Luchini, Macron et la Suisse

Bref jour de repos ce jeudi de l’Ascension, un premier bain de mer matinal avant la foule qui a déferlé sur les rives de la Méditerranée.

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J’en ai profité pour terminer un bouquin que j’avais acheté en poche dans un aéroport, sans trop de conviction.

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L’éditeur le présente ainsi : Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l’esprit et le panache de la langue française. En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d’immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l’air de notre temps – en racontant la fureur du Misanthrope à l’ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l’air d’une publicité pour Dim. Il a quitté l’école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd’hui l’un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L’Hermine. Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d’une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.

Tromperie sur la marchandise ? Ce n’est pas une autobiographie, plutôt un collage, mi-journal de bord, mi-reprise de textes pour certains cent fois entendus sur les auteurs de prédilection du comédien. J’ai toujours éprouvé pour Fabrice Luchini un mélange d’admiration et d’irritation, et je dois reconnaître, après ce livre un peu foutraque, que l’admiration l’emporte. Luchini l’écrit, à l’été 2015 pendant le tournage de Ma Loute de Bruno Dumont – un film que j’ai détesté (Choc et toc), mais, si je lis bien entre les lignes, je n’ai pas été le seul !.

Les passions successives et parfois superposées de Luchini pour Céline, La Fontaine, Rimbaud, Nietzsche ou… Philippe Muray sont évidemment évoquées, et n’apprendront peut-être rien à ceux qui ont suivi ses seuls-en-scènece qui n’est pas mon cas.

En revanche, très amusant de retrouver (p.165) cet étonnant portrait, daté du 30 aôut 2015 :

Dîner avec Emmanuel Macron et son épouse Brigitte

Curieux la fraîcheur de ce ministre. Il se lance dans cette activité haïe par la gauche conventionnelle. Il propose une grille nouvelle au socialisme. Il guette et pressent le cynisme chez les hommes de pouvoir, cynisme qu’il compare à une lèpre. Il ose affirmer dans son être des valeurs opposées au cynisme.

Comme c’est étrange et lumineux une telle affirmation. Le ressentiment, les passions tristes, sont en général les fondements les plus solides pour durer dans cette existence. Relisons Cioran

La singularité de la jeunesse peut-être. Il est bien séduisant Macron. Il rit, il jubile, il travaille. Son épouse veille sur lui. Il est puissant et concentré. Il est exceptionnel ce Macron.

Qui l’eût cru ? Luchini séduit par Macron.

Rien à voir ni avec le comédien, ni avec le nouveau président de la République. Mais à l’occasion des 90 ans de ma mère (23 mai 2017), j’ai revu avec toujours autant de bonheur l’impayable sketch de  Marie-Thérèse Porchet (le comédien suisse Joseph Gorgoni) qui brocarde le pays et la langue de mes ancêtres maternels

Joseph Gorgoni a repris cette année le spectacle qui nous avait tant fait rire dans les années 1990.

J’aime bien aussi l’humoriste « nature » comme dans ce one-man-show de 2016 :

Longtemps après que les poètes ont disparu

C’est l’éternelle chanson de Charles Trenet qui nous vient aussitôt lorsqu’on apprend la disparition d’Yves Bonnefoy.

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J’ai un souvenir qui ne m’a jamais quitté de la présence, de la voix, du regard d’Yves Bonnefoy. C’était à Thonon-les-Bains, il doit y avoir 25 ans, Michel Chaboud, l’excellent directeur de la Maison des Arts, avait prévu, pendant l’été, dans la cour carrée de la Visitation, des récitals de poésie qui eurent beaucoup de succès. Celui d’Yves Bonnefoy fut une révélation.

