Les surdouées

La comparaison pourra surprendre, et pourtant l’une me fait souvent penser à l’autre. Deux pianistes, deux femmes, si différentes en apparence, si ressemblantes à beaucoup d’égards. Yuja Wang (28 ans) et Martha Argerich (74 ans).

Comme beaucoup, j’ai tiqué quand j’ai vu le premier disque de la toute jeune Chinoise, passée par les Etats-Unis (pur produit du Curtis Institute de Philadelphie) :

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On sait que le chef italien n’a jamais été insensible aux jeunes talents féminins, et on pensait qu’il avait de nouveau succombé à l’élan de cette jeunesse exotique. Et puis on a écouté le disque, on a oublié tous ses a priori et revécu le choc éprouvé avec un autre disque – même programme – aujourd’hui complètement oublié, paru en 1989, avec une pianiste d’origine philippine, elle aussi passée par le Curtis, Cecile Licad

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Mais un excellent premier disque suffit-il à installer durablement une réputation, sinon une carrière, Yuja Wang allait-elle suivre les traces de son aîné de cinq ans (!), Lang Lang, techniquement surdoué, mais musicalement plus incertain (pour user d’un euphémisme !) ?

Rien de mieux que le concert pour rassurer, ou non, ses oreilles. Ce que j’ai fait pour l’un, puis l’autre. Yuja Wang c’était il y a un an exactement à Zurich, où elle accompagnait les débuts de Lionel Bringuier comme directeur musical de la Tonhalle. Dans le 2e concerto pour piano de Prokofiev que j’avais jusqu’alors toujours trouvé trop long, démonstratif et indigeste. Et soudain je n’avais plus entendu que de la musique, au-delà d’une technique incroyablement dominée, un dialogue amoureux avec l’orchestre, et surtout une attitude au piano, un calme olympien, en contraste total avec les minauderies, les poses de son confrère et compatriote. Et déjà j’avais pensé à Martha Argerich, cette attaque si particulière du clavier, à la fois griffe et caresse, cette impression que la technique est toujours au service d’un discours, jamais une fin en soi, et surtout pas un étalage.

Lundi soir, à la Philharmonie de Paris, Yuja Wang jouait le 4e concerto de Beethoven. Une autre paire de manches que la pyrotechnie de Rachmaninov ou Prokofiev. Le concerto (de Beethoven) préféré des pianistes (j’ai plus d’affection pour le 3eme). Les doigts ne suffisent pas, même s’il en faut. Beethoven peut résister même aux plus consentants. Comme il y a un an à Zurich, j’ai rendu les armes : une technique entièrement mise au service d’une complicité de chaque mesure avec les musiciens du San Francisco Symphony et de leur vénérable chef Michael Tilson Thomas (à force d’avoir toujours l’air d’un éternel jeune premier, MTT a quand même largement franchi le cap de la septantaine). Pas de déferlement incongru dans les cadences pourtant redoutables, pas de surlignage de mauvais goût, parfois un excès de pudeur, là où d’autres déclament avec plus d’insistance. En bis, l’arrangement hallucinant d’humour et de virtuosité de la Marche turque de Mozart dû à Arcadi Volodos, et, d’une simplicité toute de tendresse émue, un arrangement d’Orphée de Gluck. 

On l’aura compris, j’en pince pour Yuja, et j’attends avec impatience les Ravel qu’elle a enregistrés avec Lionel Bringuier à Zurich :

La transition est toute trouvée avec Martha Argerich, qui m’a marqué à jamais avec le concerto en sol, que je l’ai entendue jouer si souvent pendant la longue tournée de l’Orchestre de la Suisse romande au Japon et en Californie à l’automne 1987 (sous la direction d’Armin Jordan). Jamais elle ne jouait de la même manière, même si la patte Argerich est toujours immédiatement reconnaissable.

Deutsche Grammophon a regroupé en un beau coffret rouge de 48 CD tout ce que la pianiste argentine a gravé pour le label jaune ou Philips, en studio comme en concert. Il y a évidemment pas mal de doublons, au moins trois fois le 1er concerto de Tchaikovski, celui de Schumann, le 2ème de Beethoven, deux fois Ravel – les très récents « live » de Lugano, parfois plus intéressants que ceux qu’EMI/Warner édite chaque année. On ne va pas se lancer dans une critique détaillée, qui n’aurait aucun sens, et dont je serais incapable. Une remarque sur la composition de ce coffret : même s’il reprend les pochettes d’origine, la plupart des galettes ont un minutage généreux. Juste un petit pataquès, contrairement à ce qu’indique la liste ci-dessous, les CD 10 et 11, très courts l’un et l’autre, contiennent deux fois la même version de la sonate pour 2 pianos et percussions en version orchestrale de Bartok, avec les compléments (Noces de Stravinsky dirigées par Bernstein sur le 10, les Danses de Galanta de Kodaly par Zinman sur le 11) on faisait aisément tenir le tout sur un seul disque ! Mais les trésors de ce coffret sont en telle quantité et qualité qu’on ne va pas s’arrêter à un aussi petit défaut. Le coffret n’arrive en France que début octobre, mais il est déjà disponible dans d’autres pays européens, et mon impatience l’a une fois de plus emporté !

