Musiques de l’exil

La coïncidence est interpellante. Je venais d’acheter le dernier ouvrage d’un auteur que j’aime bien, Exil et Musique d’Etienne Barilierlorsque j’ai reçu le numéro de février de Diapason, qui propose, sous la plume experte de Claude Samuel, un long article sur… les compositeurs exilés ! J’ignore si l’écrivain suisse et l’ancien directeur de la musique de Radio France se connaissent ou se sont concertés, peu importe. Le dossier de Diapason comme le bouquin de Barilier sont passionnants. En lien évidemment avec La Folle journée de Nantes et sa toute prochaine édition (du 31 janvier au 4 février)

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L’Orchestre philharmonique de Liège avait choisi le même thème pour son festival de mi-saison, il y a tout juste un an.

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Je me rappelle encore avec émotion la re-création à Liège il y a 7 ou 8 ans d’une très belle partition d’Eugène Ysaÿe sobrement intitulée Exil, écrite en 1917, créée en 1918, alors que le célèbre violoniste belge allait prendre la direction de l’Orchestre symphonique de Cincinnati.

Depuis lors, cette pièce a fait l’objet d’un superbe enregistrement, début d’une collection consacrée à Ysaye par le label Musique en Wallonie, avec l’OPRL et Jean-Jacques Kantorow.

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Pour en revenir au bouquin d’Etienne Barilier, un mot de cet auteur dont la célébrité dans son pays natal n’a pas vraiment franchi la frontière franco-suisse. J’avais dit, dans une précédente édition de ce blog, tout le bien que je pensais d’un petit bouquin que m’avait conseillé un de mes cousins (suisse), fan de Barilier : Piano chinoisSavoureux et piquant exercice de critique…de la critique !

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Au cours d’un festival d’été, dans le sud de la France, une jeune pianiste chinoise joue Scarlatti, Brahms et Chopin. Subjugué, un critique musical salue en elle la plus grande pianiste d’aujourd’hui. Un autre critique, ironique et distant, dénonce chez la même interprète un jeu sans âme, fait d’artifice et d’imitation.
Les deux journalistes se disputent à grand renfort de blogs et de courriels. Ils se connaissent de longue date, et leur querelle esthétique se double d’un conflit plus intime. Choc des egos plutôt que de civilisations ? Si l’on peut parfois le soupçonner dans leurs échanges de plus en plus vifs, on découvre aussi dans ce livre une réflexion sur la musique occidentale : pourquoi jouit-elle d’un tel prestige en Extrême-Orient ? L’Europe est-elle en train de se faire voler son âme, ou de la retrouver sous les doigts d’une pianiste chinoise ? 

Le propos d’Etienne Barilier dans son nouvel opus est plus austère évidemment, mais d’une lecture tout aussi abordable, et abreuvé aux meilleures sources, dégage une belle réflexion en particulier sur l’exil intérieur, contraint, de ceux qui sont restés (ou revenus dans le cas de Prokofiev) au pays malgré l’oppression, la dictature.

La musique dans l’exil, et la musique de l’exil.
Comment l’éloignement contraint de leur terre d’origine a-t-il affecté les œuvres des musiciens qui ont vécu cette épreuve  ? C’est à cette question qu’Étienne Barilier tente de répondre dans cet ouvrage, en scrutant les œuvres qui expriment, voire thématisent l’exil.
Selon le contexte historique (insurrection polonaise, révolution russe, stalinisme, nazisme…) ou l’«  issue  » de leur exil, il évoque ceux pour qui cela n’a pas eu apparemment grande conséquence sur la puissance créatrice (Stravinsky, Schönberg, Milhaud) et ceux chez qui il tarit peu ou prou la veine créatrice (Rachmaninov, Bartók)  ; le retour peut être plus ou moins catastrophique (Prokofiev ou, dans des circonstances tout autres, Korngold).
Un exil intérieur peut être contraignant jusqu’à la mort (Chostakovitch, Weinberg, Feinberg); il a été aussi prélude à l’assassinat en camp d’extermination, et suscitant des œuvres de résistance (Ullmann, Schulhoff). Zemlinsky, Hindemith, Kurt Weill et bien d’autres illustrent ici comment le plus immatériel des arts, la musique, peut incarner le déchirement, la séparation et la permanence d’une identité.
De cette fracture intime que le XXe siècle a lestée de sa douleur propre, Étienne Barilier développe des enjeux de civilisation qui, bien au-delà de la musique, touchent durablement notre époque. (Présentation de l’éditeur)

On aura d’autres occasions d’illustrer musicalement le livre de Barilier et le dossier de Claude Samuel. Il y faudra plusieurs articles.

