William et Elizabeth

7782930787_elizabeth-ii-avec-ses-5-arriere-petits-enfants-et-2-petits-enfants

Ce n’est pas l’histoire d’une reine nonagénaire et de son arrière-petit-fils telle qu’elle est saisie sur cette photo d’Annie Leibowitz.

Mais d’une autre Elizabeth, la première du nom, et du plus célèbre poète et dramaturge anglais, mort il y a 400 ans, le 23 avril 1616, dans sa ville natale Stradford-upon-Avon, William Shakespeare.

MTE1ODA0OTcxNzgzMzkwNzMz

 

queen-elizabeth-1

Loin de moi la prétention d’évoquer dans ce simple billet la contribution considérable de la souveraine et du dramaturge à la musique. Je me demande si Shakespeare ne détient pas le record d’ouvrages qui ont inspiré les compositeurs de toutes nationalités et cultures depuis quatre siècles…

Restons-en à ces ouvrages nés sous le règne (44 ans !) de la dernière des Tudor (https://fr.wikipedia.org/wiki/Élisabeth_Ire_(reine_d%27Angleterre) et particulièrement aux comédies surgies de l’imagination de Shakespeare pendant cette période.

Much ado about nothing / Beaucoup de bruit pour rien (https://fr.wikipedia.org/wiki/Beaucoup_de_bruit_pour_rien) : Berlioz s’en inspire librement pour son opéra Béatrice et Bénédict. Le grand Colin Davis a laissé trois enregistrements de l’oeuvre, tous avec le London Symphony, le dernier en date capté en concert quelques mois avant sa mort.

71asxqn7FKL._SL1144_

En décembre 2009, Sir Colin avait reçu la Queen’s Medal for Music des mains de la reine.

94152134
LONDON, ENGLAND – DECEMBER 08: HM Queen Elizabeth II presents the Queen’s medal for music to conductor Sir Colin Davis at Mansion House on December 8, 2009 in London, England. The Queen was at Mansion House to see a performance by the London Symphony Orchestra and to present The Queen’s medal for Music to Sir Colin Davis. (Photo by Chris Jackson/Getty Images)

Le tout jeune Erich-Wolfgang Korngold (1897-1957) écrit en 1919 une musique destinée au Burgtheater de Vienne, il la transformera en suite pour grand orchestre :

51K248RV22L

The Merry Widows of Windsor / Les joyeuses commères de Windsor est une comédie qui résulte d’une commande d’Elizabeth qui souhaitait retrouver le personnage truculent de Falstaff déjà présent dans Henri IV. Les deux plus célèbres avatars lyriques sont évidemment le dernier opéra de Verdi, mais aussi l’ouvrage éponyme d’Otto Nicolai, dont on ne donne souvent que l’ouverture.

Pour le Falstaff de Verdi , les références sont légion. On jettera une oreille plus qu’attentive à un « live » assez extraordinaire de 1993 où l’on retrouve Solti à la tête de l’orchestre philharmonique de Berlin, et dans le rôle-titre le grand José Van Dam

71fT57Fu2fL._SL1419_.jpg

Quant à l’ouvrage de Nicolai, le choix est plus restreint, une belle version Kubelik (Decca), et une récente réédition de la collection Electrola avec le Falstaff immense de Gottlob Frick et le Fenton lumineux de Fritz Wunderlich.

81WuzCFpQZL._SL1425_Suite demain de ce panorama de la comédie shakespearienne mise en musique…

Légendes vives

Une photo prise dimanche sur la scène de l’opéra de Vienne a suffi pour raviver une cohorte de souvenirs émerveillés, tout simplement la découverte et l’apprentissage, par le disque d’abord, des chefs-d’oeuvre de la musique dite « classique ».

12066065_10153644976879304_5449499073066553391_n

Gundula Janowitz (à gauche) et Christa Ludwig (à droite), ont enchanté, formé une grande part de ma mémoire musicale. L’une et l’autre, souvent l’une avec l’autre, étaient de presque tous les enregistrements de Karajan durant les glorieuses décennies 60-70.

Beethoven (la 9e symphonie, la Missa Solemnis), Brahms (le Requiem allemand), Haydn (Les Saisons, la Création), Richard Strauss (Vier letzte Lieder) sont à jamais associés dans ma mémoire à la voix séraphique, et pourtant charnelle, lumineuse, et pourtant tendue, de Gundula Janowitz. 

