Thalys, Palmyre : com’ de crise ou crise de com’ ?

Deux événements occupent depuis hier le devant de l’actualité : l’attentat manqué du Thalys et la destruction de l’un des édifices majeurs du site antique de Palmyre en Syrie.

Sur le Thalys, je ne vais pas répéter ce que j’écrivais dans un précédent billet (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/08/05/vox-facebooki/). J’ai relayé ce matin sur ma page Facebook et mon compte Twitter ce que le président de la République a écrit :

Cette Légion d’Honneur récompense le courage et le formidable acte d’humanité de Christopher Norman, Anthony Sadler, Aleksander Skarlatos et Spencer Stone ‪#‎Thalys‬« 

Je l’ai entendu en direct citer les autres « héros » de l’événement (l’un voulant demeurer anonyme, l’autre étant encore hospitalisé) mais il n’a pas fallu deux secondes pour que, sur les réseaux sociaux, une fois de plus, la meute se déchaîne contre ce président si nul, si mal informé, parce qu’on n’avait vu que les quatre décorés du jour !

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On a parfois honte de considérer certains comme des « compatriotes ».

En revanche, ayant longtemps été un usager régulier du Thalys, je n’avais pas été surpris du témoignage de l’acteur Jean-Hugues Anglade. Combien de fois n’avais-je pas constaté, dans des circonstances évidemment beaucoup moins dramatiques, l’absence, l’évanescence des contrôleurs (laissant souvent les stewards faire le boulot à leur place), leur attention très relative aux passagers !

Mais qu’une personnalité connue s’avise de dénoncer un comportement problématique, ça la fiche mal, et c’est là que les « pros » de la com’ de crise interviennent : http://www.challenges.fr/politique/20150824.CHA8645/thalys-comment-la-sncf-essaie-d-eteindre-la-polemique-anglade.html.

Extraordinaire dialectique ! On n’imaginait pas pareille résurgence des principes léninistes : le Parti (la SNCF ici) a toujours raison.

L’autre événement qui a évidemment une dimension historique, politique et morale sans commune mesure avec l’attentat manqué du Thalys, c’est Palmyre. Après l’assassinat de l’ancien directeur du site antique, c’est maintenant la destruction du temple de Baalshamin. Evidemment, la colère, l’indignation sont générales. J’évite à dessein de surenchérir dans le vocabulaire qui décrit les faits et mon sentiment.

Parce que, précisément, les auteurs de cette barbarie utilisent remarquablement toutes les ressources de la communication moderne. Et à leur profit.

Hitler, Staline, Pol Pot, et d’autres encore en Arménie ou au Rwanda pouvaient commettre génocides et meurtres de masse à l’abri des regards indiscrets, et dans l’indifférence (ou la neutralité) à peu près générale.

Les groupes qui, au Proche Orient, en Afrique (ne pas oublier Boko Haram et AQMI), font de la terreur et de l’horreur leur seule arme politique, font en sorte que leurs forfaits connaissent le retentissement maximal, suscitent la réprobation générale, mais surtout – et c’est là le piège tendu à nos démocraties, à nos libertés – ils provoquent la révolte des citoyens de bonne foi contre leurs propres dirigeants incapables – c’est ce qui s’écrit à longueur de « commentaires » – d’agir et de réagir face à ces terroristes. On est surpris d’ailleurs qu’Obama, Hollande, les dirigeants européens, ne prennent pas des cours de stratégie en lisant Facebook…. Le club des « Y a qu’à » et des ‘Faut qu’on‘ n’a jamais connu autant d’adeptes !

On parle bien d’un piège : donner un large écho, s’indigner avec vigueur de leur barbarie ne fait que renforcer ces terroristes, ne pas rendre compte de leurs forfaits nous en rendrait complices.

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Il me semble cependant qu’on peut, en tant que citoyens libres dans un pays libre, éviter de se tromper de cible, et face à une menace d’une ampleur inédite, garder le sens de la mesure dans notre expression et manifester une solidarité élémentaire à l’égard de ceux qui nous gouvernent, quelles que soient nos opinions.