91z4AuFIe8L._SL1500_CD 1: DEBUT RECITAL: CHOPIN: Scherzo no. 3, BRAHMS: 2 Rhapsodies op. 79, PROKOFIEV: Toccata op. 11, RAVEL: Jeux d’eau, CHOPIN: Barcarolle op. 60, LISZT: Hungarian Rhapsody no. 6

  • CD 2:CHOPIN: Piano Sonata no. 3, Polonaise-Fantaisie op. 61, Polonaise no. 6 op. 53, 3 Mazurkas op. 59
  • CD 3: PROKOFIEV: Concerto no. 3 in C major/ RAVEL: Concerto in G major Berliner Philharmoniker / Abbado
  • CD 4: CHOPIN: Piano Concerto no 1 in E minor / LISZT: Piano Concerto no. 1 in E flat major London Symphony Orchestra / Abbado RAVEL: Piano Concerto in G major London Symphony Orchestra / Abbado
  • CD 5: TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor Royal Philharmonic orchestra / Dutoit MENDELSSOHN: Concerto for Violin, Piano and String Orchestra Kremer/OCO
  • CD 6:LISZT: Sonata in B minor / SCHUMANN: Sonata no. 2 in G minor
  • CD 7: CHOPIN: Piano Sonata no. 2, Andante spianato et Grande Polonaise op. 22, Scherzo no. 2
  • CD 8: RAVEL: Gaspard de la Nuit, Sonatine, Valses nobles et sentimentales
  • CD 9: CHOPIN: 24 Preludes op. 28, Prelude in C sharp minor op. 45, Prelude in A flat major op. posth.
  • CD 10: STRAVINSKY: Les Noces (The Wedding) Anny Mory, soprano / Patricia Parker, mezzo-soprano / John Mitchinson, tenor / Paul Hudson, bass Krystian Zimerman, Cyprien Katsaris, Homero Francesch, piano I – IV English Bach Festival Chorus / English Bach Festival Percussion Ensemble LEONARD BERNSTEIN, BARTÓK: Concerto for Two Pianos and Percussion, BB 115 (Sz 110) Nelson Freire, pianos / Jan Labordus, Jan Pustjens, percussion Concertgebouw Orchestra, Amsterdam / DAVID ZINMAN
  • CD 11: BARTÓK: Sonata for Two Pianos and Percussion, BB 115 (Sz 110) / MOZART: Andante with Five Variations in G major for piano duet, K. 501 / CLAUDE DEBUSSY: En blanc et noir Martha Argerich, Stephen Kovacevich, pianos / Willy Goudswaard, Michael de Roo, percussion
  • CD 12: SCHUMANN: Piano Concerto in A minor / CHOPIN: Piano Concerto no. 2 in F minor National Symphony Orchestra / Rostropovich
  • CD 13:J. S. BACH: Toccata BWV 911, Partita no. 2 in C minor BWV 826, English Suite no. 2 in A minor
  • CD 14: CHOPIN: Sonata for Piano and Violoncello in G minor, op. 65 / Introduction et Polonaise brillante for Piano and Violoncello in C major, op. 3 / SCHUMANN:Adagio and Allegro for Violoncello and Piano in A flat major, op. 70 With Mstislav Rostropovich, violoncello
  • CD 15: RACHMANINOV: Suite No. 2 for 2 Pianos, op. 17 / RAVEL: La Valse / LUTOSLAWSKI: Variations on a Theme by Paganini With Nelson Freire
  • CD 16: RACHMANINOV: Piano Concerto no. 3 in D minor op. 30 Radio-Symphonie-Orchester Berlin / RICCARDO CHAILLY [Live recording] TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor, op. 23 Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks / KIRILL KONDRASHIN [Live recording]
  • CD 17: RACHMANINOV: Symphonic Dances op. 45 / TCHAIKOVSKY: Nutcracker Suite op. 71a With Nicola Economou
  • CD 18: SCHUMANN: Kinderszenen op. 15, Kreisleriana op. 16
  • CD 19: SCHUBERT: Sonata for Arpeggione and Piano D 821 / SCHUMANN: Fantasiestücke op. 73, 5 Stücke im Volkson op. 102 With Mischa Maisky, violoncello
  • CD 20: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 12 nos. 1 – 3 With Gidon Kremer, violin
  • CD 21: J. S. BACH: Cello Sonatas BWV 1027 – 1029 With Mischa Maisky, violoncello
  • CD 22: SAINT-SAËNS: Le Carnaval des Animaux Martha Argerich, Nelson Freire, pianos Gidon Kremer, Isabelle van Keulen, violins
  • CD 23: BEETHOVEN: Piano Concertos nos. 1 & 2 Philharmonia Orchestra / Sinopoli
  • CD 24: SCHUMANN: Violin Sonatas opp. 105 & 121 Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
  • CD 25:BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 23 & op. 24 “Spring” Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
