée à Liège en 1905 pour célébrer les 75 ans de la création du royaume de Belgique.

Les quelques lettres que Ravel écrit à ses amis en juin 1905 sont savoureuses et plutôt à l’honneur de la Cité ardente et de ses environs qu’il découvre en remontant la Meuse sur le yacht Aimée…

Dimanche 11 juin 1905 / Yacht Aimée

à Maurice Delage

Mon cher Delage

Nous entrons dans Liège. Une pluie quasi hivernale nous y attendait, assez d’ensemble avec le pays d’ailleurs. Liège est très étendue et je crois qu’à l’autre bout elle doit être très différente. Pour le moment nous traversons un pays tout industriel. Des maisons noires ou de briques brunes. Des usines magnifiques et singulières. Une surtout, une sorte de cathédrale romane de fonte supportant un cuirassé boulonné. Il sort de là-dedans une fumée rousse et des flammes sveltes. Voici maintenant l’Exposition, elle est très réussie, paraît-il, et nous nous ne ennuierons pas durant les deux jours que l’on reste ici. À part une vision étonnante de Huy, une petite ville très Gustave Doré, au pied d’une colline fortifiée, la journée d’aujourd’hui n’a offert rien de très remarquable. Je continuerai ma lettre plus tard.

Lundi matin (12 juin 1905)

Nous sommes rentrés fort tard hier ayant pris contact avec l’Exposition. Villages sénégalais, montagnes russes nautiques, manèges d’aéroplanes, etc. la ville est très jolie, très animée. Un soleil superbe. Je cours à la poste chercher des lettres. On est heureux de vivre; j’étais idiot, hier. Alea jacta est, dirait Madame Toutain.

Vers Liège, 11 juin 1905

à Jean Marnold

Cher Monsieur Marnold,

J’ai été horriblement occupé dans les quelques jours qui ont précédé mon départ, à cause d’une pièce de harpe* commandée par la maison Erard. 8 jours de travail acharné et 3 nuits de veille m’ont permis de l’achever, tant bien que mal. En ce moment, je me repose par un voyage féerique, et suis tenté chaque jour de remercier ces messieurs de l’Institut°./…../ Je me dépêche de remonter sur le pont; j’aperçois une usine singulière et magnifique. Nous entrons dans Liège…

Liège, mercredi 14 juin 1905.

à Maurice Delage

Ne suis pas encore au Japon comme vous pourriez le croire mais à l’Exposition de Liège.

Maastricht, jeudi 15/6 05

Première impression de Hollande. Cathédrales et carillons dans la nuit. Petite ville somnolente.

* La pièce pour harpe est un septuor Introduction et allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes

° Les membres du jury du Prix de Rome 1905 avaient recalé Ravel au concours d’essai.

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Le bateau de Ravel passe sous le pont de Fragnée, avant de s’arrêter devant la Boverie et le grand pavillon de l’Exposition Universelle devenu Palais des Beaux-Arts.

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Au Palais des Beaux-Arts avait succédé le MAMAC (Musée d’art moderne et d’art contemporain), lui-même complètement rénové et rouvert en 2016 sous le nom de La Boverie

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On avait eu une belle surprise à l’automne 2016 (voir Picasso et Ravel).

Dommage qu’on n’ait pas pensé, pour cette inauguration, à faire jouer cette « pièce » pour harpe qui avait donné bien du mal à Ravel, juste avant de partir pour Liège :

 

Picasso et la musique

IMG_6056Ce jeudi avait lieu le vernissage de l’exposition d’été du Musée Fabre de Montpellier : Picasso, donner à voir

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Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est la première fois, dans l’histoire du musée montpelliérain, qu’une grande exposition est consacrée à Picasso, comme l’ont rappelé Michel Hilaire, le directeur du Musée Fabre, et Laurent Le Bon, le président haut en couleurs du Musée Picasso de Paris. Ce n’est évidemment pas dans la cohue d’un vernissage qu’on peut apprécier la qualité des oeuvres rassemblées et leur mise en espace. On y reviendra au calme…

Comme nous l’avons déjà fait les années précédentes, l’occasion était trop belle de nouer un partenariat entre cette exposition et le Festival Radio Franceplacé sous l’égide de la Douce France

Le lien entre Picasso et la programmation du Festival ? Une oeuvre, Le Tricorneune commande des Ballets russes  à Manuel de Falla, créée en 1919 par Ernest Ansermet. dans des décors signés Picasso ! Les deux suites du Tricorne sont au programme du concert du 16 juillet 2018, que donnera une formation que je connais bien (!) pour exceller dans la musique française, l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège et son chef, mon cher Christian Arming (avec une soliste d’exception qui m’est tout aussi chère, Beatrice Rana). 

