Double je

On est rarement déçu par un film de François OzonMême si, comme avec Woody Allen, les réussites sont inégales. Son dernier opus, L’Amant doublelaisse un sentiment mitigé.

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Dans la colonne points positifs : Ozon sait filmer, magnifiquement, on le savait, mais les plans, les décors, sont idéalement construits au service de l’intrigue. Marine Vacth est parfaite sous l’oeil amoureux de la caméra d’Ozon, ni trop ni pas assez dans le bouleversement sentimental qui la détruit. Jérémie Rénier n’a jamais déçu depuis qu’on l’a découvert dans Les Amants criminels. Ozon lui offre ici un rôle en or, puisque il est double, mais je ne peux en dire plus sauf à dévoiler le ressort du film ! Et puis Jacqueline Bisset, Myriam Boyer… François Ozon aime les actrices dans leur belle maturité.

Dans la colonne points contestables : Le film est trop long, le rythme tendu des cinquante premières minutes se relâche étrangement, le suspense s’affadit, le dénouement est trop attendu. Les clins d’oeil à Cronenberg, Brian de Palma ou aux premiers Polanski sont un peu trop appuyés, mais c’est le péché mignon d’un cinéaste qui connaît ses classiques.

Au total, un bon film qui installe un trouble durable dans l’esprit du spectateur.

Au lendemain de cette séance, je visitais de beaux jardins, d’ordinaire fermés, mais exceptionnellement ouverts dans le cadre de l’opération L’art au jardin.

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La propriétaire de ce jardin attenant à la célèbre église Notre-Dame d’Auvers sur Oise, outre ses propres toiles, exposait une série de miniatures qui ne pouvait pas ne pas retenir l’attention. Elle me proposa de rencontrer les auteurs de ces paysages colorés, deux frères. Comme si la fiction d’Ozon devenait réalité, je me retrouvai face à deux… jumeaux ! Troublant week-end décidément !

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IMG_9659(Slobodan Peskirevic, L’église d’Auvers, 2017)

Patrimoine de l’humanité

Les photos qui suivent sont des photos volées, ou plus exactement faites en cachette. En contravention avec des règles ridicules. C’était au musée du Belvédère à Vienne, vendredi dernier. S’y trouvent exposés quelques-uns des chefs-d’oeuvre que la capitale autrichienne héberge dans ses grands musées publics, notamment la fameuse série des KlimtMais le fameux portrait d’Adele Bloch-Bauer, qu’on avait vu ici en 2005, n’y figure plus, puisqu’il a été restitué à la descendante du modèle.

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Je me réjouissais donc de revoir, outre une exposition temporaire d’intérêt limité, les belles salles du palais du Belvédère, et des toiles qu’on ne se lasse jamais d’admirer, et même d’y découvrir un vaste panneau, le grand oeuvre de Max Oppenheimer, Die Philharmoniker, représentant les Wiener Philharmoniker et Gustav Mahler, le testament du peintre exilé à New York.

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Ai-je abîmé ce tableau en le photographiant avec mon smartphone ? Non évidemment, pas plus que tous les visiteurs du Louvre, d’Orsay, des musées parisiens qui ne doivent plus subir des règles antédiluviennes… depuis que la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, s’en était affranchie en mars 2015 (lire L’instagram de Fleur Pellerin). 

Les musées publics sont les dépositaires des chefs-d’oeuvre de l’humanité, auxquels d’ailleurs tout un chacun a accès par internet. En vertu de quel raisonnement le visiteur, qui paie son ticket d’entrée (cher, très cher en Autriche), devrait-il avoir moins de droits que l’internaute installé dans son canapé, et être privé du plaisir de prolonger l’émotion ressentie devant un tableau ou une sculpture ? Une exposition temporaire peut-être et encore… Une galerie privée, pourquoi pas.

La Fondation Vuitton montre le bon exemple avec un droit d’entrée de 10 € prix fort et le libre accès photographique à toute la collection Chtchoukine !

