Orgues et délices

Encore une bizarrerie du français : les mots qui changent de sexe en se multipliant. Ainsi amour, délice et orgue deviennent-ils de belles amours, de merveilleuses délices et de grandes orgues !

« Amours, délices et orgues » c’est le titre que nous avions donné à la saison 2005/2006 de l’orchestre philharmonique de Liège, puisqu’il y a tout juste dix ans on inaugurait les grandes orgues Schyven restaurées de la Salle Philharmonique (http://www.oprl.be/bottom-menu/salle-philharmonique/lorgue-schyven-1888.html) , cinq ans après la réouverture après complète rénovation de ladite salle. Pourquoi évoquer ce souvenir ? Parce que j’ai eu l’impression que l’histoire se répétait hier soir à la Philharmonie de Paris.

Le même organiste/compositeur/improvisateur Thierry Escaich, la même incontournable 3e symphonie « avec orgue » de Saint-Saëns. Mais, sans vouloir offenser les amis parisiens, l’inauguration liégeoise avait duré toute une semaine (chaque jour un récital) et le week-end deux concerts symphoniques dirigés comme il se devait par un fils d’organiste, Louis Langrée (avec des oeuvres rares de Fétis, Jongen, Escaich et bien sûr Saint-Saëns !) La Philharmonie de Paris prévoit de compléter son inauguration en février prochain.

La console au centre de la scène, comme la cabine de pilotage d’un A 380, quatre claviers, mais dommage, pas un mot d’explication de qui que ce soit…

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J’entends autour de moi les remarques des auditeurs présents : comment cet orgue peut-il sonner avec les vingt malheureux tuyaux qu’on aperçoit au-dessus de la scène ? Classique…La surprise viendra dès les premières notes, le mur s’ouvre en de multiples panneaux, laissant apparaître, doucement éclairés, les 7000 tuyaux installés – c’est là une spécificité de la Philharmonie – plus en largeur qu’en profondeur.

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Thierry Escaich se lance dans une vingtaine de minutes de fabuleuse improvisation, sur des thèmes de… la 3e symphonie de Saint-Saëns, qui elle-même cite le thème du Dies irae médiéval, rappelle l’Aquarium du Carnaval des animaux contemporain. Les Liégeois se rappellent la virtuosité sans limites, l’imagination fertile et contagieuse de l’organiste parisien, lorsqu’il improvisait sur L’Aurore de Murnau. 

Cette première écoute révèle une belle ampleur, une palette éblouissante de sonorités, du gigantesque instrument conçu par et sorti des ateliers Rieger (https://fr.wikipedia.org/wiki/Rieger_Orgelbau).

La suite de la soirée sera plus conventionnelle, toute focalisée sur Saint-Saëns (on a manqué – mais ce n’est que partie remise – mercredi soir le concerto pour alto de Jörg Widmann sous l’archet transcendant d’Antoine Tamestit) : le premier concerto pour violoncelle (1872) sonne étriqué, routinier – il eût été avantageusement remplacé par celui de Lalo (1875) plus ample de son et de proportions. L’Elégie de Fauré donnée en bis donne un meilleur aperçu de la sonorité fruitée du violoncelle de Sol Gabetta et des vents de l’Orchestre de Paris. La Troisième symphonie remplit son office et ravit la salle. Toujours impressionnant d’entendre le grand orgue incorporé au grand orchestre.

Le disquaire présent dans le hall d’entrée de la Philharmonie a un beau choix de disques. Pas peu fier de voir en belle place celui qui avait valu en 2003 un DIAPASON d’OR de l’année à Thierry Escaich et à ses interprètes…41WFW9NJ2NL

Mais pour tout avouer les véritables délices on les a trouvées dans un magnifique coffret d’hommage à l’un des plus grands organistes français du siècle dernier, Marcel Dupré. Le label porte bien son nom Mercury Living Présence.

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Et dans cette somme qui embrasse large (de Bach à Messiaen et Dupré !), on retrouve la très inspirée version de Paul Paray de la 3e symphonie de Saint-Saëns. Et quelle prise de son !

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Capiteux

La vie du mélomane est faite d’enthousiasmes et de déceptions, comme la vie d’artiste. Il y a des soirs avec et des soirs sans.