  • CD 26: BARTÓK: Sonata for Violin and Piano no.1 / JANÁČEK: Sonata for Violin and Piano / OLIVIER MESSIAEN: Theme and Variations for Violin and Piano With Gidon Kremer, violin
  • CD 27: BEETHOVEN: 12 Variations on the Theme “Ein Mädchen oder Weibchen” op. 66 Cello Sonatas op. 5 nos. 1 & 2 / 7 Variations on the Duet “Bei Männern, welche Liebe fühlen“ WoO 46 With Mischa Maisky, violoncello
  • CD 28: PROKOFIEV: Violin Sonata no. 1 op. 80 / Five Melodies for Violin and Piano op. 35 bis / Violin Sonata no. 2 op. 94a With Gidon Kremer, violin
  • CD 29: BEETHOVEN: Cello Sonatas op. 69, op. 102 nos. 1 & 2 / 12 Variations on a Theme from Handel’s Oratorio “Judas Maccabaeus”, WoO 45 With Mischa Maisky, violoncello
  • CD 30: SHOSTAKOVICH: Concerto for Piano, Trumpet and String Orchestra op. 35 / HAYDN: Piano Concerto in D major Hob.XVIII:11 With Guy Touvron Württembergisches Kammerorchester Heilbronn / Jörg Faerber TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor op. 23 Berliner Philharmoniker / Abbado
  • CD 31:BARTÓK: Sonata for two pianos and percussion / RAVEL: Ma Mère l’Oye, Rapsodie espagnole With Freire, Sado and Guggeis
  • CD 32: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 30 nos. 1 – 3 Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
  • CD 33: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 47 “Kreutzer”& op. 96 With Gidon Kremer, violin
  • CD 34: SHOSTAKOVICH: Piano Trio no. 2 in E minor op. 67 / TCHAIKOVSKY: Piano Trio in A minor op. 50 / KIESEWETTER: Tango pathétique (encore) With Kremer and Maisky
  • CD 35: SCHUMANN: Adagio & Allegro op. 70, 3 Fantasiestücke op. 73, Romanze op. 94 no. 1, 5 Stücke im Volkston op. 102, Märchenbild op. 113 no. 1 Mischa Maisky, violoncello / Martha Argerich, piano Mischa Maisky / Orpheus Chamber Orchestra BEETHOVEN: Violin Sonata no. 9 in A major, op. 47 “Kreutzer” Vadim Repin, violin / Martha Argerich, piano
  • CD 36: BEETHOVEN: Piano Concertos nos. 2 & 3 Mahler Chamber Orchestra / Abbado
  • CD 37: MISCHA MAISKY · MARTHA ARGERICH: LIVE IN JAPAN CHOPIN: Cello Sonata in G minor op. 65 / FRANCK: Violin Sonata in A major (arranged for cello) DEBUSSY: Cello Sonata in D minor / CHOPIN: Introduction et Polonaise brillante op. 3
  • CD 38:BRAHMS: Piano Quartet no. 1 in G minor op. 25* SCHUMANN: Fantasiestücke op. 88 *Argerich / Kremer / Bashmet / Maisky
  • CD 39: MISCHA MAISKY · MARTHA ARGERICH: IN CONCERT STRAVINSKY: Suite italienne from “Pulcinella” / PROKOFIEV: Sonata for Violoncello and Piano op. 119 / SHOSTAKOVICH: Sonata for Violoncello and Piano op. 40 / PROKOFIEV: Waltz from the Ballet “The Stone Flower”
  • CD 40: PROKOFIEV: Cinderella, Suite from the Ballet op. 87 / RAVEL: Ma Mère l’Oye Argerich / Pletnev
  • CD 41: MARTHA ARGERICH / NELSON FREIRE: LIVE IN SALZBURG BRAHMS: Haydn Variations op. 56b / RACHMANINOV: Symphonic Dances op. 45 / SCHUBERT: Rondo in A major D951 / RAVEL: La Valse
  • CD 42: MOZART:Piano Concertos Nos. 20 & 25 Orchestra Mozart / Abbado
  • CD 43:MARTHA ARGERICH · DANIEL BARENBOIM: PIANO DUOS MOZART: Sonata for Two Pianos KV 448 / SCHUBERT: Variations on an Original Theme D 813 / STRAVINSKY: The Rite of Spring (Version for Piano Duet)
  • CD 44 – 47: LUGANO CONCERTOS 2002 – 2010 CD1: Beethoven: Piano Concerto no. 1, Poulenc: Double Concerto, Mozart: Triple Concerto K.242 CD2: Schumann: Piano Concerto, Prokofiev Concertos nos. 1 & 3 CD3: Beethoven: Piano Concerto no. 2, Liszt: Piano Concerto no. 1, Bartók: Piano Concerto no. 3, Mozart: Andante & Variations K. 501 CD4: Schubert: Divertissement à l’hongroise, Brahms: Liebeslieder-Walzer, Stravinsky: Les Noces, Milhaud: Scaramouche
  • CD 48: CHOPIN: Ballade no. 1 in G minor op. 23; Etude in C sharp minor, op. 10 no. 4 / Mazurkas op. 24 no. 2, op. 33 no. 2, op. 41 nos. 1 & 4, op. 59 nos. 1 – 3, op. 63 no.2 / Nocturne in F major op. 15 no.1, Nocturne in E flat major op. 55 no.2 /Sonata no. 3 in B minor, op. 58 – First release CD