Les jeunes gardiens du musée du Belvédère avaient beau répéter que la règle était ce qu’elle était, ils étaient bien conscients de son obsolescence.

img_7726(Josef Capek, mort à Bergen Belsen en 1945 / La Forêt, 1912)

img_7728(Vlaminck, Les Oliviers 1905)

img_7731(Josef Floch, Autoportrait 1922)

img_7733(Emil Nolde, Joseph racontant son rêve, 1910)

img_7738(Ferdinand Hodler, Emotion, 1900)

img_7747-2(Van Gogh, La plaine d’Auvers, 1890)

0x7251ac2279f62050c455819aa273a2f8(Klimt, Judith, 1901)

8860(Josef Danhauser, Wein, Weib und Gesang, 1839)

Une toile qui a inspiré le roi de la valse ?

img_7808(photos à voir : Vienne en musique)

L’imprononçable collection

En russe, il faut cinq lettres pour le nommer : Щукин, en français il en faut onze : ChtchoukineDepuis l’inauguration de l’exposition-événement qui lui est consacrée à la Fondation Louis Vuitton, je n’ai entendu personne prononcer correctement le nom du collectionneur russe, même les journalistes spécialisés. Il est vrai que l’alphabet russe compte plusieurs lettres… qui n’ont pas d’équivalent dans notre alphabet latin, notamment les chuintantes  (ч = tch, ш = ch et Щ que faute de mieux on transcrit par chtch, alors qu’il suffit de redoubler d’intensité dans la prononciation de ch, comme on le ferait naturellement en incitant fortement quelqu’un à se taire : chchchut !).

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Je craignais l’affluence. En choisissant la fin d’après-midi (avant un concert) je l’ai évitée et j’ai pu tranquillement admirer une collection en effet incroyable, magnifiquement disposée dans le bâtiment de Frank Gehry que je découvrais par la même occasion.

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Le personnage et sa collection sont extraordinaires, à tous points de vue. On connaît la plupart des chefs-d’oeuvre que Chtchoukine a rassemblés, on les avait vus pour beaucoup dans les musées Pouchkine de Moscou et de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Mais l’émotion vous submerge de les voir ici superbement exposés, dans des salles (11) hautes et vastes, thématiques (Matisse, Gauguin, Monet, Picasso, les Russes…), où l’on surprend de jeunes guides parler en termes clairs et gourmands des peintres et de leurs toiles.

img_6629(Xan KROHN, Portrait de Sergei Chtchoukine, 1915)

img_6633Dans la deuxième salle, on est convié à un film-performance absolument remarquable de Peter Greenaway et Saskia Boddeke sur l’amitié qui lia Chtchoukine et Matisse.

img_6632(Van Gogh, Portrait du docteur Rey, 1889)img_6631(Cézanne, Le fumeur à la pipe, 1902)

Exceptionnelle cette exposition l’est non seulement par la quantité et la qualité des chefs-d’oeuvre de peintres connus et reconnus, mais aussi par quelques pièces d’artistes russes qui doivent leur formation, leur initiation à la modernité à la fréquentation du collectionneur et de son palais-musée de Moscou.

img_6648(Alexandre RodtchenkoComposition, 1916)

img_6650(Lioubov PopovaConstruction, 1920)

img_6652(Nadejda OudaltsovaLa cruche jaune, 1913)

img_6654(Kazimir MalevitchLa femme au rateau, 1932)

Une exposition à voir absolument ! Réservation en ligne conseillée, tarifs très abordables (de 5 à 10€ l’entrée), seul point négatif, difficile de se restaurer sur place – surtout lorsque, comme hier soir, le minuscule coin-restaurant est privatisé ! -.

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Comme un bonheur arrive rarement seul, le récital donné par Lukas Geniušas à l’auditorium de la Fondation a achevé de rendre la soirée inoubliable. Les deux cahiers d’Etudes de Chopin et quelques bis, pas moins. Une sacrée personnalité ! Un nouveau rendez-vous prévu à Montpellier l’été prochain…

Quand on s’promène au bord de l’eau

Dans La belle équipe (1936), Jean Gabin se promène le dimanche au bord de la Marne du côté de Nogent.