Hier c’était avec ! Je suis sorti de l’auditorium de la Maison de la radio la tête encore pleine des mélodies capiteuses d’une oeuvre qui me fascine depuis longtemps : Die Seejungfrau (La petite sirène) de Zemlinsky.

J’attendais ce programme (je n’y étais à vrai dire pas totalement étranger) : en première partie Chasse royale et orage, un extrait symphonique des Troyens de Berlioz, le 2ème concerto de Chopin (avec Louis Lortie) et ce somptueux Zemlinsky en seconde partie. Emmanuel Krivine retrouvait l’Orchestre National de France, qu’il avait déjà mené au triomphe au festival de Montreux en septembre dernier.

En général on sait dès les premières minutes si le concert sera ou non réussi, si le couple chef/orchestre va fonctionner. Je soupçonne le cher Emmanuel Krivine d’avoir choisi ce Berlioz à dessein: un début pianissimo casse-gueule au possible, changements incessants de rythmes et de couleurs. Aucun doute hier soir, un National très concentré, chaleureux, visiblement heureux de suivre la baguette la plus précise et inspirée qui soit.

Chopin, peu de chefs aiment diriger le premier ou le second concerto, il n’y a « rien à faire », c’est « mal orchestré » – les poncifs ont la vie dure ! -. Krivine lui prend du plaisir à donner du relief à ce qui est un véritable écrin pour la virtuosité et la poésie du pianiste. Le jeu du soliste canadien, Louis Lortie, m’a toujours semblé un peu froid, neutre même, mais dans Chopin ce n’est pas forcément un défaut, ça nous épargne les mièvreries, les relucades de telle star chinoise.

Venons-en donc à Zemlinsky. J’avais une petite idée en suggérant que Krivine dirige cette Sirène plutôt qu’un Brahms ou un Tchaikovski : je voulais retrouver – et faire partager au public de l’Auditorium – l’incroyable émotion que j’avais ressentie le 18 juillet 2000 en découvrant… à Montpellier (le Festival déjà !) cette somptueuse fresque symphonique dirigée par…Emmanuel Krivine prenant congé de l’Orchestre national de Lyon (dont il avait été le directeur musical depuis 1987). Par deux fois plus tard je programmerais Die Seejungfrau à Liège (d’abord avec Armin Jordan, puis avec Pascal Rophé). Et à chaque fois j’entendrais public et musiciens comblés, ensorcelés, par cette sirène !

Nul mieux que Krivine aujourd’hui ne maîtrise cette partition qui fait scintiller tous les pupitres du grand orchestre, qui fait circuler de sublimes motifs, des Leitmotive presque, parmi les trois mouvements de l’oeuvre. Les alliages de timbres, l’allure, la souplesse si viennoises, montrent un Orchestre National et des solistes (le cor d’Hervé Joulain, le violon de Sarah Nemtanu, mais tous les autres sont à citer !) des très grands jours. On espère que l’histoire aura une suite…

La discographie de Zemlinsky n’est pas encore pléthorique, mais Chailly n’est pas le plus mauvais choix.

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Débuts

Un peu surpris d’abord par cette polémique : les chanteurs lyriques français se plaignent d’être trop peu employés sur les scènes françaises : http://www.franceinfo.fr/actu/societe/article/les-chanteurs-lyriques-s-estiment-sous-employes-738411.

Ce n’est pas l’impression que j’ai eue ces derniers mois (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/10/11/cherubins/), j’avais même le sentiment – mais un sentiment n’est pas une statistique ! – qu’il y avait depuis quelques années un véritable renouveau du chant français et une multitude d’excellents artistes pour repeupler festivals et théâtres non seulement en France mais dans le monde. Et puis le principe des quota par nationalité…ça me choque !

Voilà pour la mauvaise humeur, mais la semaine fut plutôt chaleureuse, en dépit d’une météo pré-hivernale. Deux débuts, deux jeunes chefs, deux temps de musique très différents, l’un et l’autre nécessaires.

C’est toujours un passage obligé, délicat pour un chef d’orchestre : faire ses débuts avec un orchestre, de surcroît dans son pays, dans sa ville. Le terme « débuts » peut paraître un peu dérisoire pour quelqu’un qui n’est vraiment pas un « débutant » : Lionel Bringuier, 29 ans (!)  est depuis septembre 2014 le directeur musical de la Tonhalle de Zurich, où il a succédé au vétéran David Zinman. Il a dirigé nombre de prestigieux orchestres américains et européens, il est loin d’être un inconnu à Paris, puisque il a été invité régulièrement par l’Orchestre philharmonique de Radio France. Mais c’était mercredi la première fois avec l’Orchestre de Paris et à la Philharmonie de Paris.