51XObFt3L3L._SS280 61i7x+fzznL._SS280 61XVVe-sMxL._SS280 416AGhipTOL._SS280 brahms haydn

Lorsque Karajan a gravé la Messe en si et la Passion selon St Matthieu de Bach, il a réuni les deux dames, nées toutes deux à Berlin, l’une en 1928, l’autre en 1937.

bach bach 2

Christa Ludwig s’est, discographiquement parlant, partagée équitablement entre trois chefs qui ne pouvaient se passer d’elle, Karajan, Böhm, Bernstein, joli trio !

Impossible de dresser ici cette incroyable discographie.

mahler Unknown

Et une perle rare de ma discothèque, une Femme sans ombre légendaire, précieusement conservée depuis ce jour de juin 1998, où nous avions fêté les 70 ans de Christa Ludwig sur France Musique.

512PryDJU3L

La dédicace qu’elle m’a laissée sur le livret de ce coffret dit tout de cette femme de tête et de coeur. Comme l’entretien qu’elle avait accordé il y a quelques mois à Forum Opéra : http://www.forumopera.com/actu/christa-ludwig-mezzo-ou-soprano-je-ne-sais-pas.

Ni Gundula Janowitz, ni Christa Ludwig n’ont jamais été qualifiées de « stars »- elles ne se sont jamais revendiquées comme telles ! – Si elles continuent de briller aussi fort dans nos mémoires, c’est parce qu’assurément ce sont de belles personnes, de celles qu’on aime comme nos mères ou nos grand-mères. Avec cette lumière et cette bienveillance intactes dans le regard.

C’était une autre légende que je rencontrais hier soir, à la Philharmonie de Paris, pas une cantatrice, mais un orchestre que je n’avais encore jamais entendu en concert (il y a un début à tout !) : le Gewandhaus de Leipzig. Dirigé par son directeur musical Riccardo Chailly (qui a pris tout le monde de court en annonçant son départ bien avant la fin de son contrat). Une mini-résidence à Paris autour de programmes associant Mozart et Richard Strauss. Il arrive parfois que la réalité ne rejoigne pas la légende. D’où vient cette impression qui ne m’a pas quitté de la soirée que ce Klangkörper – ce « corps sonore » – manque de personnalité ? Sauf quand il se fait partenaire à part entière d’un soliste extraordinaire, le violoniste Christian Tetzlaff qui parvient à nous captiver d’un bout à l’autre du 3e concerto de Mozart. Qui d’autre, Gidon Kremer peut-être ? Souvenir à vif de la dernière rencontre avec l’artiste, un certain 7 janvier 2015 : https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/10/le-silence-des-larmes/

On ne réveille pas un souvenir qui dort

J’aime beaucoup Düsseldorf, la douce quiétude qui règne dans la vieille ville, le long du Rhin. Moins célèbre, moins abîmée aussi, que Cologne.

Comme Bonn est associée à BeethovenDüsseldorf l’est aux Schumann, Robert et Clara. C’est au 15 de la Bilkerstrasse, une jolie rue, bien conservée (ou restaurée !) perpendiculaire à Carlsplatz que le compositeur et son épouse emménagent en 1852 – on a proposé en 1850 au musicien natif de Zwickau (Saxe) le poste convoité et bien rémunéré de Generalmusikdirektor de la ville de Düsseldorf. Le bonheur sera de courte durée, le 4 mars 1854 Robert Schumann est interné à l’asile du Docteur Richarz à Endenich, près de Bonn, dont il ne sortira plus jusqu’à sa mort en 1859.

ImageImageImageD’autres photos de mon excursion rhénane sur http://lemondenimages.me/2014/05/04/un-couple-mythique/

Revenons à Schumann et à sa musique, réputés moins abordables que Beethoven, Mendelssohn ou Brahms. Cliché ? Pas totalement. Certains interprètes ne s’y hasardent pas, parce qu’ils disent ne pas avoir la clé d’un univers puissamment romantique, poétique, fuyant, imprégné de ce concept si allemand de Phantasie. L’opposé de Beethoven en quelque sorte. Au piano, par exemple, les grands interprètes de Beethoven sont rarement de grands schumanniens… et réciproquement.

Schumann, je l’ai d’abord découvert par son univers symphonique. Quatre symphonies (cinq si l’on inclut ce qui ressemble fort à une symphonie, le triptyque « Ouverture, scherzo et finale »). Un corpus longtemps considéré avec dédain (ou crainte ?) par les chefs d’orchestre qui lui préféraient de loin Beethoven ou Brahms. On a même avancé que Schumann ne savait pas orchestrer – d’ailleurs Mahler lui-même a réorchestré les symphonies de Schumann !