Disques d’été (VII) : Nuits dans les jardins d’Espagne

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L’oeuvre est centenaire, pas vraiment un concerto, ni un poème symphonique, une suite de trois tableaux, de trois évocations plutôt. C’est en 1915 que Manuel de Falla écrit ses Nuits dans les jardins d’Espagne, qu’il dédie à son compatriote, le pianiste Ricardo Viñes. Ce n’est pourtant pas lui qui crée l’oeuvre le 9 avril 1916 au Teatro Real de Madrid mais José Cubiles avec l’orchestre symphonique de Madrid dirigé par Enrique Fernandez Arbos.

Le premier volet a un rapport direct avec Grenade et les photos ci-dessus : En el Generalife / Dans les jardins du Generalife, le palais d’été des princes Nasrides, leurs jardins fleuris de jasmins et de roses, leurs fontaines (https://fr.wikipedia.org/wiki/Généralife)

Les deux autres volets ou mouvements sont intitulés : Danza lejana et En los jardines de la sierra de Cordoba.

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J’ai découvert l’oeuvre par la version mythique de Clara Haskil et Igor Markevitch, à la grande époque de l’orchestre des Concerts Lamoureux. La discographie n’est pas surabondante, mais on trouvera son bonheur dans ces six versions qui savent jouer des ombres et des lumières de l’oeuvre de Falla. Liste non exhaustive, classée par ordre de mes préférences ! Orozco/Colomer (Valois), Larrocha/Commisiona (Decca), Haskil/Markevitch (Philips/Decca), Soriano/Frühbeck de Burgos (EMI/Warner), Rubinstein/Jorda (RCA), Weber/Fricsay (DGG).

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Une version sans doute pas idiomatique, mais attachante : Barenboim au piano, Placido Domingo à la direction :

Pour suivre mes voyages, et beaucoup plus de photos abonnez-vous à :

http://lemondenimages.me/2015/08/23/les-jardins-de-lalhambra/

La porte du vin

Les souvenirs sont traîtres. Enfant, on voit tout plus grand, plus vaste – maisons, paysages, personnages – qu’ils ne sont en réalité. Adulte, on fait l’inverse, la mémoire sélectionne, réduit. À tort !

Je n’étais pas revenu à Grenade depuis 1999, et si je n’y avais pas été convaincu de le faire, je n’aurais probablement pas revisité l’Alhambra. Ces vacances andalouses devaient rester à l’écart des attractions touristiques. J’ai parfois d’étranges réflexes – besoin de solitude, d’anonymat – j’aurais longtemps regretté de ne pas céder à une aussi bénéfique invitation. Parce que, précisément, le souvenir gardé de mes précédentes visites était très en deçà de la réalité de cette journée dans Grenade et plus précisément à l’Alhambra.

La première fois, c’était, il faut bien le dire, une folie qu’on aurait du mal à imaginer aujourd’hui : tout un week-end de France Musique à Grenade. Claude Samuel* m’en a rappelé les dates précises : 22,23,24 juin 1996. Une folie, mais en même temps une fierté pour Radio France et sa chaîne musicale !

Le grand intérêt de ce week-end dédié à Manuel de Falla (https://fr.wikipedia.org/wiki/Manuel_de_Falla) était la reconstitution sonore et visuelle d’une partition inachevée (elle le sera par Ernesto Halffter), une « cantate scénique », L’Atlantide. Sur le parvis de la cathédrale de Grenade. Et comme c’était un dimanche soir, impossible de recourir au soutien technique de la Radio nationale d’Espagne… qui ne travaillait pas le dimanche. Ce fut donc toute une équipe de Radio France qui assura non seulement le direct pour les auditeurs de France Musique, mais aussi la sonorisation du concert ! De l’oeuvre elle-même et de la prestation des artistes ce soir-là, je n’ai pas gardé un souvenir marquant…

En revanche, si nous avions eu peu de temps pour parcourir l’Alhambra au pas de course, nous avions pu bénéficier d’une visite émouvante de la maison où Falla s’était installé à partir de 1921 sur le flanc de la colline de l’Alhambra, aujourd’hui transformée en musée (Attention aux heures d’ouverture ! j’ai voulu y retourner avant-hier, j’ai trouvé porte close !)