Salle comble, des amis musiciens dans le public, Philippe Jordan (Lionel Bringuier fait aussi bientôt ses débuts à l’Opéra de Paris dans Carmen) Paul Meyer, Beatrice Rana, et un programme sans risque, un peu bateau, avec une belle surprise pour commencer : Con brio, une pièce hyper-virtuose du génial Jörg Widmann qui fait écho au Beethoven des 7ème et 8ème symphonies, un éblouissement de timbres, de rythmes, de références et d’humour. Puis un concerto plus pastoral qu’emporté, plus classique que romantique, celui de Schumann sous les doigts propres et un peu trop sages à mon goût de Martin Helmchen. En seconde partie, les showpieces, Roméo et Juliette de Tchaikovski et les Danses de Galanta de Kodaly. L’Orchestre de Paris brille de tous ses feux, le chef n’en rajoute pas dans la démonstration, quitte à nous laisser un peu sur notre faim. Mais à tout prendre le respect de la partition vaut toujours mieux que la recherche de l’effet facile.

Hier on retrouvait, un an et deux jours après son dernier concert à Pleyel, le chef russe Vassily Petrenko (qui n’a aucun lien de famille avec Kirill, celui qui prendra, en 2019 et pas en 2018 finalement, la direction du Philharmonique de Berlin) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vasily_Petrenko

On se rappelait comme si c’était hier un fabuleux concert (et un dîner chaleureux où le jeune chef russe m’avait confié son amour du répertoire français !) : http://www.diapasonmag.fr/actualites/critiques/salle-pleyel-vasily-petrenko-et-l-orchestre-philharmonique-de-radio-france. On était impatient de retrouver la même équipe cette fois dans l’auditorium de la Maison de la Radio, que Petrenko découvrait. Surtout dans un programme taillé sur mesure pour et par le chef pétersbourgeois : la suite de Ma Mère l’Oye de Ravel – précision et poésie mêlées – à laquelle s’enchaînait parfaitement le 3e concerto pour piano de Prokofiev. On a d’abord été surpris par ce qui nous semblait de la prudence dans le jeu du jeune pianiste ouzbek Behzod Abduraimov – on a trop les feux d’artifice de Martha Argerich dans l’oreille ! – puis conquis par cette calme puissance, typique d’une certaine école russe, qui ménage ses effets, emporte l’adhésion sans épate. Preuve supplémentaire dans le bis : on aurait dit Gilels dans La Campanella de Liszt. 

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Puis venait la 1ère symphonie de Rachmaninov. L’an dernier, j’avais dit à V.Petrenko combien j’aimais cette oeuvre et j’étais impatient de l’y entendre. Je n’ai pas été déçu, bien au contraire. L’oeuvre est longue, pleine de maladresses (et de difficultés pour l’orchestre), mais tous les « fondamentaux » de Rachmaninov s’y trouvent et Petrenko les exalte sans complexe, magnifiquement suivi par le « Philhar ». Seule réserve, l’acoustique de l’auditorium de la Maison de la radio a encore besoin de réglages, pour éviter que les cuivres ne claquent aussi durement dans des oeuvres de grand effectif (les musiciens n’étant évidemment pas en cause).

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Légendes vives

Une photo prise dimanche sur la scène de l’opéra de Vienne a suffi pour raviver une cohorte de souvenirs émerveillés, tout simplement la découverte et l’apprentissage, par le disque d’abord, des chefs-d’oeuvre de la musique dite « classique ».

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Gundula Janowitz (à gauche) et Christa Ludwig (à droite), ont enchanté, formé une grande part de ma mémoire musicale. L’une et l’autre, souvent l’une avec l’autre, étaient de presque tous les enregistrements de Karajan durant les glorieuses décennies 60-70.

Beethoven (la 9e symphonie, la Missa Solemnis), Brahms (le Requiem allemand), Haydn (Les Saisons, la Création), Richard Strauss (Vier letzte Lieder) sont à jamais associés dans ma mémoire à la voix séraphique, et pourtant charnelle, lumineuse, et pourtant tendue, de Gundula Janowitz. 