C’est pourtant un autre paysage qu’enfant il a fréquenté, les rives de l’Oise, à Mériel. Aussi sympathiques que soient les méandres de la Marne, je préfère le cours paisible de l’Oise qui, de L’Isle-Adam à Pontoise, offre au promeneur pédestre ou cycliste d’admirables points de vue. Certes les crues de la rivière peuvent être ravageuses et les anciens prenaient bien garde de ne rien construire sur les berges, hors des cabanes de pêche…

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Je ne pouvais pas, me promenant ce dimanche au bord de l’Oise, ne pas penser à la célèbre scène, et à la tout aussi célèbre chanson, du film de Duvivier. Hier soir entrant dans l’appartement où était prévue une soirée d’anniversaire – les enfants de Patrice G. nous avaient demandé de garder le secret et d’arriver à l’avance – je salue des amis de toujours, plus vus depuis un certain temps, et je leur raconte que j’arrive de ma maison située à cent mètres de celle de la jeune Yvonne Printemps et à trois cents de celle où Jean Moncorgé dit Gabin passa son enfance et son adolescence au 34 de la Grand Rue de Mériel.

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J’avais à peine terminé mon propos que se tourne vers notre groupe un homme de belle prestance, qui ressemble tellement à Jean Gabin que c’en est saisissant !… C’est bien Mathias Moncorgé, l’aîné des trois enfants de l’acteur décédé en 1976. Il sera bientôt rejoint par son fils, Alexis, qui a embrassé la vocation de son grand-père au théâtre.

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Le fils de Jean Gabin préside la Société des amis du Musée de Mériel et m’annonce sa prochaine extension au rez-de-chaussée d’un bâtiment municipal où seul le premier étage était consacré à celui qui incarna, entre autres, le commissaire Maigret cher à Simenon. Non seulement la ressemblance physique est saisissante, mais le timbre de voix, l’élocution sont ceux du père.

Mathias Moncorgé se plaignant de l’absence de bonnes tables dans la commune même de Mériel, je lui conseille, soutenu par Jacques S. à qui on ne la fait pas (en cette matière comme en d’autres), l’Auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise où j’ai mes habitudes et dont la table et la cave sont plus qu’à la hauteur de la réputation historique de l’établissement (c’est là que Vincent Van Gogh vécut les derniers mois de sa brève existence et y rendit son dernier soupir).

La conversation roule sur la filmographie de Jean Gabin, que le fils connaît par coeur, dans tous ses détails. Jacques S. lui aussi, mais il cale sur le nom d’une actrice qui joue dans un film de Gilles Grangier de 1969, Sous le signe du taureau (« pas un des meilleurs » selon Mathias Moncorgé) : Colette Deréal. Je ne crois pas avoir déjà vu le film. Même moyen, avec Gabin, et un dialogue signé Audiard, c’est à voir…

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Pauvre Bescherelle

Je ne connais pas l’initiateur du groupe actif sur Facebook et Twitter Bescherelle ta mère qui s’amuse, avec beaucoup d’humour, à repérer toutes les perles du mauvais usage du français.

En me promenant hier dans les environs d’Auvers-sur-Oise, sur le territoire de la commune de Valmondois, je suis passé devant la belle maison familiale de l’illustre grammairien Louis-Nicolas Bescherelle (https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-Nicolas_Bescherelle), puis sur sa tombe dans le petit cimetière qui surplombe le village.

L’état de l’une et de l’autre serait-il une métaphore de la situation actuelle de la langue française, décrépitude et abandon ?

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À la différence d’un ancien président de la République, je ne suis pas un visiteur assidu des cimetières, sauf par triste obligation ou lorsqu’ils témoignent de destins singuliers.

Comme celui d’Auvers-sur-Oise avec la double sépulture des frères Van Gogh, aménagée par le docteur Gachet. Vincent est mort en 1895, son frère Theo un an plus tard aux Pays-Bas, la veuve de ce dernier a fait le choix de réunir les deux frères si proches dans la vie, le transfert de la dépouille de Theo vers Auvers s’est fait juste avant le début de la Première Guerre mondiale.