Extraits d’un discours prononcé par Bonnefoy le 22 septembre 2014 au Mexique, comme un précieux résumé de la vie et des amours du poète et un plaidoyer pour « la fondamentale nécessité de la poésie » :

…sur cette forme particulière de questionnement du monde et de l’existence que l’on appelle la poésie? Penser à celle-ci n’est plus aujourd’hui quelque chose de naturel et de simple. Je ne doute pas que la poésie soit encore très largement reconnue, aimée, pratiquée, dans votre pays et les autres de l’Amérique latine. Il y a encore dans votre société de langue espagnole ancrée dans un riche passé préhispanique cette belle continuité entre la culture populaire et les préoccupations de l’intellect qui est le lieu dans l’esprit où la poésie prend le plus vigoureusement sa source.

Je vois de grandes œuvres se succéder parmi vous et retenir une assez large attention. Mais ailleurs dans le monde le regard que la technologie et ses emplois commerciaux incitent à jeter sur la réalité naturelle et sociale n’est pas sans porter préjudice à la sensibilité poétique et à son intelligence de la vie. En France, par exemple, nos universités ont tendance à placer les sciences  humaines et le débat des idées au premier plan de leurs intérêts, et c’est aux dépens de la poésie, dont on ne ressent plus assez la fondamentale nécessité. Il est donc bien que le prix que l’on m’accorde aujourd’hui mette l’accent sur cette nécessité…

Mais pourquoi est-il si nécessaire de penser à la poésie ? Est-ce parce qu’il y aurait en elle des aperçus sur la condition humaine plus nombreux ou plus importants  que ceux que, par exemple,  savent reconnaître les philosophies de l’existence ? Ou qui seraient formulés avec plus d’imagination ou d’éloquence que dans les écrits que l’on appellera de la prose  ? Oui, certes, il est bien vrai que les grandes œuvres de la poésie –  lesquelles ne sont pas seulement des poèmes, je place au premier plan parmi elles un Shakespeare ou un Cervantès – se risquent très avant dans les labyrinthes de la conscience de soi. C’est dans les hésitations angoissées  d’Hamlet ou les rêveries généreuses de Don Quichotte que la modernité de l’esprit a trouvé son sol le plus fertile. Et il y a en chacun de nous un rapport à soi qui ne se défait jamais autant des illusions de l’existence ordinaire que quand nous entendons un rythme s’emparer des syllabes longues et brèves des mots de notre langue natale.

Et ce n’est pas, pour autant, qu’il ne faille pas se garder des enivrements faciles de la musique verbale. Le rythme dans les mots peut se mettre au service de simplement l’éloquence. Le mensonge peut s’en servir. Mais il n’en est pas moins un appel qui nous saisit très en profondeur, s’adressant à nos émotions, bousculant nos convictions paresseuses. Par ce renflammement de la parole nous recommençons d’exister, par sa voie peuvent reparaître, parmi assurément bien des leurres, des besoins et des intuitions qui sont notre vérité la plus essentielle. Car l’existence, cette vie humaine qui naît et qui doit mourir, qui est finitude, qui se heurte sans cesse aux imprévus du hasard, c’est, avant tout, un rapport au temps ; et comment accéder à l’intelligence du temps sinon en écoutant les rythmes, cette mémoire du temps, travailler sur les mots fondamentaux de la langue ?

Il y a ce rapport tout à fait spécifique et fondamental au temps dans la poésie, c’est ce qui fait d’elle l’approche la plus directe de la vérité de la vie. En français, par exemple, nous devons à Villon, à Racine, à Baudelaire, de percevoir des aspects de la condition humaine que nul davantage qu’eux n’a su reconnaître. Le rôle décisif du rapport à autrui dans l’éveil du moi, dans son intellection de ce qui est ou n’est pas, n’a jamais été plus intensément  éprouvé que dans quelques poèmes des Fleurs du mal. Mais l’essentiel de la poésie n’est tout de même pas à ce niveau où la vérité de l’humain se dégage et se manifeste. Il est par en dessous, dans la vie même des mots, et c’est à cette profondeur dans la parole qu’il faut savoir rencontrer l’action de la poésie et, de ce fait, comprendre son importance. Comprendre qu’elle est le fondement de la vie en société. Comprendre que la société périra si la poésie s’éteint, peu à peu, dans notre rapport au monde.