Restons-en aujourd’hui à deux ouvrages complètement différents qui témoignent des conséquences de l’exil.

Schoenberg écrit en 1945 une Fanfare pour le Hollywood Bowl (à partir d’un thème des Gurre-Lieder). Anecdotique.

Le jeune confrère de Schoenberg, Erich-Wolfgang Korngold (1897-1957) qui, dans sa prime jeunesse, a accumulé les triomphes – son opéra Die Tote Stadt est créé en 1920, Korngold n’a que 23 ans ! – et a dû quitter l’Europe sous la montée du nazisme, va complètement rater son retour en Europe. Voulant sans doute faire oublier ses succès dans la musique de film et renouer avec son passé « sérieux », il écrit, entre autres, pour Vienne cette Symphonie en fa dièse majeur (1951). Elle ne bénéficiera même pas d’une exécution publique. Il faudra attendre 1972, quinze ans après la mort de Korngold, pour que Rudolf Kempe la crée en concert à Munich…

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Les rêves d’Anja

Retour à la Philharmonie de Paris ce lundi soir. Après l’Orchestre de Paris et Herbert Blomstedt (lire L’autre Herbert), un programme et un équipage de haut vol : Valery Gergiev  les Münchner Philharmoniker (Orchestre philharmonique de Munich), Anja Harteros en soliste des Wesendonck Lieder de WagnerLe concert s’ouvrait par Francesca da Rimini de Tchaikovski et se concluait par Une vie de héros (Ein Heldenleben) de Richard Strauss.

On admire d’abord la générosité et l’ordonnancement de ce programme. Le vaste poème symphonique de Tchaikovski, composé lors d’un séjour à Bayreuth (!), jamais entendu au concert, jadis découvert dans l’enregistrement de Svetlanov, révèle l’infinie palette de nuances d’un orchestre d’une souplesse et d’une transparence qui contraste avec les couleurs plus sombres de ses voisins munichois, comme celui du Bayerischer Rundfunk.

On sait d’emblée que le chef ossète va tutoyer les sommets. Impression amplement confirmée en seconde partie avec un Richard Strauss voluptueux, plus lyrique qu’épique, dans lequel tous les pupitres se couvrent de gloire – je retrouve avec bonheur le son de la flûte en bois d’Herman van Kogelenenberg, que, tout récemment nommé à la direction de l’orchestre philharmonique de Liège en 1999, j’avais engagé comme 1ère flûte, et qui après quelques années au Concertgebouw est depuis 2013 le soliste des Münchner Philharmoniker.

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Heureux évidemment de revoir Valery Gergiev à son meilleur, comme le souvenir que j’avais de sa venue à Montpellier en juillet 2016 (lire La rencontre)

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Et puis, au milieu de ces vastes épopées symphoniques, l’oeuvre qui m’a fait aimer et approcher Wagner, cet unique cycle de mélodies sur des poèmes de l’aimée Mathilde Wesendoncket la sublime osmose entre la chanteuse et l’orchestre, la voix d’or et de pourpre d’Anja Harteros qui déploie tour à tour douceur et puissance, aigus de lumière et graves de bronze. On espère au plus vite une trace discographique.

On avait tant aimé la chanteuse dans Tosca à l’Opéra Bastille : Tosca sans chef.

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Comme on associe souvent ces Wesendonck Lieder de Wagner et les Vier letzte Lieder de Richard Strauss, une petite idée de l’art d’Anja Harteros dans cette vidéo :

La dernière fois qu’on avait entendu ces Wesendonck, c’était avec un partenaire habituel d’Anja Harteros, Jonas Kaufmann, au théâtre des Champs-Elysées, avec l’Orchestre national de France dirigé par Daniele Gatti.