J’étais revenu en Andalousie à Grenade, Malaga, Cordoue et Séville à l’occasion de la Semaine Sainte en 1999. Mais j’avais gardé une mémoire imprécise ce que j’avais vu à Grenade. Mémoire abondamment rafraîchie et enrichie ce 18 août. IMG_0717 IMG_0730 IMG_0813C’est cette fameuse Puerta del Vino qui inspira à Debussy le 3eme de son second livre de Préludes, Debussy qui écrivit La soirée dans Grenade – deuxième de ses Estampes – sans parler de la deuxième de ses Images pour orchestre, Iberia, sans jamais avoir mis les pieds en Espagne…

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On reviendra bientôt sur une oeuvre centenaire, ces fameuses Nuits dans les jardins d’Espagne de Falla, écrites en 1915 (alors que le compositeur n’habitait pas encore Grenade), dont le premier volet est une évocation des jardins du Generalife de l’Alhambra.

*Claude Samuel, directeur de la Musique de Radio France de 1989 à 1996.

P.S. Perdu dans la sierra proche de Malaga, je dois me  contenter d’une liaison internet très lente et aléatoire. Pour plus de photos et de documents, il faudra attendre le retour à Paris !

LIRE AUSSI : http://lemondenimages.me/2015/08/23/les-jardins-de-lalhambra/

Disques d’été (VI) : les jeunes années

Le 13 juillet 2014 disparaissait l’un des plus célèbres chefs d’orchestre : Lorin Maazel. Le lendemain, l’Orchestre National de France dont il avait été, de 1977 à 1991, le premier chef invité puis le directeur musical, dédiait à sa mémoire son spectaculaire concert du 14 Juillet sous la Tour Eiffel. Nul doute qu’en d’autres temps, le chef américain né à Neuilly en 1930, eût lui-même aimé diriger pareil événement.

Je me suis toujours demandé ce qui avait pu motiver un artiste aussi doué que Maazel à accumuler presque jusqu’à son dernier souffle concerts, disques, positions et cachets mirobolants (il faudra un jour se demander pourquoi et comment on peut payer de telles fortunes, en général sur les deniers publics, à des chefs d’orchestre !), la gloire ultime ? l’appât du toujours plus ?

D’autant qu’à de rares exceptions près Lorin Maazel n’a jamais retrouvé ou cultivé ce qui avait fait l’exceptionnelle originalité de ses jeunes années. Tout ce qu’il a gravé jusqu’à la fin des années 60 peut, encore aujourd’hui, être considéré et écouté comme des références. Tous ses remakes ultérieurs sont le plus souvent plombés par la routine, parfois par le mauvais goût (le pire de tout étant un Boléro de Ravel avec l’orchestre philharmonique de VienneMaazel se permet un ralentissement d’une vulgarité confondante avant la modulation finale).

Dans le beau coffret Deutsche Grammophon récemment réédité, il y a quelques perles inattendues en plus de références incontestées :

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Les références sont par exemple L’Enfant et les sortilèges de Ravel, un petit miracle jamais détrôné depuis 50 ans, la poésie des timbres de l’Orchestre National, une distribution parfaite, une sorte d’état de grâce permanent. Mais, bien moins cités, une 3e symphonie de Brahms emportée, vive, presque violente, la plus rapide de toute la discographie, comme une Ouverture tragique de la même eau. Toutes les « espagnolades » d’une puissance, d’une acuité rythmique, en même temps d’un raffinement, d’une transparence, inouïs : Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov, Tricorne et Amour sorcier de Falla, époustoulfants. Une 5eme et une 6ème symphonies de Beethoven (1960) parmi les plus belles et les mieux captées de toute la discographie. De moindres réussites avec les symphonies de Schubert, mais le mérite à l’époque d’avoir été la première intégrale, et quand même une ardeur juvénile, qui s’est transformée en course de vitesse et en vaine virtuosité dans la dernière intégrale « live » réalisée avec la Radio bavaroise. Et puis d’étonnantes symphonies de Mozart (1, 28 et 41) hyper virtuoses réalisées en 1958 avec un Orchestre National nettement plus à la peine que dans Ravel.