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Lorsque Karajan a gravé la Messe en si et la Passion selon St Matthieu de Bach, il a réuni les deux dames, nées toutes deux à Berlin, l’une en 1928, l’autre en 1937.

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Christa Ludwig s’est, discographiquement parlant, partagée équitablement entre trois chefs qui ne pouvaient se passer d’elle, Karajan, Böhm, Bernstein, joli trio !

Impossible de dresser ici cette incroyable discographie.

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Et une perle rare de ma discothèque, une Femme sans ombre légendaire, précieusement conservée depuis ce jour de juin 1998, où nous avions fêté les 70 ans de Christa Ludwig sur France Musique.

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La dédicace qu’elle m’a laissée sur le livret de ce coffret dit tout de cette femme de tête et de coeur. Comme l’entretien qu’elle avait accordé il y a quelques mois à Forum Opéra : http://www.forumopera.com/actu/christa-ludwig-mezzo-ou-soprano-je-ne-sais-pas.

Ni Gundula Janowitz, ni Christa Ludwig n’ont jamais été qualifiées de « stars »- elles ne se sont jamais revendiquées comme telles ! – Si elles continuent de briller aussi fort dans nos mémoires, c’est parce qu’assurément ce sont de belles personnes, de celles qu’on aime comme nos mères ou nos grand-mères. Avec cette lumière et cette bienveillance intactes dans le regard.

C’était une autre légende que je rencontrais hier soir, à la Philharmonie de Paris, pas une cantatrice, mais un orchestre que je n’avais encore jamais entendu en concert (il y a un début à tout !) : le Gewandhaus de Leipzig. Dirigé par son directeur musical Riccardo Chailly (qui a pris tout le monde de court en annonçant son départ bien avant la fin de son contrat). Une mini-résidence à Paris autour de programmes associant Mozart et Richard Strauss. Il arrive parfois que la réalité ne rejoigne pas la légende. D’où vient cette impression qui ne m’a pas quitté de la soirée que ce Klangkörper – ce « corps sonore » – manque de personnalité ? Sauf quand il se fait partenaire à part entière d’un soliste extraordinaire, le violoniste Christian Tetzlaff qui parvient à nous captiver d’un bout à l’autre du 3e concerto de Mozart. Qui d’autre, Gidon Kremer peut-être ? Souvenir à vif de la dernière rencontre avec l’artiste, un certain 7 janvier 2015 : https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/10/le-silence-des-larmes/

Chérubins

Quelle que soit son étymologie, le chérubin (https://fr.wikipedia.org/wiki/Chérubin) est l’exact contraire du personnage de Beaumarchais, Mozart ou Massenet.

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(L’ange dormeur / Cathédrale d’Amiens)

La bonne idée c’est d’ouvrir la saison de l’Opéra de Montpellier avec le Chérubin  de Massenet, si rare à la scène que personne dans le public de la première ne se rappelait l’avoir déjà vu.

Ce n’était pour moi qu’un bel enregistrement, longtemps le seul :

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Trois beaux rôles féminins, les hommes étant – pour une fois – réduits à l’état de comparses, même si le Philosophe a une fonction honorable. Sur le plateau de l’Opéra Comédie, pas de star, mais un trio très réussi comme Valérie Chevalier sait les composer : Marie-Adeline Henry en pulpeux Chérubin, Cigdem Soyarslan sensuelle et fruitée Ensoleillad et Norma Nahoun, en Nina toute de fraîcheur et de naïveté amoureuse. Tous leurs camarades sont au même niveau, et on apprécie le clin d’oeil à la grande Michèle Lagrange qui caractérise à merveille une Comtesse en pâmoison.

La mise en scène et les décors très sixties de la fille, Juliette Deschamps, et de la mère, Macha Makeieff, n’ont pas fait l’unanimité. Qu’importe ! Tant pis pour ceux qui n’apprécient pas l’humour décalé, les clins d’oeil parfois insistants à une époque. Moi j’ai adoré, d’autant plus que, dramatiquement, l’ouvrage de Massenet peine à retenir l’attention. Qu’on en rajoute un peu ne me gêne pas, bien au contraire !