Pour finir, une discussion surprise à l’entracte au bar de la Philharmonie de Paris, juste après les Wagner chantés par Anja Harteros : « Ah quelle chanteuse, formidable non ? – Ah moi j’ai beaucoup aimé, surtout Super héros (sic) de… comment vous dites, Richard Strôôôs » – Vous avez raison, elle a vraiment bien chanté ce Strôôôs »…. Il faut dire qu’à ce genre de soirées, une bonne partie de la salle est constituée d’invités des mécènes et sponsors…

 

D’un opéra l’autre

Deux soirées pour le moins contrastées : vendredi à l’Opéra Bastille, hier à l’Opéra royal du château de Versailles.

Je n’ai aucun souvenir d’avoir vu Un bal masqué de Verdi sur scène (ou peut-être à Genève il y a une trentaine d’années ?). On a saisi l’occasion de voir la production proposée par l’Opéra Bastille, une reprise d’une mise en scène de Gilbert Deflo qui doit dater d’une bonne dizaine d’années.

Rien à dire de plus que cet article : Quand Sondra est là tout va ! Sondra Radvanovsky est, en effet, la reine de la soirée, son Amelia est impressionnante. Mêmes compliments pour Nina Minasyan, formidable Oscar. Pour le reste, mieux vaut ne pas s’appesantir.

On va réécouter l’une de ces versions, pour se rappeler que l’opéra c’est aussi, d’abord, un chef !

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En sortant de l’opéra, personne ne pouvait ignorer que la région Occitanie sait se vendre !

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Tout autre genre, tout autre cadre hier soir.

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On est toujours heureux d’aller à l’opéra royal du château de Versailles. D’abord parce qu’on y est toujours bien accueilli par le maître des lieux, l’infatigable Laurent Brunner, ensuite bien sûr parce que le cadre tout à la fois grandiose et intime de cette salle est un bonheur chaque fois renouvelé pour les yeux comme pour les oreilles.

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Hier donc, on venait entendre en vrai le contre-ténor argentin Franco FagioliSans doute parce que j’ai longtemps eu des réticences, voire des résistances à l’égard de ce genre de voix (lire Paroles de star). J’admirais l’art mais quelque chose dans le timbre ou l’expression de certains de ces chanteurs m’irritait, me gênait. Fagioli a fait tomber mes réticences, dans les disques où je l’ai découvert. La richesse, l’homogénéité de la voix, un timbre délicatement ombré, le parallèle qui s’impose naturellement avec les contraltos féminins, Bartoli ou Stutzmann.

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Fagioli était venu « vendre » son nouvel album Haendel.

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Une soirée comme un enchantement permanent ! Un interprète constamment inspiré, ne cherchant pas la facilité, la beauté de la ligne de chant, un souffle comme inépuisable. Excellemment soutenu par le jeune orchestre baroque italien Il Pomo d’Oro.

Promis, on sera désormais plus attentif aux prochaines prestations de Franco Fagioli !

 

 

L’autre Herbert

J’en ai parlé récemment (lire Retour chez Felix et Dresde, les indispensables), je déguste à petit feu sa toute récente intégrale des symphonies de Beethoven enregistrée précisément avec l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig dont il fut le directeur musical de 1996 à 2005. Je ne l’avais pas vu en concert depuis mes lointaines années suisses.

Herbert Blomstedt – 90 ans depuis le 11 juillet 2017 – dirigeait hier soir l’Orchestre de Paris à la Philharmonie de Paris (trois ans quasiment jour pour jour après son inauguration) dans un programme idéal : 39ème symphonie de Mozart, 3ème symphonie de Bruckner !

IMG_4189Ce fut d’abord une belle ovation pour saluer l’arrivée du chef toujours ingambe et fringant. Puis ce qu’on remarqua immédiatement, ce sont ces mains larges comme des battoirs, sans baguette, expressives sans effets, accordées – on le suppose puisqu’on ne voyait le chef que de dos – à un regard pétillant, inspirant.