Autre réalisation majeure des années de jeunesse de Lorin Maazel, il est tout juste dans la trentaine, les premières intégrales des symphonies de Sibelius et de Tchaikovski réalisées avec l’orchestre philharmonique de Vienne, dans des prises de son Decca des grandes années. C’est, à mes oreilles, le meilleur de ce que Maazel a légué au disque.  Jamais il n’a retrouvé, même à Cleveland – où il a laissé un Roméo et Juliette de Prokofiev formidable – avec une discographie surabondante et en très grande partie inutile et redondante, le concentré d’énergie et de poésie qui était sa marque première. Et pourtant il a tout enregistré, parfois plusieurs fois, sans jamais laisser une trace durable dans la mémoire des discophiles.

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A l’opéra, ne restent pour moi que de très beaux Puccini, sensuels et coloristes, naguère parus chez RCA, puis quasiment tous réédités par Brilliant Classics dans un gros coffret à petit prix

La cité des mystères

Les affiches et les dépliants touristiques l’affirment : cela fait 750 ans que la semaine précédant le 15 août est l’occasion de fiestas, de fêtes spectaculaires, et de fameux Mystères dans et autour de la Basilique Sainte-Marie de la ville d’Elche ou Elx en valencien (https://fr.wikipedia.org/wiki/Valencien)

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Dans le parc municipal ( qui n’est qu’une infime partie de la gigantesque palmeraie qui fait la fierté de la cité et qui est inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO), c’est plutôt ambiance païenne, concours de paellas, bière et soirées dansantes. C’était hier soir le point de rassemblement des reines et dames de compagnie d’un jour, qui allaient fièrement défiler sur des chars de fortune avant de se jeter littéralement des fleurs. Honnêtement on s’attendait à mieux, mais toutes ces jeunes filles en robes et parures traditionnelles s’ingéniant à imiter les vraies reines – ah qu’il est délicat ce geste de la main droite façon Elizabeth II ou Mathilde de Belgique ! – prenaient par avance leur revanche sur les hommes et les garçons qui auraient seuls le droit de prendre part au Mystère nocturne.

IMG_0582 IMG_0583 IMG_0584 IMG_0585 IMG_0586Dès 22 h 30 on se pressait dans la Basilica Santa Maria pour ce qui est vendu comme la générale des deux parties du Mystère pour l’Assomption de la Vierge données les 14 et 15 août (https://fr.wikipedia.org/wiki/Mystère_d%27Elche)

IMG_0588 Les « acteurs » de ce Mystère qui sont aussi – et surtout – tous des chanteurs, sont sévèrement sélectionnés par les autorités locales. On doit reconnaître qu’on a été bouleversé plus d’une fois par les mélopées lancinantes des voix d’enfants solistes, les interventions implorantes des adultes (Saint-Jean, les autres apôtres), le choeur de la foule des Juifs. Les ponctuations tonitruantes du grand orgue, des cloches et des canons étaient plus attendues.

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Pas de spectacle au sens où on l’entend de nos jours, une suite de scènes évoquant les derniers moments de la vie de la Vierge, jusqu’à la Dormition, l’Assomption puis le Couronnement, mais lorsque, à trois reprises, le dôme de la basilique s’ouvre pour laisser descendre d’abord l’ange seul, puis tout un équipage, anges et instruments, venus chercher la Vierge pour la conduire aux cieux, Dieu le père enfin, on est d’abord saisi… de vertige à la place de ces apprentis comédiens suspendus dans les airs, puis d’admiration pour la performance technique et musicale. La foule qui emplit l’église applaudit longuement, crie sa joie et se lève lorsque les acteurs d’un soir quittent la scène centrale.

Je ne sais pas ce que vaut l’écoute de la musique seule, mais sur les conseils de J.C.P. j’ai déjà jeté une oreille à deux enregistrements de très belle venue, avec une préférence pour celui qui me semble plus proche de ce que j’ai entendu hier soir, dans la simplicité et l’authenticité (Gilles Binchois) mais beaucoup de respect pour le travail de Jordi Savall

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Disques d’été (V) : les amitiés particulières

Lors d’une de ces discussions interminables que certains de mes « amis » affectionnent sur Facebook – toujours à propos des mérites comparés de tel pianiste, tel chef, telle version – le nom d’un chef d’orchestre est venu sur le tapis, d’aucuns regrettant qu’il soit oublié, d’autres relevant que, malgré sa brève carrière, il a laissé un bel héritage discographique.