Comme souvent, c’est par des 33 tours soldés ou trouvés à bon marché que j’ai abordé les symphonies de Schumann. D’abord la 2e symphonie et la rare ouverture Jules César par Georg Solti et l’orchestre philharmonique de Vienne (Decca). J’avais dû en lire une bonne critique, sur l’énergie déployée par le chef hongrois, les qualités de l’orchestre, etc… Puis la 1ere symphonie avec le jeune Daniel Barenboim dirigeant le somptueux orchestre symphonique de Chicago (Deutsche Grammophon). Longtemps, dans mon esprit, ces versions ont été mes références.

Image

J’ai réécouté Solti il y a quelques mois, et je me suis demandé comment j’avais pu aimer une vision aussi raide, martiale même, dépourvue de toute Phantasie schumannienne.

Et puis j’ai commandé (en Italie) et reçu tout récemment un coffret d’une vingtaine de CD de Daniel Barenboim chef d’orchestre, qui reprend des enregistrements de ses périodes Paris et Chicago, pour certains indisponibles depuis longtemps. Et justement les 1ere et 4eme symphonies de Schumann.

ImageEt de nouveau déception, le contraire de mon souvenir : un jeune chef qui étire, ralentit, alanguit, pour imiter sans doute son mentor et modèle Furtwängler, sans y parvenir !

C’est le risque de raviver ses souvenirs de jeunesse !

Le paradoxe dans l’histoire, c’est que c’est le chef le plus austère et sage d’apparence, Wolfgang Sawallisch, qui reste, avec son intégrale réalisée avec le plus bel orchestre schumannien du monde, la Staatskapelle de Dresde, la référence indétrônée depuis 40 ans.

ImageOn ne doit pas faire la fine bouche sur le coffret tout récent d’Archiv/DGG : John Eliot Gardiner est trop rationnel, contrôlé, pour convaincre vraiment dans cette véritable intégrale symphonique Schumann… En revanche, Le Paradis et la Péri, belle fresque vocale et chorale, lui convient admirablement. Et j’ai toujours eu une vraie tendresse pour l’enregistrement réalisé pour Erato par Armin Jordan et l’Orchestre de la Suisse Romande.

ImageImage

Parcourant hier la vieille ville de Düsseldorf, je repensais aussi à un excellent policier, paru il y a quatre ans, et dont je conseille vivement la lecture :

Image

Le sujet : Dans l’Allemagne du XIXe siècle, les compositeurs étaient ce que sont les rock stars aujourd’hui : célèbres, courtisés, jalousés, entourés d’admirateurs et d’ennemis. Alors, quand un des nombreux parasites qui constituent l’entourage de Robert et Clara Schumann est assassiné dans d’étranges circonstances, l’inspecteur Hermann Preiss de Düsseldorf tente de résoudre le mystère, ainsi que l’énigme d’un la qui s’obstine à sonner faux sur le piano de M. Schumann ou à lui bourdonner aux oreilles tel le plus terrible des acouphènes- Sur ce la, les avis des témoins sont partagés : Liszt, Brahms, Helena, la belle violoncelliste amie de Preiss, Hupfer, l’accordeur des plus grands, chacun a quelque chose à en dire, ou à se reprocher. Avec un humour subtil, Morley Torgov nous balade dans les cercles musicaux et les soirées de Düsseldorf. Belles femmes et bijoux, jeunes arrivistes tel Liszt drapé dans sa cape noire, journaliste prêt au chantage, tout cela est vu par les yeux et raconté par la voix de l’inspecteur Preiss, vieux routard des rues sordides et des bassesses de l’âme humaine. L’accordeur est-il honnête ? Clara aurait-elle un amant ? Robert ment-il entre ses crises de démence ? Comme dans les bons vieux polars en huis clos, les suspects sont en nombre restreint, mais ils le sont bien tous, surtout quand de nouveaux éléments permettent d’ajouter aux soupçons et que l’on découvre des raisons de complicité entre eux. Très finement, ce roman est basé sur la stricte réalité (hormis le crime) d’un milieu, d’une époque et de personnages essentiels dans l’histoire de la musique. voilà pourquoi Meurtre en la majeur est un livre hors norme. »