Disques d’été (VI) : les jeunes années

Le 13 juillet 2014 disparaissait l’un des plus célèbres chefs d’orchestre : Lorin Maazel. Le lendemain, l’Orchestre National de France dont il avait été, de 1977 à 1991, le premier chef invité puis le directeur musical, dédiait à sa mémoire son spectaculaire concert du 14 Juillet sous la Tour Eiffel. Nul doute qu’en d’autres temps, le chef américain né à Neuilly en 1930, eût lui-même aimé diriger pareil événement.

Je me suis toujours demandé ce qui avait pu motiver un artiste aussi doué que Maazel à accumuler presque jusqu’à son dernier souffle concerts, disques, positions et cachets mirobolants (il faudra un jour se demander pourquoi et comment on peut payer de telles fortunes, en général sur les deniers publics, à des chefs d’orchestre !), la gloire ultime ? l’appât du toujours plus ?

D’autant qu’à de rares exceptions près Lorin Maazel n’a jamais retrouvé ou cultivé ce qui avait fait l’exceptionnelle originalité de ses jeunes années. Tout ce qu’il a gravé jusqu’à la fin des années 60 peut, encore aujourd’hui, être considéré et écouté comme des références. Tous ses remakes ultérieurs sont le plus souvent plombés par la routine, parfois par le mauvais goût (le pire de tout étant un Boléro de Ravel avec l’orchestre philharmonique de VienneMaazel se permet un ralentissement d’une vulgarité confondante avant la modulation finale).

Dans le beau coffret Deutsche Grammophon récemment réédité, il y a quelques perles inattendues en plus de références incontestées :

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Les références sont par exemple L’Enfant et les sortilèges de Ravel, un petit miracle jamais détrôné depuis 50 ans, la poésie des timbres de l’Orchestre National, une distribution parfaite, une sorte d’état de grâce permanent. Mais, bien moins cités, une 3e symphonie de Brahms emportée, vive, presque violente, la plus rapide de toute la discographie, comme une Ouverture tragique de la même eau. Toutes les « espagnolades » d’une puissance, d’une acuité rythmique, en même temps d’un raffinement, d’une transparence, inouïs : Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov, Tricorne et Amour sorcier de Falla, époustoulfants. Une 5eme et une 6ème symphonies de Beethoven (1960) parmi les plus belles et les mieux captées de toute la discographie. De moindres réussites avec les symphonies de Schubert, mais le mérite à l’époque d’avoir été la première intégrale, et quand même une ardeur juvénile, qui s’est transformée en course de vitesse et en vaine virtuosité dans la dernière intégrale « live » réalisée avec la Radio bavaroise. Et puis d’étonnantes symphonies de Mozart (1, 28 et 41) hyper virtuoses réalisées en 1958 avec un Orchestre National nettement plus à la peine que dans Ravel.

Autre réalisation majeure des années de jeunesse de Lorin Maazel, il est tout juste dans la trentaine, les premières intégrales des symphonies de Sibelius et de Tchaikovski réalisées avec l’orchestre philharmonique de Vienne, dans des prises de son Decca des grandes années. C’est, à mes oreilles, le meilleur de ce que Maazel a légué au disque.  Jamais il n’a retrouvé, même à Cleveland – où il a laissé un Roméo et Juliette de Prokofiev formidable – avec une discographie surabondante et en très grande partie inutile et redondante, le concentré d’énergie et de poésie qui était sa marque première. Et pourtant il a tout enregistré, parfois plusieurs fois, sans jamais laisser une trace durable dans la mémoire des discophiles.

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A l’opéra, ne restent pour moi que de très beaux Puccini, sensuels et coloristes, naguère parus chez RCA, puis quasiment tous réédités par Brilliant Classics dans un gros coffret à petit prix

Disques d’été (II) : vive la Suisse !

Nul ne devrait ignorer que le 1er août est le jour de la Fête Nationale suisse (https://fr.wikipedia.org/wiki/Fête_nationale_suisse).

Petite revue de détail de disques récents d’interprètes hélvètes.

On a en déjà parlé (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/07/27/souvenirs-meles/) : une réédition très bon marché (en téléchargement) d’une intégrale des symphonies et trois ouvertures de Schubert, qui tient fièrement sa place face aux Harnoncourt, Marriner, Abbado et autres références, celle du regretté Marcello Viotti (chef suisse pur jus)

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Marcello était un formidable chef d’opéra, qui a eu heureusement le temps de graver plusieurs ouvrages, dont ces courts opéras de Rossini 

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et son dernier enregistrement avec un « cast » de premier choix :

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L’autre Suisse qui fait l’actualité, tout jeune quadragénaire, qui se partage entre Paris et Vienne, est Philippe Jordan, directeur musical de l’Opéra de Paris et des Wiener Symphoniker. Une discographie encore maigre, mais construite, comme tout ce que fait le fils d’Armin Jordan, avec un soin particulier : musique française à l’honneur – l’atavisme ! -dans des disques où les timbres, la chaleur de l’incomparable orchestre de l’Opéra sont exaltés.

