Je préparais un billet sur lui en prévision d’un coffret annoncé chez Warner début avril.
On a appris hier le décès, survenu lundi dans sa retraite tourangelle, du chef d’orchestre français Louis Frémaux, contemporain de Georges Prêtre, Pierre Boulez…Un petit air de Marcel Marceau, encore l’une de ces baguettes hexagonales qui a fait l’essentiel de sa carrière hors de son pays natal. C’est vrai il y eut Monte-Carlo et trois années à l’orchestre national de Lyon. Mais qui, même parmi les mélomanes attentifs, connaît encore son nom, sa carrière ? Pourtant, nous sommes quelques-uns à avoir toujours chéri les quelques CD qu’on trouvait au hasard des rééditions… et des magasins.
La musique française, un ton, une allure, une élégance et – ce coffret le rappelle judicieusement – un très bel orchestre, celui de Birmingham, qui existait avant l’ère Rattle !Des tendresses particulières pour ses Berlioz, Ibert et Bizet. Pour d’autres labels (Collins) il a laissé aussi de grands Ravel. Un coffret rassemble d’ailleurs Frémaux et Skrowaczewski, disparu il y a un mois..
Chez Deutsche Grammophon, un témoignage du chef à Monte Carlo :
Après les Beethoven, Mahler, Bruckner de Michael Gielen(lire L’inconnu de la baguette), ce sont des coffrets composites, mais extraordinairement passionnants, qui nous sont proposés.
D’abord parce qu’ils illustrent l’étendue du répertoire de ce contemporain de Pierre Boulez, à qui il a souvent été comparé et dont il partageait plus d’un trait commun. Mais à la différence du Français, Gielen l’Autrichien n’a jamais oublié les racines de la musique qui l’a nourri, et a toujours dirigé le répertoire classique, en même temps qu’il défendait et promouvait la création contemporaine. Et, sans qu’il ait eu besoin de le dire et de l’afficher, dans le même état d’esprit qu’Harconcourt ou Gardiner : le respect du texte, de l’Urtext. Ses Haydn manquent un peu de la fantaisie qu’y mettait un Jochum. Mais tout le reste paraît simplement évident, justesse des tempi, des phrasés, sens de la ligne (cf. les vidéos ci-dessous).
Le 4ème volume de cette Michael Gielen Editionest peut-être encore plus exceptionnel : le Requiem de Berlioz, les Scènes de Faust de Schumann– qui rappellent combien Gielen était un maître des grandes architectures (sa Huitième de Mahler, les Gurre-Lieder, la Missa solemnis, etc.), mais, plus inattendus, Weber, Suk,Tchaikovski ou Dvorak – et un magnifique témoignage de l’art du grand violoncelliste Heinrich Schiffdisparu le 23 décembre dernier.
Et cerise sur le gâteau, une prodigieuse Kaiserwalzer – un bis – qui nous fait regretter que Gielen n’ait jamais été invité à diriger le concert de Nouvel an à Vienne. Pas assez médiatique, un look trop austère sans doute. Et pourtant quelle leçon de style, d’élégance, tout simplement du respect du texte…
On espère encore plusieurs volumes qui devraient rendre justice à ce grand chef… et à l’orchestre qu’il a dirigé et qui a maintenant fusionné avec Stuttgart !
Non je ne relance pas le débat – qui n’en est pas un d’ailleurs ! – sur le public de la musique classique, l’aspect supposément élitaire du concert classique, etc.. Je me suis souvent exprimé sur ce blog, et pense avoir démontré l’inanité de ces clichés dans mes responsabilités passées et actuelles. Pour faire simple, ceux qui véhiculent ces clichés – et malheureusement ils sont encore nombreux – sont ceux qu’on ne voit jamais au concert !
Je viens d’assister coup sur coup à deux concerts, très (trop ?) classiques dans leurs programmes, dont les interprètes témoignaient, s’il en était besoin, que la valeur n’attend définitivement pas le nombre des années.
Jérémie Rhorerdirigeait jeudi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le Requiem de Verdi. À la tête de l’Orchestre National de France et du Choeur de Radio France. Avec un quatuor de solistes où le baryton-basse Ildebrando d’Arcangelo faisait figure de grand aîné du haut de ses 46 ans ! J’en entendais autour de moi douter qu’une aussi jeune équipe soit de taille à affronter le chef-d’oeuvre de Verdi, j’ai même lu des critiques dans le même sens. Toujours les clichés… Moi j’ai entendu des voix ardentes, musiciennes, qui ne faisaient pas un numéro de bête de scène. Et je suis sorti heureux de cette soirée*
Vendredi soir, à l’Auditorium de la Maison de la radio, l’attraction c’était un musicien de 27 ans, le pianiste et chef israélien Lahav Shani.