Massenet, en revanche, c’est toujours bien troussé musicalement. Et exigeant pour les interprètes ! L’orchestre et le chef n’ont pas le temps de bader, Jean-Marie Zeitouni et l’Orchestre national de Montpellier s’en tirent avec tous les honneurs (mention spéciale pour les mandolinistes et percussionnistes additionnels).

Bref une belle soirée, et ce salutaire rappel que le patrimoine lyrique français non seulement mérite d’être joué et diffusé, mais qu’il attire, intéresse un public beaucoup plus curieux que le cercle restreint des mélomanes dits « avertis ». Il n’est que de rappeler le succès, l’été dernier, des ouvrages que le Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon a présentés : Don Quichotte chez la duchesse de Boismortier, Fantasio d’Offenbach et La Jacquerie de Lalo et Coquard.

http://www.forumopera.com/fantasio-montpellier-festival-jai-envie-de-prendre-pour-maitresse-une-fille-dopera

http://www.diapasonmag.fr/actualites/critiques/festival-radio-france-montpellier-la-jacquerie-de-lalo

Le grand public

Ce n’est pas d’hier que je dénonce les clichés, les stupidités qu’on colporte sur le public en général, sur le public de la musique classique et de l’opéra en particulier. À commencer par l’expression toute faite de « grand public » : il y a le répertoire, les disques, les spectacles « grand public« , n’est-ce pas ? Ce que recouvre cette notion ? Nul ne le sait, ou plus exactement chacun a sa petite idée, qui ne repose sur aucun critère statistique ou artistique.

Je postule, de conviction et d’expérience, que le « grand public » n’existe pas !

Dans une semaine, l’Association française des orchestres organise une rencontre sur « Les publics de l’orchestre » : sans préjuger de ces travaux, on peut légitimement penser en termes optimistes que les clichés habituels seront battus en brèche.

Je lis coup sur coup ce matin deux interviews de deux professionnels éminents, l’un est le big boss du Metropolitan Opera de New York, Peter Gelb, l’autre est le directeur sortant du Capitole de Toulouse, Frédéric Chambert. L’un et l’autre disent en réalité la même chose sur le public, alors que leurs propos semblent se contredire.

Peter Gelb proclame : http://www.forumopera.com/actu/peter-gelb-a-lopera-cest-une-grave-erreur-de-sadresser-uniquement-aux-connaisseurs).

Tandis que Frédéric Chambert dit : On m’avait dit, avant mon arrivée effective dans cette ville, que le public toulousain était extraordinairement conservateur… je me suis rendu compte que c’était totalement le contraire. Ce public est non seulement cultivé mais aussi tout sauf sclérosé, dans ses goûts comme dans ses habitudes. Et je tiens à souligner que les spectateurs les moins conservateurs sont les plus âgés.  »

La contradiction n’est qu’apparente et aboutit au même constat.

Le public vraiment mélomane, très connaisseur, est très minoritaire au concert comme à l’opéra.. et il est plutôt curieux, ouvert, amateur de découverte et de rareté. Frileux sûrement pas.

L’essentiel d’une salle de concert ou d’opéra est constitué d’amateurs – étymologiquement « qui aiment » – plus ou moins éclairés, informés, formés, et qui ne demandent qu’à être agréablement surpris, émus, instruits. Ce public, majoritaire, n’a pas d’a priori, il n’est ni conservateur, ni particulièrement aventurier. Il doit être conquis, considéré, respecté (comme le disent Gelb et bien d’autres).

On doit toujours parier sur l’intelligence du public, jamais sur les habitudes d’une minorité.

Autre remarque d’évidence : la musique classique et son public sont encore souvent présentés comme un bloc immuable, donc voué à disparaître, puisque non régénéré.

Là encore, le conservatisme n’est pas du côté du public, mais chez les organisateurs, qui n’ont pas fait évoluer la forme, le rituel, l’apparat du concert classique, qui l’ont laissé se déconnecter de la vie, des usages, des pratiques du public. Au moins à l’opéra, le spectacle, ce qu’il y a à voir, a de quoi attirer, séduire. Au concert, c’est la notion même de spectacle qui est absente, éclairage uniforme et peu travaillé de la scène, musiciens oublieux du regard des auditeurs/spectateurs sur eux, composition et durée invariables du programme…

On se pince le nez, dans les milieux « autorisés », à la vue des spectacles d’un André Rieu, tout est contestable, le contenu musical, le violoniste lui-même, mais il a compris que le public, son public, qui n’est pas plus méprisable que le cercle des initiés du classique, veut voir autant qu’entendre, partager autant qu’écouter passivement.