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Enfin, il faudrait y consacrer plusieurs billets – le grand festival suisse de l’été finissant c’est Lucerne, on y a tant de souvenirs ! Personne ne peut oublier celui qui en fut l’âme durant la dernière décennie : Claudio Abbado, qui avait ressuscité l’orchestre du festival de Lucerne, tel que les fondateurs, Ansermet et Toscanini l’avaient imaginé, les meilleurs musiciens d’Europe rassemblés l’espace d’un été sur les rives du Lac des Quatre-Cantons à l’ombre du Rigi et du Pilatus.

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Ouverture

On eût souhaité que ces derniers jours ne fussent que bonheur. Celui de l’ouverture d’un festival auquel on est fidèle depuis 1987 et dont on a désormais la charge.

Mais les mauvaises nouvelles n’attendent pas. La disparition de l’acteur principal du film préféré de mon père, si souvent vu et revu, Docteur Jivago, Omar Sharif

La Grèce : à quoi a servi le référendum de dimanche dernier ? Qui a trompé qui ?

Et puis des changements, bien ou mal vus, c’est selon, dans le paysage radiophonique…

Mais avouera-t-on qu’on n’avait d’yeux et d’oreilles jeudi soir que pour les très jeunes musiciens du Bagad de Lann Bihoué qui ont ouvert l’édition 2015 du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc Roussillon dans un théâtre de Mende plein à craquer :

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Cette vidéo n’existe pas

Conjugaison réussie des plus anciennes traditions populaires et d’un enthousiasme collectif contagieux. Un sénateur-maire et les personnalités locales qui n’étaient pas les dernières à vouloir aller jusqu’au bout de la nuit…

Voir le reportage de France 3http://france3-regions.francetvinfo.fr/languedoc-roussillon/ouverture-celtique-du-festival-de-radio-france-avec-le-bagad-de-lann-bihoue-768343.html

Ce vendredi c’est à Montpellier qu’on allait sentir si cette nouvelle édition prenait (ou non) un bon départ. Même si les chiffres de pré-vente étaient très rassurants, on sait d’expérience que rien ne remplace la fébrilité qui gagne organisateurs, artistes et publics le jour même, et de voir la foule affluer vers la grande salle Berlioz du Corum sous le soleil de midi, des files se former au guichet, on savait le pari gagné de remplir cet immense vaisseau un jour de semaine à l’heure du déjeuner… avec un artiste qui avait commencé le 12 juillet 1995, dans une salle beaucoup plus modeste, un parcours d’amitié ininterrompu avec le festival : Fazil Say

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Un peu moins surpris par une salle archi-comble le soir : certes le Concerto d’Aranjuez – et le fantastique Juan Manuel Canizares, le Boléro de Ravel, les danses du Tricorne de Falla, Espana de Chabrier, mais les moins courues Dansas Fantasticas de Turina ou Catalonia d’Albeniz, il y en avait pour toute l’Espagne et la baguette fringante de Domingo Hindoyan à la tête d’un Orchestre national de Montpellier en très grande forme.

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Ce samedi marathon pianistique, encore une de ces folies que seul le Festival peut se permettre…Cédric Pescia ouvre ces 205 nuances de blanc et noir à 9h30 avec ceci :

Feuilles mortes et renaissance

Dans les médias, le début de l’été est plutôt la saison des feuilles mortes, on remanie les grilles, on « remercie » – fâcheuse expression pour désigner exactement le contraire ! – animateurs, producteurs, très connus ou anonymes. C’est la loi du genre, tout est dans la manière (ou pas), et avec les réseaux sociaux, impossible de garder longtemps le secret. Parfois une rumeur habilement instrumentée – la disparition programmée des « Guignols de l’info » – empêche un funeste projet de se réaliser.

Et puis il y a les vraies disparitions, celle de Dominique Jameux, l’une des voix historiques de France Musique, est une triste coïncidence.

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J’avais évoqué Dominique et son dernier ouvrage dans ce billet : https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/10/18/des-livres-de-musique/

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Mais comme il n’eût pas supporté un hommage univoque (c’est la mode aujourd’hui, les morts sont soudain parés de toutes les vertus, cf. Charles Pasqua !), je lui dois, et je dois à la vérité, de rappeler quelques épisodes de notre vie partagée à France Musique (entre l’été 1993 et le début 1999). J’étais évidemment très impressionné par Jameux et tous ces producteurs qui avaient nourri mon adolescence et ma jeunesse, devenir d’un coup leur directeur ne m’était pas si aisé. Et pourtant il me fallut faire acte d’autorité et c’est Dominique Jameux qui en fit les frais : l’un des sports très répandus, à l’époque (encore maintenant ?) consistait pour les producteurs et animateurs dûment rémunérés par la chaîne de service public à se répandre « en ville » et de préférence dans les cercles proches du ministère de la Culture, en critiques de tous acabits sur la présidence, la direction, l’entreprise – Radio France – qui les employait. Critiques ad hominem le plus souvent.