Le microcosme musical ne parle que de lui depuis deux ou trois ans. Surtout depuis qu’il a remplacé, au pied levé, Philippe Jordan dans une tournée de l’Orchestre symphonique deVienne il y a quelques mois, ou Franz Welser-Moest avec l’autre phalange viennoise, les Wiener Philharmoniker ! Un surdoué à l’évidence. Avec l’Orchestre philharmonique de Radio France, il avait choisi un programme à la fois populaire et original : les danses symphoniques de West Side Story de Bernstein, le second concerto pour piano – qu’on ne donne jamais en concert ! – et la 9ème symphonie de Chostakovitch.
En ce dimanche d’automne, une musique qui accompagne idéalement les couleurs de la saison, le deuxième mouvement du second concerto de Chostakovitch que Lahav Shani jouait et dirigeait du clavier.
*J’ai pris le parti de ne pas faire de critique des concerts auxquels j’assiste. Ce n’est pas mon rôle. Mais je ne peux m’interdire d’exprimer mon enthousiasme. Et ces deux soirées m’ont enthousiasmé !
Un énorme pavé, format 33 tours, regroupant tous les enregistrements réalisés ces quinze dernières années pour Sony (et Deutsche Harmonia Mundi). Y compris les ultimes CD Beethoven posthumes, plusieurs « nouveautés », des enregistrements de 2007 « autorisés » mais non publiés jusqu’à ce coffret : le Stabat Mater de Dvorak, le Christ au mont des Oliviers de Beethoven, et deux cantates de Bach (26 et 36). S’y ajoute un somptueux ouvrage de 140 pages, remarquablement présenté et illustré, dans lequel chaque oeuvre, chaque période abordée par Harnoncourt dans ses disques est documentée par le maître lui-même – souvent par le biais d’interviews contemporaines des enregistrements – dans cette langue si éloquente, brillante…et compréhensible, qui nous rend plus intelligents, plus cultivés, plus curieux encore de partager les découvertes et les recherches que le chef disparu a menées pendant plus de soixante ans.
Aussi imposant soit-il, ce coffret n’est certes pas complètement représentatif de l’art et de la personnalité d’Harnoncourt, tels qu’ils se sont inscrits dans la mémoire des musiciens et des mélomanes. Tout son travail de recherche sur le répertoire baroque et classique, entrepris dès le mitan des années 50, n’est présent ici que par les reprises d’ouvrages qu’il avait déjà enregistrés chez Teldec/Warner (aurons-nous un jour une « édition » Harnoncourt intégrale ?) : Requiem et dernières symphonies de Mozart, quelques cantates et l’Oratorio de Noël de Bach. Mais le bouquet final est extraordinaire : les Symphonies parisiennes de Haydn, les symphonies de jeunesse de Mozart – on est un peu moins enthousiaste d’un curieux alliage avec Lang Lang – , une paire de symphonies de Bruckner, une grandiose Paradis et la Péri de Schumann, un austère Requiem allemand de Brahms, toute une ribambelle de valses viennoises qui mériteraient vraiment un plus large sourire. Et des incursions pour le moins exotiques : Verdi et son Requiem (Harnoncourt s’est même essayé à Aida.. chez Warner !), des Dvorak, Smetana, Bartok, jusqu’à Porgy and Bessde Gershwin ! Mais quand on lit ce qu’Harnoncourt dit de ces oeuvres et de ces compositeurs, on les comprend (et on les entend) avec d’autres oreilles…
Absolument indispensable !
Tous les détails, oeuvres, interprètes, dates et lieux d’enregistrement à voir ici : Nikolaus le Grand
On relira avec intérêt la dernière interview que Nikolaus Harnoncourt avait accordée – en 2013 – au magazine Diapason : La dernière interview
PS 1 Précision utile, qui répondra aussi à quelques commentaires sur Facebook : tous les disques, coffrets, que j’évoque sur mon blog, je les achète moi-même. À quelques très rares exceptions près, je ne les reçois pas gratuitement ni des éditeurs (ce qu’on appelle des « services de presse ») ni des artistes. Ma liberté est aussi à ce prix ! Accessoirement, j’ai appris à trouver les meilleurs fournisseurs au meilleur prix, en neuf ou en occasion.
