Années 20

Je retrouve les Mémoires non publiés de Robert Soetens et ce billet, comme pour prolonger le souvenir d’un concert mémorable jeudi dernier « (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/10/02/linconnu-de-varengeville/)

Retour dans le Paris des années 20 :

« Quant à Milhaud, que je retrouvais au Boeuf sur le Toit, il me fit connaître Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Poulenc, Wiener et Doucet, les incomparables duettistes, dont les pianos – des « crapauds » – vu l’exiguïté du bar, se chevauchaient l’un l’autre; la technique volubile de Doucet venait envelopper de ses arabesques le jeu thématique, syncopé, volontairement accusé de Wiener.Unknown

Honegger avait déjà publié ses deux excellentes sonates pour violon et piano, dont je m’empressai d’être l’interprète, Germaine Tailleferre allait dédier à Jacques Thibaud sa charmante et féminine Sonate, qu’ils créèrent ensemble…….

…La Salle Pleyel de cette époque, encore très recherchée, était toujours celle de la rue Rochechouart, où joua Chopin, on l’appelait Les Salons Pleyel, Ysaye et Pugno y donnaient régulièrement leurs séances de sonates, de même que Capet avec son quatuor.

Je choisis ce temple sacré de la musique pour y donner deux récitals à quelques jours d’intervalle. Au programme du premier la 3e partita de Bach intégralement tout comme Enesco qui fut le premier à programmer en concert une Suite de Bach entière, ma deuxième audace fut de donner à Paris en première audition le 23 janvier 1925 dans la version violon avec piano de la rhapsodie Tzigane de Ravel qui venait d’être publiée…

… L’accoutumance à l’écriture violonistique d’Ysaye, de Bartok, Prokofiev et autres contemporains a fait monter le niveau technique considérablement…

Clin d’oeil à Tedi Papavrami, qui vient d’être récompensé d’un Diapason d’Or 2014 pour son enregistrement des six sonates d’Ysaye pour violon seul

Unknown

Ravel en Norvège

En 1925, Robert Soëtens (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/02/une-lettre/) est chargé de la programmation de la Philharmonie d’Oslo : « Les fonctions qui m’étaient demandées étaient d’assumer les concerts symphoniques, de jouer des concertos en soliste, de faire travailler les violonistes – dont beaucoup furent des élèves privés désireux de s’initier à l’école française de l’archet – et de préparer six  programmes de musique de chambre par saison, principalement des quatuors à cordes /…./ Je fis entendre les quatuors de Debussy et Ravel, le Concert de Chausson, les Nocturnes de Debussy, les Evocations de Roussel et fis inviter les chefs français Pierre Monteux et Vladimir Golschmann, les pianistes Yves Nat et Robert Casadesus, et j’eus la joie d’accueillir Ravel en personne. Il faisait une tournée en Scandinavie avec une cantatrice qu’il accompagnait au piano dans ses propres oeuvres vocales. Il avait accepté de jouer sa Sonatine, ce qui ne lui déplaisait pas bien qu’ayant conscience de ses moyens pianistiques très modestes. »

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« Pour constituer un programme entièrement consacré à ses oeuvres, on m’avait demandé de jouer Tzigane : « Mais je ne peux pas jouer la partie de piano ,trop difficile pour moi » me dit Ravel avec sa modestie craintive. « Eh bien, lui dis-je, jouons ensemble votre Berceuse(*), j’ai un pianiste qui peut m’accompagner dans Tzigane« .

Le soir du concert, nous entrâmes tous trois sur la scène; l’accompagnateur s’assit au piano à côté de Ravel pour lui tourner l’unique page de la Berceuse, après quoi pour Tzigane ils échangèrent leurs places, Ravel devenant le tourneur de pages !

Après un succès délirant et d’interminables saluts tous trois ensemble, je m’esquivai, laissant Ravel seul avec sa Sonatine, et le tourneur de pages. De la coulisse, je l’écoutais et le voyais très affairé, très appliqué à regarder tour à tout son clavier, sa musique, ses doigts, comme un bon élève désireux de faire de son mieux, et prenant son rôle d’interprète très au sérieux. Arrivé au bout de ce pur chef-d’oeuvre qu’est sa Sonatine, il sortit de scène avec un air catastrophé, bien qu’acclamé par un public enthousiaste et conquis tout autant par le compositeur que par l’ingénuité apparente de sa personne. « Quel triomphe, lui dis-je, mais vous n’avez pas l’air content ? – C’est affreux, me dit-il, en me regardant consterné, j’ai sauté deux lignes…!Mais rassurez-vous, lui répliquai-je, c’est sans importance, personne n’a pu s’en apercevoir, c’était une première audition à Oslo, et vous pouvez être assuré que l’auteur n’était sûrement pas dans la salle ! » Ces propos calmèrent son inquiétude, je vis son regard se détendre et il souriait comme un enfant ayant échappé à une semonce. Il y avait, chez Ravel, ces contrastes extrêmes entre son aspect physique menu, fragile, méticuleux, son esprit enfantin, et la virile puissance créatrice d’un compositeur génial. »

(*) Un pur chef d’oeuvre de quelques lignes, écrit en hommage à son maître Gabriel Fauré, dont le thème est constitué par les notes correspondant aux lettres de ces deux noms, selon la notation anglo-saxonne

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