C’est d’ailleurs à Liège que j’ai pu voir les esquisses de Picasso pour ces décors du Tricorne, dans la grande exposition parrainée par Anne Sinclair à l’automne 2016 pour l’inauguration de La Boverie.

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Je ne surprendrai personne en disant que la version du créateur de l’oeuvre est depuis toujours une référence, et occupe une place à part dans ma discothèque. J’attends avec impatience ce que les Liégeois nous offriront dans un mois.

La collaboration de Picasso avec les Ballets russes ne s’est pas limitée au Tricorne, comme le rappelle une exposition au MUCEM de Marseillequ’il faut se dépêcher d’aller voir (elle se termine le 24 juin).

En 1917, c’est le scandale Parade de SatieCollaboration renouvelée en 1924 pour Mercure.

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Un an après le Tricorne, toujours dans l’incroyable floraison créatrice des Ballets russes, Ansermet retrouve Picasso pour la création le 15 mai 1920, à l’Opéra de Paris, de Pulcinella de Stravinsky

 

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Un an plus tard, au théâtre de la Gaité lyrique à Paris, l’Espagne natale du peintre et du compositeur du Tricorne revient en force avec Cuadro Flamenco, une suite de danses populaires andalouses arrangée par Manuel de Falla

Le sujet Picasso et la musique ne s’arrête évidemment pas à ces collaborations remarquées à l’époque trépidante des Ballets russes. Je ne sais combien de toiles la musique et les musiciens ont inspirées à Picasso…

64e5cfc6bf767b9343a79e24af90e02d(Picasso, Trois musiciens, 1921)

Le label Naïve avait réalisé, il y a une dizaine d’années, une intelligente compilation des musiques qui ont inspiré et nourri le peintre.

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Nostalgie

Un brin de nostalgie, c’était le thème de la dernière séance, pour cette saison, de Music Factory, une série de concerts commentés – nouvelle formule, nouveau format – que j’avais lancée à Liège en 2013 (Music Factory). J’avais décidé au dernier moment un bref séjour dans la Cité ardente, pour honorer une promesse faite à des amis d’y revenir avant l’été, de découvrir le nouveau musée inauguré début mai, alors que j’étais en voyage en Inde, et peut-être pour vérifier que cette formule avait toujours autant de succès. Vérification aisée, tant la relation si particulière que Fayçal Karoui a nouée avec les musiciens et le public fonctionne admirablement.

La perche était tendue aux visages amis, aux membres de mon ancienne équipe : n’étais-je pas mû par la nostalgie de mes années liégeoises, de l’orchestre, de la Salle philharmonique ? Au restaurant, dans l’hôtel où j’avais réservé une chambre, partout la même question : regrettais-je Liège, les amis, les relations que j’y avais ? Et moi de répondre que la nostalgie m’est étrangère. Je ne reviens jamais sur le passé, je ne le regrette ni ne l’idéalise, je ne sais pas ce qu’est le bon vieux temps. Certes j’adore les musiques nostalgiques, la saudade, j’aime me trouver parfois dans ce sentiment de « tristesse qui fait du bien ». Mais si, comme le rappelait hier Fayçal, la nostalgie est le regret du pays natal – la formule est de Châteaubriand – alors je suis incapable de nostalgie. Les souvenirs oui, la fidélité oui, à des personnes, à des lieux, mais sans la nuance de regret ou de tristesse qui fonde la nostalgie. J’ai sans doute une propension à tourner la page, à regarder devant, sans me complaire dans le passé, qui me nourrit et m’enrichit sans me lester.

C’est un tout autre sentiment que la nostalgie qui m’anime lorsque je parle avec mon successeur à la direction de l’orchestre de Liège, ou lorsque je vois les transformations de la ville de Liège depuis seize ans, ou lorsque je visite à mon tour le bâtiment construit pour l’Exposition universelle de 1905 dans le parc de la Boverie, une petit île sur la Meuse, et entièrement rénové, remanié. De la fierté sans doute d’avoir un peu contribué à ces évolutions, d’avoir servi des hommes et des entreprises, une certaine idée de la Culture et du public. Ni plus ni moins.

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(La Belle Liégeoise, l’élégante passerelle qui relie le quai de Rome à La Boverie)

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IMG_3354IMG_3367IMG_3375(Les collections liégeoises n’ont rien à envier à celles de musées plus prestigieux, au hasard cet hommage de Valerio Adami à Pablo Casals).

Liège était déjà très richement dotée sur le plan culturel, la transformation de l’ancien MAMAC (Musée d’art moderne et d’art contemporain) en La Boverie, en partenariat avec Le Louvre, est une nouvelle réussite (La Boverie).

D’autres images à voir : La renaissance