Heureusement, les initiatives se sont multipliées partout dans le monde, pour enrayer ce déclin qui n’a rien d’inéluctable du concert classique. Avec de bonnes et de moins bonnes idées. Le « pédagogisme » qui tient lieu de politique à beaucoup d’acteurs de la sphère musicale est le type même de fausse bonne idée : ce n’est pas en remplissant les salles de répétition de milliers d’enfants non préparés, sortie scolaire obligatoire, qu’on forme « le public de demain », et d’ailleurs on le forme à quoi ? à être, adulte, un spectateur passif, ennuyé, d’un concert codé, guindé, coincé ? Ce n’est pas non plus en reproduisant à l’infini les Pierre et le loup et autres Carnaval des animaux qu’on donne aux enfants le goût, la curiosité de la musique.

En revanche, varier les approches, les formats, les horaires, guider l’écoute, faire pénétrer au coeur de la musique, parler à l’intelligence, répondre à la soif de savoir, tout cela renouvelle et régénère autant le public que le concert classique.

Je resterai longtemps reconnaissant au public et aux musiciens de Liège de nous avoir permis d’essayer, de tester, de rater parfois, de réussir souvent de nouvelles formules, de nouvelles approches. Je pense en particulier à la série lancée à l’automne 2013 Music Factory, qui a fait salle comble, de 7 à 97 ans, dès le début, grâce à un médiateur hors pair, Fayçal Karoui (qui fait des prodiges à Pau). Cette vidéo captée sans public ne donne qu’une idée partielle de cette formule : 

On pense aussi aux séances multimédia du samedi après-midi « en famille », aux concerts d’une heure du dimanche après-midi.

Le grand public il est là !

Un conseil de lecture pour finir (provisoirement), cette monographie de l’auteur de l’opéra français le plus célèbre, Carmen, par Jérôme Bastianelli. Bizet est mort plus jeune que Mozart (à 37 ans) et sans avoir profité du succès de son ultime ouvrage.

« Georges Bizet (1838-1875), malgré ses facilités artistiques, passa son existence à chercher la clé de la réussite, écartant plus ou moins inconsciemment celles que la vie lui tendait. Articulé en quatre chapitres, le portrait que l’on va lire reprend, avant d’analyser l’avènement des chefs-d’oeuvre que sont L’Arlésienne et Carmen, chacune de ces possibilités avortées, classées par genre musical : symphoniste de génie, pianiste virtuose, compositeur lyrique indécis. A chaque étape de ce parcours, on verra apparaître des signes semblant annoncer Carmen. Méfions-nous pourtant d’une lecture a posteriori, qui ne verrait dans la vie de Bizet qu’un tortueux cheminement vers le chef-d’oeuvre. Cherchons-y au contraire les traces de ce qu’auraient été les oeuvres géniales qui seraient venues après Carmen si Bizet n’était pas mort si tôt. »

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La critique (suite)

Décidément, la critique de la critique n’est pas plus aisée que la critique elle-même (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/09/09/le-difficile-art-de-la-critique/) !

Rien à retirer de ce que j’ai écrit, mais le reproche, justifié, d’une vision trop pessimiste. Comme si la critique n’était que négative.

Or, coup sur coup, c’est l’enthousiasme, la ferveur même, qui s’expriment à propos d’un disque et d’un concert tout récents.

France Musique consacrait tout son vendredi à Jonas Kaufmann (quoi ? la radio de service public au service du marketing d’une star du lyrique ? ) et forumopera.com exprimait hier matin une admiration inconditionnelle, quasi amoureuse, sous la plume d’ordinaire moins encline à la tendresse de Sylvain Fort, pour le nouveau disque du ténor allemand (http://www.forumopera.com/cd/jonas-kaufmann-nessun-dorma-the-puccini-album-un-peu-plus-que-sublime)

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Preuve s’il en était besoin que les critiques les plus critiques sont capables d’enthousiasme, d’émotion, de plaisir. J’ai, à mon tour, écouté ce disque (comme une partie de la journée de France Musique) et je n’aurais pas trouvé meilleurs mots que Sylvain Fort. Cet enregistrement fait honneur au chanteur (et au chef qu’on a connu parfois moins soigneux), à l’intelligence de sa démarche de musicien, à son exigence artistique. C’est sans doute pour cela qu’on aime et respecte Jonas Kaufmann depuis si longtemps.