J’ai toujours pensé (mais je suis resté un grand naïf) que la critique est nécessaire et utile en interne, au sein d’une équipe, mais qu’elle est non seulement déontologiquement discutable mais surtout contre-productive à l’extérieur de l’entreprise.

On m’avait rapporté que Dominique Jameux n’était pas le moins bavard ni le moins percutant pour critiquer France Musique. Je l’invitai donc un jour pour lui dire ma façon de penser et lui demander, à lui et ses collègues, de cesser ce « sport ». Il en convint, et de ce jour-là, nos rapports furent empreints d’une cordialité, d’un respect et d’une admiration réciproques, qui nous permirent, à lui comme à moi, de faire évoluer en douceur le contenu, la nature, les horaires des émissions qui lui étaient confiées.

Dans une autre vie, j’aurais bien vu Dominique en frère supérieur d’un couvent normand, la rondeur parfois jésuitique, la gourmandise de la lèvre et du regard, la dévotion jalouse à quelques dieux qui avaient noms Bach, Berg ou Boulez

En même temps que j’apprenais le décès de Dominique Jameux, j’ouvrais un coffret – un de plus pensais-je à tort – qui est tout simplement une renaissance, une redécouverte, grâce à un remarquable travail éditorial, du légendaire Arturo Benedetti Michelangeli

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Le legs EMI déjà réédité dans la collection Icon

71K0+Ar993L._SL1417_mais surtout dans un son considérablement amélioré, même si la technique ne réussit pas tous les miracles sur des enregistrements précaires, des bandes naguère disséminées, et surtout un récital de mars 1957 au Royal Festival Hall de Londres, tout simplement prodigieux, hallucinant de prises de risques parfaitement assumées. Où l’on constate, une fois de plus, que les légendes ne naissent pas d’un coup de marketing…

Grand piano

Jeudi au Théâtre des Champs Elysées Michel Dalberto remplaçait le cher Menahem Pressler, retenu aux Etats-Unis pour raisons de santé.

fantastique_fantastique_dalbertoMichel avait repris la plus grande partie du programme prévu par son aîné, et pour qui, comme moi, avait encore dans l’oreille les derniers récitals de Menahem Pressler, la confrontation était passionnante.

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Une première partie viennoise, le rondo K.511 de Mozart et la sonate D 894 de Schubert. Autant le vieux maître, fondateur du mythique Beaux Arts Trio, n’est que douceur, tendresse, confidence – prudence parfois pour ne pas risquer une perte de contrôle digitale – autant le pianiste français joue de toute la palette d’un piano somptueux et de toutes les ressources stylistiques de ces chefs-d’oeuvre. Ce n’est pas une surprise, on sait que Michel Dalberto est dans son élément naturel, depuis son grand Prix du Concours Clara Haskil en 1975, et les disques exceptionnels qu’il a consacrés à Schubert (dont une intégrale parue chez Denon republiée par Brilliant Classics).

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Deuxième partie, du piano plus impérial encore si c’est possible, Debussy et Chopin, si proches finalement, le Prélude op.45, cinq mazurkas, la 4e Ballade, trois extrais du 2e cahier d’Images. Et deux bis qui n’avaient rien de fortuit : d’abord pour rendre hommage à  Pressler La soirée dans Grenade de Debussy puis à son maître Vlado Perlemuter, une phénoménale Ondine (le premier volet de Gaspard de la nuit) de Ravel.

Philharmonie

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On nous a demandé d’arriver bien à l’avance. L’inauguration de la Philharmonie de Paris doit être faite par le Président de la République et la Maire de Paris. Les alentours du grand vaisseau conçu par Jean Nouvel sur le vaste site du Parc de la Villette sont noirs de forces de l’ordre, mais personne ne songerait à s’en plaindre.

L’entrée est accessible par des escaliers mécaniques… déjà en panne ! Une joyeuse cohue est bloquée, dans le vent et la pluie qui commence à tomber, par une malheureuse employée qui tente de réguler le flot d’invités. Résistance de courte durée, un ancien ministre donne le signal de l’engouffrement, on a disposé six portiques de sécurité, pas sûr de leur efficacité.. Mais il y a peu de risques que le tout Paris qui se presse ait des intentions nuisibles.

On est d’abord guidé vers la salle de répétition au niveau inférieur, où il était prévu que, faisant d’une pierre deux coups, François Hollande présente ses voeux au monde de la Culture. La cérémonie a été maintenue, mais prend évidemment un autre caractère. Beaucoup de têtes connues, de collègues, d’amis (comme ceux que Le Figaro a épinglés dans son supplément Figaroscope du jour : http://www.lefigaro.fr/sortir-paris/2015/01/14/30004-20150114ARTFIG00039-les-13-figures-du-classique-a-paris.php). On nous prévient que le Président, revenant de Toulon où il a présenté ses voeux aux Armées, aura un peu de retard.

