La découverte de la musique (X): Georges et Christian

Jusqu’au début des années 70, ma bonne ville de Poitiers était un désert musical. Jusqu’à l’arrivée à la direction du Conservatoire d’un fringant jeune premier, Lucien Jean-Baptiste (rien à voir avec l’acteur homonyme). Le détail amusera, mais le premier et durable souvenir qui m’est resté de lui est l’odeur caractéristique qui régnait dans son bureau, mélange de Chanel pour homme et de cigarettes blondes. Comme par hasard, ma première eau de toilette fut Chanel pour homme et je ne fumai pendant vingt ans que des blondes. C’est grave docteur Freud ?

Ce nouveau directeur entreprit d’abord de créer l’Orchestre de chambre de Poitiers, composé de professeurs du Conservatoire bien sûr mais aussi – et surtout – de musiciens de l’opéra de Tours, puis avec l’aide du responsable local de l’agence de communication Bernard Krief (qui n’était pas Jean-Pierre Raffarin, tout poitevin qu’il fût), organisa une véritable saison de concerts, les Rencontres Musicales de PoitiersLes concerts avaient lieu soit dans le modeste Théâtre Municipal, soit dans la salle des Pas Perdus du Palais de justice, soit, lorsqu’il y avait un orchestre symphonique, dans le hall du Parc des Expositions (comme je l’ai raconté ici).

Ancien-théâtre-municipal-de-Poitiers-décembre-2013(L’ancien théâtre municipal fermé en 2013)

800px-Poitiers_Palais_Justice_Salle_pas_perdus(4)(La monumentale salle des Pas Perdus du Palais de justice de Poitiers).

J’ai beaucoup de souvenirs encore très vifs de ces « Rencontres » poitevines, je les raconterai si j’en trouve le temps. Mais au-dessus du lot, deux artistes qui m’ont marqué pour toujours, parce que – je ne le savais pas à l’époque, ce n’était qu’une intuition – ils étaient hors norme, hors catégorie : György devenu Georges Cziffra et Christian Ferras.

J’ai découvert le piano de Liszt par et grâce à Cziffra. Placé au premier rang du balcon, j’avais une vue plongeante sur ce démiurge, capable de faire oublier toutes les difficultés de partitions redoutables par une virtuosité foudroyante et complètement inexplicable pour l’apprenti pianiste que j’étais alors.

Sa prodigieuse intégrale des Rhapsodies hongroises sera le premier jalon de ma discothèque lisztienne.

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Je ne saurais trop conseiller à ceux qui ont parfois dédaigné un immense musicien, qui n’était pas qu’un batteur d’estrade, de se plonger dans le beau coffret qu’EMI lui a consacré.

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Christian Ferras m’accompagne depuis ce soir de 1972 où il joua les concertos pour violon de Bach (sous la direction de L. Jean-Baptiste).  Cette sonorité unique, ce violon frémissant, immédiatement reconnaissable, cette sensibilité à fleur d’archet qui n’était jamais sensiblerie, cette lumière dans le jeu, je les aimés d’emblée, et toujours maintenant, quand je veux entendre un violon qui résonne avec ma propre sensibilité, j’écoute Christian Ferras (en faisant abstraction de certains accompagnements lourdingues de Karajan dans Brahms ou Tchaikovski…)

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On ne comprend pas pourquoi le coffret Warner (le fonds EMI) édité au Japon n’est toujours pas disponible en Europe…

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Leurs souvenirs

Il doit y avoir une relation de cause à effet : plus le débat intellectuel et politique s’appauvrit, se raréfie, plus on voit fleurir les livres de souvenirs – on n’oserait écrire « mémoires » – de ceux qui ont un jour ou l’autre occupé quelque fonction visible.

Un filon qu’il ne faudrait pas croire inépuisable.

Ainsi de quelqu’un qu’on aime bien par ailleurs, et qui sait se raconter autant que raconter des histoires, Frédéric Mitterrand, on n’a pas vraiment compris la nécessité du dernier opus Une adolescence

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Une fois qu’on a compris que le jeune Frédéric partage son enfance et son adolescence entre deux admirations contradictoires, le général de Gaulle et « tonton François » (sic), on se traîne un peu entre Evian, Sciences Po, les émois bourgeois de la famille Mitterrand. Ni portrait, ni détail croustillant, dont regorgeaient ses précédents ouvrages. Dispensable !

Il court les plateaux de télévision, alors que sa fonction de président du Conseil constitutionnel l’oblige à la réserve, non pour vendre son dernier policier – puisque Jean-Louis Debré s’est adonné au genre, avec plus ou moins de bonheur, mais pour promouvoir ceci :

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De la part de celui qui se dit le visiteur et compagnon quasi quotidien de l’ancien président, on attend évidemment, sinon des indiscrétions, du moins des considérations, des anecdotes personnelles. Rien de tout cela, une compilation sans intérêt de faits, d’écrits maintes fois exposés, édités. Surtout rien qui nous apprenne quoi que ce soit… Inutile !

On n’a pas envie de faire de publicité à quantité d’autres ouvrages parus ces dernières semaines, au mépris de toute déontologie : dès qu’on sort d’une fonction – ministre, membre du CSA, haut fonctionnaire – il faut croire qu’il n’y a rien de plus urgent que de « balancer » sur les petits camarades, l’équipe dont on a fait partie, les responsables qu’on a côtoyés. Pas joli joli !

En revanche, bonne surprise avec La petite fille de la Ve de Roselyne Bachelot. 

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L’ancienne ministre, reconvertie en animatrice de télévision, nous donne un ouvrage beaucoup plus intéressant et pertinent que les quelques anecdotes que la presse en a extraites. Celle que les Guignols ont caricaturée en fofolle gay friendly en rose fuchsia, que l’on croise souvent à l’opéra ou au concert – elle a longtemps rêvé d’un ministère de la Culture qui lui a toujours échappé – nous livre un récit passionnant, pour une fois écrit dans un français de qualité, voire recherché. Roselyne Bachelot qui ne cache pas son âge (69 ans) nous raconte..65 ans de souvenirs. Elle a eu la chance d’être le témoin, enfant et adolescente, puis actrice de la vie politique française sous la IVème puis la Veme République, et livre donc un témoignage précieux parce que personnel et subjectif. Bien sûr, ll y a des traits qui font mouche, des portraits à la pointe sèche, mais l’auteur ne cède pas à la tentation du bon mot pour le bon mot. Elle relate ce qu’elle a vu et vécu, avec un luxe de précisions, avec aussi une vraie réflexion sur les événements et les situations, De Gaulle, l’Algérie, Mitterrand, etc.  Et surtout elle ne prend pas la pose pour l’Histoire, c’est pour cela qu’elle a préféré « souvenirs » à « mémoires ». Et fait oeuvre utile !