Thomas Schippers est né à Kalamazoo en 1930 et mort d’un cancer du poumon en 1977.

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Je n’avais pas spécialement prêté attention à sa biographie, ni même à son physique d’acteur hollywoodien, lorsque je suis tombé sur le livret d’un très beau disque :

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Un disque pour l’essentiel consacré à Samuel Barber, Giancarlo Menotti (et très accessoirement à D’Indy). Je m’attendais à lire une analyse très sérieuse de ces compositeurs et de leurs oeuvres, beaucoup moins à tout apprendre de la sexualité des deux compositeurs américains en question et du jeune chef d’orchestre.

Donc si j’ai bien compris, Barber et Menotti ont fricoté ensemble, ils ont eu une « relation », c’est avéré, ensuite Menotti a pris le chef sous son aile, il est même insinué que les deux compositeurs se seraient partagé les faveurs du jeune Thomas… et tant qu’on y est, que finalement le jeune chef ne devrait sa carrière qu’à ses « protecteurs ». En quelque sorte une version gay de « coucher pour réussir »…Etonnant non, cette musicologie qui lorgne du côté de la presse à sensation ?

Il n’y a rien de choquant, de mon point de vue, à évoquer la sexualité des créateurs et des interprètes, dès lors que ce peut être un élément de compréhension de leur personnalité et de leur talent – mais de compréhension seulement, pas d’explication !- En revanche laisser accroire que ceux-là ne devraient leur réussite qu’à leur orientation sexuelle particulière est d’un ridicule achevé. Comme le disait avec une ironie mordante un ancien ministre de la Culture français* : « selon certains, si on n’est pas juif, homosexuel et franc-maçon point de salut » !

Revenons donc à Thomas Schippers et à son vrai et authentique talent, à sa carrière brisée en plein essor. Puisque SONY réédite généreusement en coffrets à tout petit prix des pans entiers de son immense catalogue (les fonds CBS et RCA notamment), pourrait-on suggérer qu’ils rassemblent le legs symphonique du chef américain, pour le moment éparpillé et difficilement trouvable sauf en seconde main.

Grâce à l’amitié (particulière ?) de Leonard Bernstein, Schippers a pu graver de très beaux disques avec le Philharmonique de New York au début des années 60

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Schippers a aussi été l’un des prédécesseurs de Louis Langrée à la tête de l’orchestre de Cincinnati, où il a laissé quelques beaux enregistrements pour le label Vox. A rééditer aussi !

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Mais c’est évidemment comme chef d’opéra que Thomas Schippers reste le plus présent dans la discographie et qu’il donne les plus éclatants témoignages de son talent.

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On consacrera le prochain billet à l’exact contemporain de Thomas Schippers, Lorin Maazel né comme lui en 1930 – leurs années de jeunesse ont plus d’un point commun – et mort il y a un an, le 13 juillet 2014 exactement

*Cet ancien ministre n’est pas Frédéric M. !

Disques d’été (IV) : un grand d’Espagne

On reste toute sa vie fidèle aux interprètes qui ont accompagné vos premiers pas dans la découverte de la musique classique. Une autre fois je parlerai de ce 25 cm jaune (le bandeau de Deutsche Grammophon) et pourpre (une tenture, un grand piano, un chandelier et un couple très romantique) qui m’a fait aimer Chopin et Stefan Askenase.

C’est à un autre pianiste que je pense aujourd’hui avec gratitude et nostalgie. En 1973, la critique (Diapason déjà !) avait salué unanimement une intégrale des concertos pour piano de Rachmaninov, publiée par Philips. Confiée à deux tout jeunes artistes, le pianiste Rafael Orozco – 27 ans à l’époque – et le chef Edo de Waart (32 ans).

D’abord un mot de cette publication : elles n’étaient pas si nombreuses alors les intégrales concertantes de Rachmaninov. La légendaire version Wild/Horenstein n’était connue que des spécialistes, Ashkenazy et Previn étaient en train d’achever la leur. Pour le reste morne plaine. Cette nouvelle publication fit d’autant plus figure d’événement qu’elle donnait à redécouvrir un compositeur méprisé par toute la bien-pensance musicale européenne, que les flonflons « hollywoodiens » du trop célèbre 2e concerto révulsaient.