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L’émotion est palpable lorsque, tour à tour, Laurent Bayle qui a porté à bout de bras et de forces cet incroyable projet, Anne Hidalgo la Maire de Paris, puis François Hollande s’expriment. Tous disent que la Culture, et ce soir la Musique, sont la seule réponse à l’obscurantisme, au terrorisme, au fanatisme. Le Président décoche quelques traits en direction des « esprits chagrins », les mêmes qui critiquent, dénoncent, regrettent, avant de s’approprier le succès. On regrette que Jean Nouvel ait boudé cette inauguration. Eternelle question : fallait-il attendre que tout soit prêt, terminé, réglé, pour ouvrir cette salle ? C’était la même qui s’était posée pour l’inauguration de l’Auditorium de la Maison de la radio. Dans un cas comme dans l’autre, il y a encore beaucoup à faire, plusieurs mois de travaux, mais les lieux existent, enfin, et c’est heureux pour les artistes et pour le public.

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Première impression visuelle, une fois qu’on est parvenu à trouver la bonne entrée, le bon étage, le bon siège (les derniers ont été installés le jour même !), c’est chaleureux, enveloppant.

Le concert commence avec une bonne demie heure de retard, et d’une manière inattendue : une longue ovation salue l’arrivée au premier rang du balcon de François Hollande et de Manuel Valls. 

L’Orchestre de Paris prend place, Paavo Järvi dirige un programme un peu hétéroclite, mais destiné à mettre en valeur les qualités acoustiques et artistiques du lieu et des interprètes. Une courte pièce de Varèse qui parodie l’accord d’un orchestre, Sur le même accord de Dutilleux – avec Renaud Capuçon -, des extraits du Requiem de Fauré qui prennent une résonance particulière une semaine après la tuerie de Charlie Hebdo (avec Mathias Goerne et Sabine Devieilhe), le concerto en sol de Ravel par Hélène Grimaud, tout de blanc vêtue. L’entracte arrive vers 22 h 30. On en profitera pour parcourir les étages supérieurs, de vastes coursives désertes, inachevées, avec vue imprenable sur le périphérique. IMG_1720  IMG_1717

Le concert reprend à 23 h bien sonnées, on imagine qu’une bonne partie de la salle, le Président, le Premier ministre, se sont esquivés. On a tort, ils sont tous là jusqu’au bout, à l’exception d’un ancien ministre de la Culture… La seconde partie s’ouvre par la création du Concerto pour orchestre de Thierry Escaich, qui m’a confié s’être beaucoup investi dans cette oeuvre d’une trentaine de minutes. Le public apprécie, applaudit chaleureusement compositeur et musiciens. Et, comme à Radio France le 14 novembre, la soirée s’achève avec l’incontournable 2e suite de Daphnis et Chloé de Ravel. 

On retrouve les artistes, les équipes de la Philharmonie, Laurent Bayle enfin soulagé, quelques collègues… et le Premier Ministre et son épouse pour partager un dernier verre. Les pronostics vont bon train : la nouvelle salle va attirer le public, de nouveaux publics sans doute. On le lui souhaite. D’ailleurs l’Orchestre Philharmonique de Radio France y sera le 26 janvier, pour la création du Concerto pour violon de Pascal Dusapin

 

Années 20

Je retrouve les Mémoires non publiés de Robert Soetens et ce billet, comme pour prolonger le souvenir d’un concert mémorable jeudi dernier « (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/10/02/linconnu-de-varengeville/)

Retour dans le Paris des années 20 :

« Quant à Milhaud, que je retrouvais au Boeuf sur le Toit, il me fit connaître Arthur Honegger, Germaine Tailleferre, Poulenc, Wiener et Doucet, les incomparables duettistes, dont les pianos – des « crapauds » – vu l’exiguïté du bar, se chevauchaient l’un l’autre; la technique volubile de Doucet venait envelopper de ses arabesques le jeu thématique, syncopé, volontairement accusé de Wiener.Unknown

Honegger avait déjà publié ses deux excellentes sonates pour violon et piano, dont je m’empressai d’être l’interprète, Germaine Tailleferre allait dédier à Jacques Thibaud sa charmante et féminine Sonate, qu’ils créèrent ensemble…….

…La Salle Pleyel de cette époque, encore très recherchée, était toujours celle de la rue Rochechouart, où joua Chopin, on l’appelait Les Salons Pleyel, Ysaye et Pugno y donnaient régulièrement leurs séances de sonates, de même que Capet avec son quatuor.