Et Mozart comme une évidence, sans ce qui parfois irritait dans les concerts d’Harnoncourt, une volonté démonstrative – piètre souvenir à Genève il y a deux ou trois décennies des trois dernières symphonies de Mozart, qui nous avaient semblé – c’est un comble ! – ennuyeuses, interminables ! . Blomstedt a le geste alerte, une vision somme toute classique, heureuse – les interventions des clarinettes dans le menuet ! – . Du très grand art, et un orchestre de Paris transfiguré.

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Bruckner ensuite, avec le même sentiment d’évidence. Fluidité, justesse des tempi, équilibre idéal des masses orchestrales, homogénéité des pupitres, et comme dans Mozart, jamais de recherche d’effets, de monumentalité.

 

On aimerait être musicien d’orchestre pour avoir en face de soi un personnage aussi vivant…

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Revenir maintenant à la discographie de ce grand chef, que j’avoue n’avoir jamais jusqu’à présent placée en tête de mes références. Et pourtant, ses récents Beethoven et Bruckner, et encore bien d’autres merveilles… A réécouter d’urgence.

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Un coffret très représentatif du répertoire et de l’art du chef américano-suédois, des enregistrements de la période où Blomstedt était le directeur musical de l’orchestre de San Francisco (1985-1995).

71OSQVWJgZL._SL1200_Blomstedt a réalisé deux intégrales des symphonies de Nielsen, l’une pour Decca avec San Francisco justement, l’autre pour EMI/Warner avec l’orchestre de la radio danoise. On a une vraie préférence pour cette dernière.

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Mes lectures et Wagner

Je le disais avant-hier, je me suis remis sérieusement à Bach (Le mystère Jean-Sébastien Bachmais comme j’aime bien courir plusieurs li(è)vres à la fois, je pratique toujours une lecture multiple. Je prends, je lis, je laisse reposer, je reprends. Format livre ou numérique.

Inutile de chercher quelque cohérence dans ces lectures, ou même quelque conformité avec mes opinions. J’aime bien, au contraire, être provoqué – intelligemment – par ce qui ne me ressemble pas.

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Brillante, excessive, très cultivée, Aude Lancelin – ex-numéro 2 de L’Obs – ne fait pas dans la dentelle. Elle balance tout du long d’un bouquin, écrit à la pointe sèche, qui est plus et mieux qu’un règlement de comptes avec les nouveaux patrons de l’hebdomadaire, jadis référence d’une certaine gauche moderne,. C’est souvent jouissif, les pontes du Nouvel Obs – Jean Daniel, Claude Perdriel, etc. – sont habillés pour plusieurs hivers, l’actuel patron de la rédaction n’échappe pas au jeu de massacre. La dame bosse maintenant pour Mélenchon, on s’en serait douté. Mais on n’a pas souvent l’occasion de lire un pamphlet aussi bien écrit.

81jEyPjy1RLTout autre chose : 50 ans après 1968, c’est le bouquin à lire !

Mai 68  : tous les cocktails ne sont pas Molotov. À quelques centaines de mètres de la Sorbonne où les étudiants font la révolution, l’hôtel Meurice est occupé par son personnel. Le plus fameux prix littéraire du printemps, le prix Roger-Nimier, pourra-t-il être remis à son lauréat, un romancier inconnu de vingt-deux ans  ?
Sous la houlette altière et légèrement alcoolisée de la milliardaire Florence Gould, qui finance le prix, nous nous faufilons parmi les membres du jury, Paul Morand, Jacques Chardonne, Bernard Frank et tant d’autres célébrités de l’époque, comme Salvador Dalí et J. Paul Getty. Dans cette satire des vanités bien parisiennes passe le personnage émouvant d’un vieux notaire de province qui promène son ombre mélancolique entre le tintement des verres de champagne et les réclamations de «  rendre le pouvoir à la base  ». Une folle journée où le tragique se mêle à la frivolité. (Présentation de l’éditeur)

C’est drôle, virtuose, insoutenablement léger.

Rien à voir avec ce qui précède, un bouquin acheté en solde à Dresde. Passionnant. Mais réservé aux germanophones !

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Le nom de Richard Wagner est indissociable des deux villes saxonnes, Leipzig et Dresde, Ce bouquin est prodigue en informations sur ce personnage controversé, mais aussi sur le contexte culturel et musical de la capitale saxonne du XIXème siècle.