Incroyable d’ailleurs que personne ni à l’époque, ni depuis, n’ait fait remarquer non seulement que la musique de Rachmaninov ne pouvait être assimilée à celle que l’industrie triomphante du cinéma produisait en quantités… hollywoodiennes, mais que ce fameux 2e concerto avait été écrit en Russie et datait de.. 1901, soit quelques années quand même avant le jazz, Gershwin et l’essor de Hollywood. Pour certaines tournures mélodiques, pour l’emploi de la tierce mineure, et la structure même du concerto, Rachmaninov est un précurseur, pas un épigone !

Le succès de ce coffret Philips aura une conséquence inattendue : c’est un extrait du premier mouvement du 1er concerto qui sera choisi, en 1975, comme indicatif de l’émission littéraire de Bernard Pivot Apostrophes (même si la version retenue par la télévision est celle de Byron Janis et Kirill Kondrachine) : http://www.ina.fr/video/I00018025

Après ce long détour en forme de réhabilitation – oui on aime Rachmaninov ! – retour à ce coffret aussitôt acheté, aussitôt écouté, mais adopté lentement, difficilement même.

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J’ai tout de suite aimé le son, la virtuosité, le panache du pianiste et j’allais demeurer fidèle à ce grand et fier piano, à cet incomparable mélange de virilité (pardon pour le cliché !) et de sensibilité qui est la marque de Rafael Orozco. Souvenir intact et ému d’une intégrale d’Iberia d’Albeniz au Théâtre des Champs-Elysées quelques mois avant sa mort (en 1996).

Mais les concertos de Rachmaninov, quand on n’avait dans l’oreille que le 2eme concerto – et encore à l’époque, dans cette jolie ville de Poitiers, où l’on n’avait pas encore créé les Rencontres Musicales qui allaient nous amener, enfin, les grands artistes classiques du moment, Cziffra, Menuhin, Weissenberg, Ferras, jamais entendu en concert – c’était plutôt ardu : je ne comprenais rien au 3e concerto, sauf qu’il exigeait une technique exceptionnelle, le 4e concerto me séduisait plus sans doute par ses audaces, ses libertés. Quant au 1er concerto, comment ne pas souscrire à son romantisme débridé, très ancré dans la mère patrie. En revanche, coup de foudre immédiat pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini.

Edo de Waart ne reniera jamais ses amours de jeunesse pour Rachmaninov, puisqu’il en enregistrera à deux reprises le corpus symphonique.

Quant à Rafael Orozco, il n’aura jamais la carrière discographique que son talent et sa personnalité hors normes auraient dû lui ouvrir. On en est réduit à rechercher ici et là, sur les sites de téléchargement, des Mozart, des Chopin enregistrés pour la branche espagnole d’EMI, Albeniz et Falla gravés pour Valois/Auvidis (qui les ressort au compte-gouttes). Un conseil : dès que vous trouvez un enregistrement d’Orozco, achetez-le, écoutez et réécoutez-le. Comme ce sublime Rêve d’amour (n°3) de Liszt

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Qui nous restituera un jour le legs discographique de ce grand d’Espagne, trop tôt disparu ?

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« Le sophiste moderne se présente comme celui qui est porteur d’une opinion sur toute chose…il refuse d’exposer son avis à la critique, comme le veut initialement Platon, mais excelle dans l’art de parler de tout et de n’importe quoi dans les médias de masse« 

« Il faudrait pouvoir débattre de ce qu’est une véritable opinion…J’appellerai cela la tâche d’un nouveau journalisme dont notre époque a cruellement besoin. J’entends par là un journalisme plus rigoureux, plus instruit, plus documenté, qui cesse de tomber dans la facilité consistant à parler pour ne rien dire. Aujourd’hui n’importe quel événement est immédiatement structuré par l’opinion dominante« 

Ces propos du philosophe Alain Badiou, extraits d’un long entretien publié par L’Obs du 16 juillet dernier, pourraient tout aussi bien s’appliquer à ce qui est en train de supplanter les « médias de masse » auxquels il fait référence : les réseaux sociaux, et Facebook en particulier.