Il y a dix ans (le 27 juillet 2005) , le Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon l’avait invité, un parmi d’autres d’une belle équipe de chanteurs, pour un ouvrage inconnu, Die Königskinder/Les enfants du Roi d’Engelbert Humperdinck : « Sa voix de ténor lyrique, aux accents virils exerce une séduction immédiate et le timbre, égal sur toute la tessiture est capable de vaillance tout autant que de suavité sans une once de mièvrerie. Autant de qualités qui font de lui l’incarnation idéale du prince de conte de fées » (http://www.forumopera.com/v1/concerts/konigskinder_mp05.htm)

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Mardi soir, Nicholas Angelich ouvrait la 36ème édition de Piano aux Jacobins à Toulouse. Comme pour Kaufmann, cet article du Monde prouve que la critique peut parfois rendre les armes face à l’exceptionnel : http://abonnes.lemonde.fr/musiques/article/2015/09/10/le-pianiste-nicholas-angelich-ouvre-des-mondes-sous-ses-doigts_4750775_1654986.html.

Une réserve, une critique ? Les premières lignes de l’article sont-elles nécessaires : « La démarche incertaine de qui sortirait d’un mauvais rêve, les yeux encore clos, la tête lourde d’une pensée si profonde qu’elle donne au visage le quasi-aspect d’un masque, Nicholas Angelich a gravi lentement les trois marches qui mènent au piano » ? C’est ainsi qu’on forge la légende d’un bon géant balourd, à l’écart du monde, perdu dans son propre univers. Ceux qui connaissent bien le pianiste savent que le trait, pour n’être pas infondé, ne décrit que très imparfaitement une personnalité joviale, épicurienne, attentive à ceux qui l’entourent, bref le contraire d’un ermite. Et puis quelle importance quand seul compte ce qu’il fait au piano, et qui est, à chaque concert, nouveau, différent, audacieux, surprenant ! Marie-Aude Roux a raison : Nicholas Angelich ouvre des mondes et révèle des partitions.

Le lendemain, j’avais la chance de retrouver Menahem Pressler, rescapé d’un accident de santé qui nous avait fait craindre le pire au printemps dernier. 92 ans et un programme aux couleurs d’éternité. Des couleurs infinies dans Mozart, Schubert, Chopin, l’agilité et la puissance sont comme assourdies, qu’importe, reste la musique. À l’état pur.

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Indispensable : le beau coffret que Decca (ex-Philips) publie avec l’intégrale des enregistrements du Beaux Arts Trio, dont Menahem Pressler fut le créateur et l’âme pendant près de 50 ans.

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Happy Birthday

Il a soixante-dix ans aujourd’hui et on a l’impression d’avoir toujours vécu avec lui. Comme l’écrit Renaud Capuçon dans les notes de présentation de l’un des deux considérables coffrets qui lui sont consacrés.

Happy birthday Mister Perlman !

Comme son contemporain Daniel Barenboim, Itzhak Perlman a beaucoup, énormément enregistré pour tous les grands labels, surtout EMI (devenu Warner) et Deutsche Grammophon.

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Je laisserai aux critiques patentés le soin de caractériser par les mots idoines l’art et le jeu de Perlman. 

Mes oreilles se sont habituées depuis l’adolescence à un son pur et chaleureux, à un très beau violon toujours sensuel, jamais vulgaire. Et dans les partitions très techniques (Paganini, Wieniawski) une virtuosité qui ne vise pas l’épate.

Se livrer au jeu des comparaisons serait aussi ridicule que fastidieux.

Cela étant, on n’est pas obligé de souscrire à la totalité de ces propositions, tout n’est pas de la même eau, en partie à cause des accompagnateurs. Quand Giulini sert Beethoven et Brahms aux mêmes hauteurs que son soliste, cela donne des versions de référence. Quand Previn, Foster ou Barenboim sont à la manoeuvre, on n’est pas toujours dans l’élan, la souplesse et la légèreté, parfois même on entend la rapidité de la mise en boîte.