C’est à Dresde que trois des opéras majeurs de Wagner sont créés : Rienzi, Le Vaisseau fantôme et Tannhäuser

J’ai éprouvé, j’éprouve toujours  à l’égard de Wagner les mêmes hésitations qu’avec Bach – mais pour de tout autres raisons – , de vraies réticences envers un personnage aux atours si contestables, voire détestables. Pourtant on ne résiste pas longtemps à un génie.

Pour ces trois opéras, mes références :

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Cantates

Si « les cantates de Bach sont ce qu’il a composé de plus beau, …cette musique mystérieuse et invisible, pleine de vie et d’énergie qui traduit l’idée d’un monde parfait» comme l’écrit John Eliot Gardiner (lire Le mystère Jean-Sébastien Bach), j’imagine l’embarras – qui fut longtemps le mien – de celui qui aimerait s’initier à cet univers.

Par quoi commencer parmi les plus de 250 cantates répertoriées du Cantor de Leipzig ? Quels interprètes, quelles versions ?

71KCovyCQTL._SL1200_Une excellente compilation des chorals les plus célèbres extraits de cantates, des passions (St Jean et St Matthieu), de la Messe en si.

Si on ne veut/peut pas investir dans le projet grandiose entrepris par le chef anglais – l’enregistrement ou ré-enregistrement de l’oeuvre sacrée de Bach – on trouvera un panorama quasi idéal dans ce coffret à prix « budget »

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Ce coffret de 22CD réunit pour la première fois tous les enregistrements de John Eliot Gardiner d’oeuvres vocales de Bach, réalisés pour Archiv Production et Philips du début des années 1980 à 2000. Plusieurs de ces enregistrements  font office de référence : L’Oratorio de Noël, la Passion selon Saint Matthieu, la Passion selon Saint Jean et la Messeen si mineur. 12 CD sont consacrés à une large sélection de 37 cantates, odes et motets , comme Nun komm, der Heiden Heiland, Wachet auf, Herz und Mund und Tat und Leben, et Ich habe genug. On y trouve également le Magnificat et la Cantate 51 enregistrés pour Philips. Et quelle brochette de solistes ! Nancy Argenta, Olaf Bär, Barbara Bonney, Michael Chance, Bernarda Fink, Magdalena Kozená, Derek Lee Ragin, Sara Mingardo, Anne Sofie von Otter, Mark Padmore, Anthony Rolfe Johnson, Andreas Schmidt et Stephen Varcoe. La maîtrise du Monteverdi Choir et des English Baroque Soloists est comme toujours imposante. Un livret de 32 pages contient les tracklistings complets et renvoie sur un lien internet où sont disponibles textes chantés et traductions.

Et puis il y a des disques que je chéris particulièrement, même s’ils ne sont répondent pas aux critères actuels de l’interprétation « historiquement informée », parce que je les ai découverts un peu par hasard. Comme celui-ci :

91rdJb9LBcL._SL1500_Sans doute la fascination de la voix très particulière, sans aucun vibrato, de la soprano américaine Teresa Stich Randallet ce sublime duo de la cantate 78

Et malgré la direction très planplan d’un pionnier du répertoire baroque, le trop oublié Karl Ristenpart, j’ai une affection toute particulière pour la version de la même soprano de la célèbre Cantate 51 (avec le jeune Maurice André à la trompette). Bien des consoeurs de Stich Randall, et de plus célèbres qu’elle, s’y sont essayées et cassé les dents (on évitera soigneusement Mme Schwarzkopf qui y chante constamment faux et surjoué)

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Au plus près de la tradition du légendaire Choeur de Saint-Thomas de Leipzig, on trouvera de réelles beautés dans cette généreuse collection de cantates d’église enregistrées in situ par l’un des successeurs de Bach à la direction de cette phalange, Hans-Joachim Rotzsch

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Et, tout aussi avantageux, republié par Brilliant Classics, un coffret de cantates profanesdirigées par le grand Peter Schreier.

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Et puisque c’est la première cantate que j’ai entendue en concert, dans une modeste église de la région parisienne, j’aime toujours autant cette cantate 70 « Wachet, betet » (Veillez, priez), créée le 21 novembre 1723 à Leipzig.