Précisons d’abord qu’on est un usager, un adepte même de Facebook, et qu’on ne fera pas partie de ceux qui brûlent ce qu’ils ont adoré. Et que la liberté d’expression, même dans ses pires outrances, reste la mère des libertés.

On n’en est que plus à l’aise pour rappeler deux ou trois choses :

– Lors d’un remarquable débat des Rencontres de Pétrarque (dans le cadre du Festival de Radio France Montpellier Languedoc-Roussillon), la Garde des Sceaux Christiane Taubira et l’ancien juge antiterroriste Gilbert Thiel, interrogés sur les menaces sur nos libertés que comporterait la dernière loi dite « renseignement » votée par le Parlement – et depuis lors validée pour l’essentiel par le Conseil Constitutionnel – avaient répondu que nous donnons de nous-mêmes mille fois plus d’informations aux Big Brothers que sont Google, Facebook, Apple, Amazon etc. que tout ce que les services de renseignement pourraient collecter sur nous. On est effaré de voir ce que des proches, des « amis », livrent sans retenue ni discernement sur leurs pages ou profils Facebook…et qui, dans un même mouvement, entament le grand air des libertés bafouées par les lois gouvernementales ! –

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(Gilbert Thiel avait promis à sa femme une photo avec Christiane Taubira..)

Facebook, comme d’autres réseaux, a contribué à recréer du lien entre des gens que la géographie, les circonstances, ont éloignés, des familles éparpillées, a même suscité des rencontres, des « amitiés » qui, même virtuelles, peuvent être aussi puissantes que des réelles. C’est la première raison du succès mondial du réseau fondé par Mark Zuckerberg. Et c’est bien ainsi ! Mais comme la musique enregistrée n’a jamais remplacé le concert, Facebook n’est pas la vie réelle, et pourtant pour des millions d’adeptes, le virtuel est devenu la seule existence réelle. On n’a pas manqué de savantes dissertations sur le sujet,

– L’ « opinion dominante » dont parle Badiou est considérablement amplifiée sur Facebook.

Chacun peut émettre un avis, « commenter » un fait, une prise de position, une situation, et pense ainsi se retrouver au même niveau, à égalité des puissants, des faiseurs d’opinion. Le Président de la République, un ministre, un leader politique écrit quelque chose sur sa page Facebook, et tout un chacun peut déverser à loisir le plus souvent critiques et rancoeurs, voire insultes ou injures, en toute apparente impunité, exprimer, plus rarement, soutien et admiration. C’est l’essence même de la liberté.

On n’est pourtant jamais loin de la manipulation (cf. les Big Brothers dont on parlait plus haut). Les grands groupes de médias ont parfaitement compris le bénéfice qu’ils peuvent retirer d’une présence massive et très active sur les réseaux sociaux, Et pas nécessairement dans l’intérêt de l’internaute : même les titres les plus prestigieux ne dédaignent pas de se livrer à la course au titre le plus racoleur, à la diffusion de photos ou de vidéos qui font scandale. Certains sont depuis longtemps descendus sous le niveau du caniveau ou de l’égout.

Rendez-vous compte, Florence Foresti, oui l’humoriste, la rigolote, n’est vraiment pas sympa dans la vraie vie, la preuve sa prestation récente à Ramatuelle ! Et c’est forcément vrai puisque c’est écrit sur Facebook et que cela émane d’un titre de presse réputé sérieux. Mais le pire n’est pas « l’info » elle-même, c’est la cohorte innombrable de « commentaires » qu’elle suscite, le défoulement collectif, et cet effrayant sentiment de meute inculte, incapable d’un minimum de recul critique…. tout ce que dénonce Alain Badiou, on y revient. –

-La ‘liberté » qu’offre Facebook est donc très largement une illusion. Beaucoup ont abandonné le réseau ou ont été tentés de le faire. Cela n’a pas été mon cas, pour une raison bien précise – et c’est la vertu très positive d’un réseau social : c’est devenu un outil de travail professionnel. L’essentiel de mes « amis » Facebook est constitué d’abord d’amis réels, et surtout de musiciens et de professionnels de la musique et des médias.