Dans le coffret DG, peu de doublons avec la somme EMI – sauf les concertos de Mozart – plutôt des compléments, Berg, Stravinsky, Lalo, et un couplage inattendu du concerto de Tchaikovski et du 1er concerto de Chostakovitch où Perlman dirige le jeune Ilia Gringolts. Mais surtout deux intégrales que j’ai toujours beaucoup aimées des Sonates pour violon et piano de Beethoven avec Vladimir Ashkenazy, naguère parues chez Decca, et des Sonates pour violon et piano de Mozart avec Barenboim.

Bel hommage à un artiste rayonnant, de ceux qui donnent envie d’aimer la musique.

La porte du vin

Les souvenirs sont traîtres. Enfant, on voit tout plus grand, plus vaste – maisons, paysages, personnages – qu’ils ne sont en réalité. Adulte, on fait l’inverse, la mémoire sélectionne, réduit. À tort !

Je n’étais pas revenu à Grenade depuis 1999, et si je n’y avais pas été convaincu de le faire, je n’aurais probablement pas revisité l’Alhambra. Ces vacances andalouses devaient rester à l’écart des attractions touristiques. J’ai parfois d’étranges réflexes – besoin de solitude, d’anonymat – j’aurais longtemps regretté de ne pas céder à une aussi bénéfique invitation. Parce que, précisément, le souvenir gardé de mes précédentes visites était très en deçà de la réalité de cette journée dans Grenade et plus précisément à l’Alhambra.

La première fois, c’était, il faut bien le dire, une folie qu’on aurait du mal à imaginer aujourd’hui : tout un week-end de France Musique à Grenade. Claude Samuel* m’en a rappelé les dates précises : 22,23,24 juin 1996. Une folie, mais en même temps une fierté pour Radio France et sa chaîne musicale !

Le grand intérêt de ce week-end dédié à Manuel de Falla (https://fr.wikipedia.org/wiki/Manuel_de_Falla) était la reconstitution sonore et visuelle d’une partition inachevée (elle le sera par Ernesto Halffter), une « cantate scénique », L’Atlantide. Sur le parvis de la cathédrale de Grenade. Et comme c’était un dimanche soir, impossible de recourir au soutien technique de la Radio nationale d’Espagne… qui ne travaillait pas le dimanche. Ce fut donc toute une équipe de Radio France qui assura non seulement le direct pour les auditeurs de France Musique, mais aussi la sonorisation du concert ! De l’oeuvre elle-même et de la prestation des artistes ce soir-là, je n’ai pas gardé un souvenir marquant…

En revanche, si nous avions eu peu de temps pour parcourir l’Alhambra au pas de course, nous avions pu bénéficier d’une visite émouvante de la maison où Falla s’était installé à partir de 1921 sur le flanc de la colline de l’Alhambra, aujourd’hui transformée en musée (Attention aux heures d’ouverture ! j’ai voulu y retourner avant-hier, j’ai trouvé porte close !)

J’étais revenu en Andalousie à Grenade, Malaga, Cordoue et Séville à l’occasion de la Semaine Sainte en 1999. Mais j’avais gardé une mémoire imprécise ce que j’avais vu à Grenade. Mémoire abondamment rafraîchie et enrichie ce 18 août. IMG_0717 IMG_0730 IMG_0813C’est cette fameuse Puerta del Vino qui inspira à Debussy le 3eme de son second livre de Préludes, Debussy qui écrivit La soirée dans Grenade – deuxième de ses Estampes – sans parler de la deuxième de ses Images pour orchestre, Iberia, sans jamais avoir mis les pieds en Espagne…

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On reviendra bientôt sur une oeuvre centenaire, ces fameuses Nuits dans les jardins d’Espagne de Falla, écrites en 1915 (alors que le compositeur n’habitait pas encore Grenade), dont le premier volet est une évocation des jardins du Generalife de l’Alhambra.

*Claude Samuel, directeur de la Musique de Radio France de 1989 à 1996.

P.S. Perdu dans la sierra proche de Malaga, je dois me  contenter d’une liaison internet très lente et aléatoire. Pour plus de photos et de documents, il faudra attendre le retour à Paris !

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