Pour le reste, je renvoie aux spécialistes, aux revues comme Diapason ou Classica, ou à un site passionnant Wunderkammern.fr qui fait la part belle à Jean-Sébastien Bach et à sa discographie récente.

J’évoquais hier le pavé de John Eliot Gardiner, on peut aussi se plonger avec délice dans les ouvrages du grand spécialiste français de Bach, Gilles Cantagrelqui me précéda à la direction de France Musique, et avec qui j’ai eu le plaisir de travailler, regrettant qu’il ne fasse pas plus souvent profiter les auditeurs de la chaîne d’une science aussi vaste que gourmande.

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Le mystère Jean-Sébastien Bach

Il est des monuments qui vous impressionnent tellement qu’on ne les approche qu’avec circonspection, timidement. Jean-Sébastien Bach en est un. J’ai mis, j’ai pris du temps pour entrer dans son oeuvre, et je suis encore loin d’en être familier (comme je l’ai raconté ici même : Quand j’ai eu mon Bach.)

Ma journée de visite à Leipzig, le 28 décembre dernier (Leipzig, ville musiquea évidemment ravivé des souvenirs et surtout réveillé ma curiosité pour un personnage et un musicien complètement hors du commun.

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En face de l’église Saint-Thomas, dans l’ancien hôtel Bose  se trouve le Musée Bach de Leipzig qui abrite la Fondation des Archives Bach et une des plus importantes collections de manuscrits du Cantor.

IMG_3692C’est dans ce musée qu’on peut voir désormais le plus célèbre portrait du compositeur réalisé en 1746 par Elias Gottlob Haussmann.

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John Eliot Gardiner – devenu l’an dernier président de la Fondation des Archives Bach de Leipzig ! – a raconté la singulière histoire de ce portrait sous lequel il a grandi enfant : Retour à Leipzig du portrait de Bach.

De retour d’Allemagne, j’ai ressorti de ma bibliothèque l’un des beaux cadeaux que j’avais reçus à mon départ de Liège (Merci), que j’avais feuilleté mais pas osé entreprendre, toujours cette timidité face à une figure aussi imposante.

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«Bach était un homme mystérieux et a caché de nombreuses choses de sa vie personnelle, comme le fait qu’il fut orphelin à l’âge de 9 ans. C’était un très mauvais élève, souvent absent à l’école, qui avait un véritable problème avec l’autorité et ne supportait pas l’hypocrisie. Mais d’un autre côté, cet homme, qui a perdu ses parents, deux frères, sa première femme, et dix enfants sur les vingt qu’il a eus, n’était pas amer. Au contraire, sa musique est toujours lumineuse, humaine, tendre et réconfortante»

«Pour moi, les cantates de Bach sont ce qu’il a composé de plus beau, car on sent, derrière le masque de sévérité, une véritable sympathie pour les gens qui ont des problèmes et qui doutent, à qui il offre ce château dans le ciel, cette musique mystérieuse et invisible, pleine de vie et d’énergie qui traduit l’idée d’un monde parfait»

J’ai décidé cette fois de me plonger dans ce pavé qui n’a rien de rebutant, au contraire. L’érudition de l’auteur va de pair avec un art consommé du récit, qui tient en haleine le novice comme l’initié.

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Concerts de Nouvel an

Si on y inclut la soirée de la Saint-Sylvestre à Dresdeon aura célébré à quatre reprises l’arrivée de l’an neuf. De quoi frôler l’indigestion !

Retour sur le concert de Nouvel an du 1er janvier à Vienne. Petit cru malgré l’affiche. On avait pourtant bien aimé Riccardo Muti dirigeant les Wiener Philharmoniker en 1993, 1997 ou 2004.  Qu’est-il arrivé au fringant chef napolitain de naguère ? Que cette édition 2018 semblait corsetée, laborieuse, à cent lieues de l’élégance et du charme auxquels Muti nous avait accoutumés…

Et ce cérémonial compassé, ces images kitschissimes des châteaux et jardins de Vienne, et ces couples de danseurs filmés en extérieur, l’été dernier ?