J’éprouve un réel plaisir doublé d’un intérêt professionnel à suivre les activités, les concerts, les voyages, de mes amis musiciens, à participer parfois à leurs débats sur des répertoires, des oeuvres, des salles de concert, etc. Je pourrais citer le nombre de rendez-vous, de rencontres fixés au dernier moment, sans passer par les secrétariats, les agents, grâce à Facebook. Ou de concerts, de représentations que j’aurais oubliés ou manqués.

La limite entre attachement et addiction ? C’est de choisir librement quand, où et comment on se connecte et ce qu’on diffuse et à qui. Ce n’est pas demain que je renoncerai à mon indépendance et à ma liberté.

Disques d’été (III) : Le son du cor au fond de Brahms

J’évoquais avant hier (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/08/01/disques-dete-ii-vive-la-suisse/) le Rigi, cette montagne à vaches qui borde le Lac des Quatre-Cantons au coeur de la Suisse. C’est précisément en se promenant un été sur le Rigi qu’un jeune compositeur trentenaire, secrètement amoureux d’une belle pianiste virtuose veuve de celui dont elle portera le nom pour la postérité, entend le soir venu sonner un cor des Alpes. Il note le thème : solo_de_cor_1ere_symphonie Sur une carte postale qu’il écrit le 12 septembre 1868. De Johannes Brahms à Clara Wieck-Schumann.Ce thème sera repris tel quel par Brahms, dans le finale d’une 1ere symphonie, dont la gestation fut particulièrement longue et difficile, et qui sera créée le 4 novembre 1876 à Karlsruhe. 1_4eme_mouv._m._30-38 Ecouter ce fameux thème à 36’35 »

Avec cette captation de concert, l’occasion m’est donnée de rendre hommage à l’un des plus grands chefs encore en activité, Stanislas Skrowaczewski (92 ans), et de conseiller le très beau coffret que son éditeur Oehms lui consacre :81upNYjr1QL._SL1500_71voxWMzw9L._SL1200_ Mais ma version de chevet de la 1ere symphonie de Brahms demeure la vision insurpassée de Karl Böhm avec les Berlinois en 1960, dans une prise de son exceptionnelle, un indispensable de toute discothèque 41WJWQNMPSL

Disques d’été (II) : vive la Suisse !

Nul ne devrait ignorer que le 1er août est le jour de la Fête Nationale suisse (https://fr.wikipedia.org/wiki/Fête_nationale_suisse).

Petite revue de détail de disques récents d’interprètes hélvètes.

On a en déjà parlé (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/07/27/souvenirs-meles/) : une réédition très bon marché (en téléchargement) d’une intégrale des symphonies et trois ouvertures de Schubert, qui tient fièrement sa place face aux Harnoncourt, Marriner, Abbado et autres références, celle du regretté Marcello Viotti (chef suisse pur jus)

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Marcello était un formidable chef d’opéra, qui a eu heureusement le temps de graver plusieurs ouvrages, dont ces courts opéras de Rossini 

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et son dernier enregistrement avec un « cast » de premier choix :

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L’autre Suisse qui fait l’actualité, tout jeune quadragénaire, qui se partage entre Paris et Vienne, est Philippe Jordan, directeur musical de l’Opéra de Paris et des Wiener Symphoniker. Une discographie encore maigre, mais construite, comme tout ce que fait le fils d’Armin Jordan, avec un soin particulier : musique française à l’honneur – l’atavisme ! -dans des disques où les timbres, la chaleur de l’incomparable orchestre de l’Opéra sont exaltés.

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Enfin, il faudrait y consacrer plusieurs billets – le grand festival suisse de l’été finissant c’est Lucerne, on y a tant de souvenirs ! Personne ne peut oublier celui qui en fut l’âme durant la dernière décennie : Claudio Abbado, qui avait ressuscité l’orchestre du festival de Lucerne, tel que les fondateurs, Ansermet et Toscanini l’avaient imaginé, les meilleurs musiciens d’Europe rassemblés l’espace d’un été sur les rives du Lac des Quatre-Cantons à l’ombre du Rigi et du Pilatus.

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