PS 2 J’en profite pour rappeler à mes lecteurs qui sont à Paris ou qui passent par la capitale française qu’il y a, au 38 boulevard St Germain (en face de l’église St Nicolas du Chardonnet et de la Mutualité), le meilleur magasin classique de « seconde main » – avec beaucoup d’imports japonais -. Une visite régulière s’impose. Et pour ceux qui sont trop loin de Paris, le site est là pour combler vos attentes : Melomania, la passion du classique.
Il aura fallu attendre le dixième anniversaire de sa mort, le 20 septembre 2006, pour qu’enfin un hommage discographique digne de ce nom, et surtout digne de sa personnalité, soit rendu à Armin Jordan.
C’est dans la prestigieuse collection Icon de Warner que l’ami Jean-Charles Hoffelé a regroupé tout le legs symphonique français du grand chef suisse, publié jadis par Erato, 13 galettes généreusement remplies, avec plusieurs inédits en CD – notamment les références des deux chefs-d’oeuvre symphoniques de Guillaume Lekeu, cet extraordinaire compositeur belge, prématurément disparu à 24 ans, son Adagio pour orchestre à cordes (qui préfigure la Nuit transfigurée de Schoenberg) et sa Fantaisie sur deux airs populaires angevins.
J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse. Il était le patron de l’Orchestre de la SuisseRomande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle. Puisque le 13ème CD de ce coffret nous restitue un enregistrement resté confidentiel de mélodies françaises avec Felicity Lott, ce souvenir de la première rencontre entre la cantatrice britannique et le chef suisse : Voisine.
Un autre souvenir lié à Disques en lice, l’émission de critique de disques créée fin 1987 par la chaîne culturelle (Espace 2) de la radio suisse, sous la houlette de François Hudry (Pierre Gorjat et moi formions avec lui le trio infernal de l’émission !). Lorsque, au printemps 1988, paraît l’enregistrement de la Symphonie de Franck réalisé par Armin Jordan à la tête de « son » OSR, François Hudry invite le chef à participer à l’émission. Pari risqué, même si l’écoute se fait à l’aveugle. Mais Armin est un bon client et joue le jeu (dommage que l’émission n’ait pas été filmée : ce qui s’est dit et montré hors micro valait le détour, comme toujours avec lui !). Six versions en lice, dont un « live » mythique de Furtwängler avec le Philharmonique de Vienne qui commence en catastrophe (Jordan est scandalisé « mais c’est pas possible » !), et parmi elles, les deux versions de l’Orchestre de la Suisse romande, celle d’Ansermet en 1961 et la sienne. Sans nous forcer (ni nous influencer) les uns les autres, nous reconnaissons immédiatement le son de l’OSR, même à 25 ans d’écart.
Ce coffret, à petit prix, est évidemment un indispensable de toute discothèque. Pour retrouver l’état de grâce dans lequel public et musiciens étaient placés chaque fois qu’Armin Jordan dirigeait cette musique française qu’il aimait tant. On espère maintenant la réédition de tout le reste, notamment le répertoire germanique, et les opéras !
On a appris hier la mort, quelques jours après son 90ème anniversaire, du dramaturge anglais Peter Shaffer.
Dans la mémoire collective, il restera l’homme de deux pièces, adaptées pour le grand écran, Equus et Amadeus.
Equus a connu divers avatars, un film de Sidney Lumet d’abord, avec une distribution dominée par Richard Burton
Puis une adaptation en 2007 sur une scène du West End, avec le gentil héros de Harry Potter devenu grand, Daniel Radcliffe. Pas de commentaire sur le clip ci-dessous…
Mais pour des générations d’apprentis mélomanes, c’est Amadeus, la pièce – qui n’a jamais quitté l’affiche – et surtout le film de Milos Forman, qui resteront associés au nom de Peter Shaffer. La critique n’a pas toujours été tendre ni avec la pièce ni avec le film. Il n’en demeure pas moins que l’un et l’autre ont plus fait pour Mozart et l’amour de sa musique que des dizaines de campagnes de publicité ou de cours magistraux. Comme, en d’autres occasions, Tous les matins du monde pour la viole de gambe ou Le Roi danse pour la musique du Grand Siècle.
Ce que dit Peter Shaffer dit de la fin du film, de Mozart, de sa musique, est d’une belle pertinence.