Samedi dernier en revanche, c’était une toute autre proposition, au Zénith de Pau. Trois ans après la reprise de Broadway symphoniqueIsabelle Georges, Frederik Steenbrink, retrouvaient l’Orchestre de Pau Pays de Béarn et Fayçal Karoui, avec des comparses de luxe, Jeff Cohen au piano et Roland Romanelli à l’accordéon, pour un Nouvel an de chanson française, où se mêlaient joie et nostalgie, tendres souvenirs et messages d’espérance.

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Quelle merveille, cet accordéon si poétique du légendaire accompagnateur de Barbaradans une chanson qu’on ne présente plus !

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Hier soir – ce soir en direct sur France-Musique ! – beaucoup mieux qu’une réplique parisienne du concert viennois avec l’Orchestre National de France et Emmanuel KrivineUn menu de fête choisi tout exprès par un chef qui n’a pas son pareil pour composer un programme, et un test imparable pour mesurer le niveau de cohésion, de Zusammenmusizieren, d’une phalange vraiment peu familière de ce répertoire et de son directeur musical. Ceux qui écouteront le concert ce soir en direct ou en podcast sur francemusique.fr partageront l’enthousiasme qui a été le mien et celui d’un Auditorium de Radio France comble hier soir.

Rien n’est plus difficile que ces musiques « légères », les Strauss bien sûr, mais aussi les danses de Dvorak, Brahms, les valses des ballets de Tchaikovski. Emmanuel Krivine et l’ONF nous les ont servies leichtfüssig – d’un pied léger (pour reprendre le titre d’une polka de Joseph Hellmesberger junior)

Emmanuel Krivine qui adore s’adresser au public – il faudrait songer à lui mettre un micro-cravate, une grande partie de la salle ne l’entendant pas ou mal ! – confiait le souvenir qui l’avait marqué du Grand Echiquier de Jacques Chancel : Karajan et le Philharmonique de Berlin en direct toute une soirée à la télévision française en 1980 !

J’ai exactement le même souvenir qu’E.Krivine, en particulier quand Karajan explique, avant de la diriger, comment est construite la Valse des délires de Josef Strauss (le frère de Johann qui disait de lui : « Je suis le plus connu, mais lui est le plus doué« ). On entre dans la valse, et dans ce rythme caractéristique à 3/4, sans même s’en apercevoir. Le public d’hier, et de ce soir, a donc eu droit à cette valse qui était si chère à Karajan.

On était de belle humeur hier soir en sortant de la maison de la radio…

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Debussy : de la belle ouvrage

Les anniversaires sont les meilleurs palliatifs au manque d’imagination des organisateurs…et des éditeurs (cf. tout ce qu’ont suscité les…40 ans de la disparition de Maria Callas !)

En 2018 nous allons être gâtés : deux centenaires – la naissance de Leonard Bernstein (voir Les géants), la mort de Claude Debussyun bicentenaire – la naissance de Charles Gounod.

Dès lors que l’anniversaire est plus qu’un prétexte à une opération de recyclage, mais l’occasion d’approfondir notre connaissance de l’oeuvre et de l’interprétation d’un  compositeur, d’un artiste en général, on l’accueille plus volontiers.

Le coffret de 33 CD que Warner vient de publier – Claude Debussy, The Complete Works – mérite, de ce point de vue, tous les éloges. En tous points, de la très belle ouvrage.

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Depuis que je l’ai acheté jeudi dernier, je vais de découverte en émerveillement.

Une édition extrêmement soignée, ce qui n’est plus si fréquent : les pochettes des 33 galettes illustrées, comme la couverture du coffret, de superbes estampes d’Hokusai

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Un livret trilingue (français, anglais, allemand) érudit, mais fuyant le jargon, de Denis Herlin :

Une iconographie de même niveau, un luxe de détails sur les oeuvres, les artistes, les lieux et dates d’enregistrements.

On imagine l’embarras de ceux qui se sont attelés à la confection de ce coffret : comment choisir dans les fonds considérables des labels désormais regroupés sous l’étiquette Warner (EMI, Teldec, pour l’essentiel), les interprétations « de référence » ? S’en tenir à des versions « légendaires », qui, à force d’être tenues pour des références, finissent par ne plus susciter qu’un intérêt poli, et ne représentent plus grand chose pour l’auditeur novice ou le mélomane d’aujourd’hui ?