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Dans une semaine le cimetière de Valmondois sera couvert de chrysanthèmes, hier il était représentatif du peu de considération, de l’oubli même dans lesquels on tient nos gloires passées. Plus personne ne vient entretenir ni fleurir les tombes.

Sauf quand ce joli cimetière est utilisé par le cinéma comme dans Pieds nus sur les limaces, le film de Fabienne Berthaud (2009).

On a peine à reconnaître la pierre tombale de Georges Duhamel, écrivain jadis lu et respecté, membre éminent de l’Académie française, mort en 1966. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Duhamel)

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Son fils, le compositeur Antoine Duhamel (que j’avais connu à France-Musique, puis invité à Liège), disparu il y a un an seulement, n’est pas mieux loti (https://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_Duhamel)IMG_1261

Non loin, un couple star de la télévision française, elle première fiancée d’un fringant jeune homme promis à un brillant avenir, François Mitterrand, née Marie-Louise Terrasse devenue speakerine sous le nom de Catherine Langeais , lui père fondateur de la télévision française d’après-guerre, Pierre Sabbagh (http://www.valmondois.fr/article/catherine-langeais-pierre-sabbagh).

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Morts, enterrés, oubliés…

D’autres anciennes gloires artistiques ont bénéficié de monuments funéraires qui leur évitent l’oubli définitif, comme le sculpteur Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume (un lien avec un grand musicien, claveciniste, pionnier de l’historiquement informé, Antoine Geoffroy-Dechaume, qui officiait au Conservatoire de Poitiers quand j’y étudiais ?), le peintre et graveur Henri Laurent-Desrousseaux.IMG_1259

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Reste heureusement, dans le cas d’Antoine Duhamel, une oeuvre à écouter et redécouvrir, comme cet extrait de la bande originale de Pierrot le Fou de Godard

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Une fête de la musique

Pas question de relancer le débat sur l’utilité, les modalités, les dévoiements de l’idée lancée par Maurice Fleuret, le directeur de la musique du Ministère de la Culture en 1981.

La Fête de la Musique existe, et dans le monde entier. Et chacun la vit comme il l’entend. J’ai quelques raisons d’aimer la proposition de Liège (http://www.oprl.be/news-article.html?tx_ttnews%5BbackPid%5D=18&tx_ttnews%5Btt_news%5D=2059&cHash=cddfebf918)

Mais tout occupé à l’édition 2015 de Montpellier (http://www.festivalradiofrancemontpellier.com), j’ai failli rater une soirée que je ne pouvais pas manquer : la première rencontre entre la pianiste Beatrice Rana et le quatuor Modigliani dans le cadre du 35e Festival d’Auvers sur Oise. Hier soir dans la petite église rendue célèbre par Van Gogh.

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Ma fête de la musique à moi ! Bonheur à l’état pur : j’avais déjà entendu les Modigliani, je les avais invités à Liège en février 2012 (le quatuor de Debussy), mais hier soir menu de fête, l’un de mes quatuors favoris de Mozart, le Köchel* 421 en ré mineur, et le célèbre 12e quatuor dit « Américain » de Dvořák. Il faut un peu de culot, de la part des organisateurs comme des interprètes, pour aligner deux pareils chefs-d’oeuvre dans une première partie de concert. Tout ce qu’on avait envie d’entendre, on l’a eu : tendresse, douceur même, entente fusionnelle dans Mozart, fougue, liberté, romantisme slave assumé dans Dvořák. 

En seconde partie, comme si nous n’étions pas déjà rassasiés, le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure.

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On se dit qu’un éditeur serait bien inspiré d’enregistrer ces cinq là…

En attendant, retour à deux références :

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*Köchel : nom du musicologue qui a, le premier, établi le catalogue (Verzeichnis) des oeuvres de Mozart https://fr.wikipedia.org/wiki/Catalogue_Köchel