Je choisis ce temple sacré de la musique pour y donner deux récitals à quelques jours d’intervalle. Au programme du premier la 3e partita de Bach intégralement tout comme Enesco qui fut le premier à programmer en concert une Suite de Bach entière, ma deuxième audace fut de donner à Paris en première audition le 23 janvier 1925 dans la version violon avec piano de la rhapsodie Tzigane de Ravel qui venait d’être publiée…

… L’accoutumance à l’écriture violonistique d’Ysaye, de Bartok, Prokofiev et autres contemporains a fait monter le niveau technique considérablement…

Clin d’oeil à Tedi Papavrami, qui vient d’être récompensé d’un Diapason d’Or 2014 pour son enregistrement des six sonates d’Ysaye pour violon seul

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Répertoire : les clichés

Les rééditions spectaculaires auxquelles se livrent toutes les majors du disque classique sont – ou devraient être ! – l’occasion  de redécouvrir de grands interprètes à l’abri des clichés qui leur sont attachés.

Ainsi Ernest Ansermet, le légendaire fondateur et chef de 1918 à 1968 de l’Orchestre de la Suisse Romande. Après deux indispensables pavés, consacrés aux répertoires français et russe qu’il a légués à la postérité -(http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/05/06/ansermet-et-les-russes-8181542.html et http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/02/19/un-chef-suisse-sans-frontiere-ernest-ansermet-8109189.html) – arrive un troisième coffret, plus surprenant pour qui pense que le chef suisse n’avait pas d’autres horizons que Debussy, Ravel ou Stravinsky.

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La collection Eloquence/Australie avait déjà réédité l’essentiel de ces enregistrements, mais ces 31 CD jettent une nouvelle lumière sur l’art d’un musicien passionné par le répertoire classique et romantique allemand – des intégrales prodigieuses des symphonies de Beethoven et de Brahms, les six Symphonies parisiennes de Haydn (ainsi que les symphonies 22 et 90), les 2e et 4e de Sibelius, la 2e de Schumann, l’Italienne et des ouvertures de Mendelssohn, Weber, Schubert, etc. Quelle vitalité, quel sens du rythme juste, quelle vigueur dramatique, quel élan dans ces pages ! Certains critiques – les mêmes qui par ailleurs déplorent l’uniformisation des orchestres – ne manqueront pas de relever l’acidité des cordes, la justesse parfois approximative des bois, là où personnellement j’entends l’identité, l’authenticité d’une formation symphonique qui n’était comparable, et comparée, à aucune autre.

Je préférerai toujours l’identité à l’uniformité, l’esprit à la lettre, un son authentique d’orchestre à une perfection immaculée, Tous les orchestres aujourd’hui jouent beaucoup mieux que l’OSR du temps d’Ansermet, nous délivrent-ils pour autant toujours l’essence de la musique ?

Dans les gros pavés récents, la réédition des derniers enregistrements de Karajan pour Deutsche Grammophon (http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/11/08/karajan-derniere-maniere-8321810.html

710WRistxQL._SL1400_Guère de surprise à attendre dans le coeur de répertoire du chef autrichien – les dernières intégrales, apaisées, parfois crépusculaires, de Beethoven ou Brahms. En revanche, Karajan, une fois de plus, impose des références là où il sort des clichés : une exceptionnelle 4e symphonie de Nielsen, une prodigieuse 10eme symphonie de Chostakovitch (la seconde version après celle de 1967), et ces Mahler entrepris tardivement, une 9ème live, l’une des plus bouleversantes de toute la discographie.

Moins étrange l’association Harnoncourt – Johann Strauss. On est loin des relectures de Haydn, Mozart ou Beethoven, on est parfois encore un brin trop sérieux, mais bon sang viennois ne saurait mentir, et le vénérable chef autrichien (85 ans dans quelques jours) qui fut un temps violoncelle solo des Wiener Symphoniker considère ce répertoire comme de première importance et le traite comme tel : deux versions de référence de La Chauve-Souris et du Baron Tzigane.

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Une conquête française

Au petit matin, il y a des nouvelles qui réchauffent et réjouissent :

http://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/0203913141675-les-francophones-en-forte-progression-dans-le-monde-1060878.php

Je voyais ce matin un reportage sur France 2, un jeune Chinois évoquait la beauté, l’élégance du français.

Tout n’irait donc pas si mal dans notre monde en folie, le français reste une langue universelle, alors qu’il y a peu encore on prédisait sa lente mais inexorable disparition. Peut-être une réaction au laminoir anglo-saxon modèle américain ? Peut-être une envie de culture, de style, de valeurs qui poussent très profond leurs racines ?

Peut-être n’est-ce pas non plus un hasard si les chanteurs de la génération montante prennent la suite des Souzay, Kruysen, Bernac, Danco, Norman, Lott, qui ont honoré et vénéré la mélodie française ?

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J’ai de toujours une prédilection pour José Maria de Hérédia, qu’on classe parmi les Parnassiens, pour la force du verbe, l’ampleur de la langue, la beauté des horizons.

Soleil couchant

Les ajoncs éclatants, parure du granit, 
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ; 
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume, 
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid 
Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume. 
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume, 
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.

Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes, 
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines 
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre, 
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre, 
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.