Je trouve que les partis qui ont été pris témoignent d’abord d’une authentique connaissance et d’une recherche très fine dans les catalogues existants, même si on pourra toujours préférer tel interprète à tel autre. Ensuite beaucoup d’enregistrements récents, empruntés à d’autres labels (Actes Sud, Palazzetto Bru Zane…), ou réalisés pour précisément compléter le catalogue des oeuvres à 4 mains ou 2 pianos, comme les transcriptions que Debussy avait faites de Schumann… ou Saint-Saëns (sa 2ème symphonie, les airs de ballet d’Etienne Marcel !). Il y a donc plusieurs premières mondiales dans ce coffret !

Pour Pelléas et Mélisandec’est le choix de la version d’Armin Jordan qui a été fait, et c’est justice ! Pour l’oeuvre symphonique, on ne s’est pas arrêté à Martinon ou Cluytens, mais on nous restitue les magnifiques lectures de La Mer et des Nocturnes par Giulini avec le Philharmonia des grandes années, ou les Images vues par Rattle à Birmingham.

Un coffret qui doit figurer dans toute discothèque, assurément !

Et puisqu’on marquait, le 5 janvier, les deux ans de la disparition de Pierre Boulezj’ai retrouvé un document qui m’avait échappé, enregistré quelques mois avant sa mort : Pierre Boulez s’exprime sur l’édition critique de Debussy, et de manière plus générale, sur les partitions, le « matériel » des compositeurs. Très émouvant.

Tous les détails des 33 CD du coffret Warner à lire ici : Debussy Complete Works

 

L’île mystérieuse (suite)

Il y a quatre ans, après un séjour mémorable à Saint-Pétersbourgoù j’avais bien entendu (re)visité le fabuleux musée de l’Ermitage (voir Les trésors de l’Ermitage), j’avais écrit un billet en forme d’appel à l’aide des spécialistes :  lire L’île mystérieuse

Cette île mystérieuse est la célèbre Île des morts du peintre suisse Arnold Böcklin. Qui existe en cinq versions, deux que j’avais vues à Bâle, New York. Mais nulle part n’est répertoriée la toile que j’avais vue à l’Ermitage…

Lors de mon escapade à Leipzig le 28 décembre dernier, j’ai vu la cinquième des versions répertoriées, celle de 1886 :

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Dans un magnifique musée, le vénérable Museum der bildenden Künste installé depuis 2005 dans un cube de verre et de béton au coeur de la ville.

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IMG_3708(Caspar David Friedrich, Les âges de la vie, 1834)

IMG_3711(Gustave Loiseau, Le pont de Saint-Ouen, Pontoise sous la neige)

IMG_3713(Monet, Bâteaux sur la plage d’Etretat, 1883)

IMG_3726(Böcklin, Flora, 1905)

IMG_3728(Böcklin, Hymne au printemps, 1885)

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Dans ce musée, une salle est incontournable, celle qui contient cette monumentale et délirante statue de Beethoven, due à Max Klinger (1985-1920), et quelques autres toiles monumentales du même acabit !

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IMG_3737(Rüdiger Berlit (Leipzig 1883-1939)Femme, enfant et paysage, 1924)

IMG_3732(Fritz Winkler, (Dresde 1894-1964)Rue et église, , 1927-30)

Pour en revenir à Böcklin et à son Île des morts, je renvoie à mon billet d’il y a quatre ans (L’île mystérieuseà propos des oeuvres musicales qu’elle a inspirées : Rachmaninov bien sûr et les moins connus Quqtre poèmes symphoniques d’après Böcklin de Max Reger

Le point sur quelques bonnes versions récentes :

On conseille vivement le coffret Brilliant Classics publié à l’occasion du centenaire de la mort de Reger en 2016 qui contient l’essentiel de l’oeuvre symphonique du compositeur allemand dans des versions idiomatiques, captées à DresdeLeipzig ou Berlin dans l’ex-RDA

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Pour Rachmaninov, la discographie n’a pas fondamentalement évolué par rapport à mon billet cité plus haut.

Enfin, en ce 7 janvier, comment ne pas se remémorer la tragédie du 7 janvier 2015Le silence des larmes…