L’essentiel de la poésie, ce rapport aux mots ? Oui, et maintenant je m’explique. Que sont les mots ? Est-ce ce qui permet de penser aux choses, d’en analyser la nature, d’en dégager des lois, d’énoncer celles-ci, en bref d’élaborer la connaissance du monde et d’organiser nos actions dans celui-ci ? Oui, les mots sont cela, nous les savons porteurs des concepts qui bâtissent pour nous ce que nous nommons la réalité, et qui nous l’expliquent,. Mais cette réalité que nous devons à la pensée conceptuelle est-elle vraiment, est-elle pleinement, ce qui existe hors de nous et aussi en nous, dans l’intimité de nos vies, n’en est-elle pas qu’une image aussi schématique que partielle, et peut-être même affectée d’un manque fondamental ? La pensée conceptuelle, c’est de la généralité, en effet, c’est de l’intemporel, elle ne peut donc pas percevoir en nous cette expérience du temps qui, je le disais, est notre être même. Les mots nous trahissent-ils ?

Mais écoutons certains d’entre eux, écoutons-les en eux-mêmes, sans faire effort de pensée. Prononçons le mot « arbre » ou le mot « fleuve », ou, avec Mallarmé, le mot « fleur », ou ces autres mots qui évoquent des êtres et non des choses, et que nous appelons les  noms propres. Que vois-je quand je dis « arbre » ou « fleuve » ? Nullement la figure précisément définie que propose le dictionnaire. Je pense à  l’arbre comme il existe, avec toutes ses branches, toutes ses feuilles, mais aussi son implantation au bord d’un chemin, sa place possible dans ma vie. Et cette idée que j’en ai est évidemment imprécise, mais ce que je sais, en tout cas, ce que je ressens au plus profond de moi-même, c’est que cet arbre, quelque il puisse être, est dans un lieu où je puis moi-même marcher, il est comme moi, comme chacun de nous,  la proie du temps qui fait naître et qui fait mourir…

J’ai longtemps fréquenté, lu et relu, quelques poètes découverts, pour la plupart, grâce à d’intelligents professeurs de français au lycée. Avec une préférence pour les Parnassiens, Baudelaire, Prévert, Éluard…

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J’ai compris plus tard pourquoi j’aimais tant les oeuvres vocales, les cycles de mélodies, de Lieder, des compositeurs français certes (Debussy, Poulenc, Fauré sans oublier Britten et ses Illuminations rimbaldiennes) mais évidemment tout ce qui est écrit en allemand ou en russe, mes langues de prédilection. On a l’embarras du choix…

Une conquête française

Au petit matin, il y a des nouvelles qui réchauffent et réjouissent :

http://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/0203913141675-les-francophones-en-forte-progression-dans-le-monde-1060878.php

Je voyais ce matin un reportage sur France 2, un jeune Chinois évoquait la beauté, l’élégance du français.

Tout n’irait donc pas si mal dans notre monde en folie, le français reste une langue universelle, alors qu’il y a peu encore on prédisait sa lente mais inexorable disparition. Peut-être une réaction au laminoir anglo-saxon modèle américain ? Peut-être une envie de culture, de style, de valeurs qui poussent très profond leurs racines ?

Peut-être n’est-ce pas non plus un hasard si les chanteurs de la génération montante prennent la suite des Souzay, Kruysen, Bernac, Danco, Norman, Lott, qui ont honoré et vénéré la mélodie française ?

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J’ai de toujours une prédilection pour José Maria de Hérédia, qu’on classe parmi les Parnassiens, pour la force du verbe, l’ampleur de la langue, la beauté des horizons.

Soleil couchant

Les ajoncs éclatants, parure du granit, 
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ; 
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume, 
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid 
Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume. 
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume, 
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.

Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes, 
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines 
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre, 
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre, 
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.