Je suis venu vous dire…

Je n’avais pas prévu dans Primaire : effets secondairesune autre conséquence de la primaire de la droite : le renoncement de François Hollande. Et pourtant, je suis convaincu qu’en plus de toutes les raisons -impopularité, éclatement de la gauche – invoquées par les commentateurs, la manière dont Sarkozy a été sèchement éliminé a pesé dans la décision du Président de la République.

Les électeurs ne voulaient pas d’un match retour de 2012, ni Sarkozy… ni Hollande. Ils auront au moins eu droit à deux belles sorties. Tout le monde a salué le fair play de Sarkozy le 20 novembre au soir, tout le monde reconnaît ce soir la dignité et le courage d’un Président qui se retire pour laisser une chance à la gauche de concourir à la prochaine présidentielle.

Le temps viendra où l’on pourra faire sereinement le bilan – ombres et lumières, échecs et réussites – d’un quinquennat, d’un homme qui ne méritent à coup sûr pas l’excès d’opprobre dont ils sont couverts depuis des mois. C’est d’ailleurs ce qui transparaît dans le fameux livre – que l’ai lu – de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui est infiniment plus intéressant que les citations qui en ont été extraites. Les deux journalistes du Monde reconnaissent que l’action de François Hollande a, dans beaucoup de domaines, été couronnée de succès, notamment dans les moments tragiques que le pays a connus, mais que le Président n’a jamais été capable d’en convaincre d’abord son camp, et surtout l’opinion…

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La décision de Hollande, le résultat de la primaire de droite rebattent toutes les cartes pour la prochaine présidentielle, et d’abord de la primaire de la gauche. Une chose est sûre : Et si rien n’était joué ?

Castro et la déformation

C’est quand même incroyable, invraisemblable, qu’en 2016, les mêmes vieux réflexes racornis s’emparent de la classe politique, toutes tendances confondues, lorsqu’il s’agit de saluer la mort d’un tyran. Un dictateur de droite, genre Pinochet ou Franco, c’est l’abomination absolue, un dictateur de gauche, genre Staline ou… Castro, c’est forcément différent, forcément puisqu’il est de gauche, et révolutionnaire de surcroît. Donc circonstances atténuantes, d’accord c’était un dictateur, mais c’est un héros…

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Foin de prudences diplomatiques et de contorsions de langage, une dictature est une dictature, un dictateur est un dictateur, donc un oppresseur, un anti-démocrate, un oligarque vivant aux dépens de son peuple. Sous toutes les latitudes, à toutes les époques. Comment un Mélenchon ose-t-il défendre l’indéfendable ?

J’entends bien l’insistante musique des nostalgiques de Fidel, héros et héraut des luttes anti-impérialistes (traduire par anti-américaines) en Amérique du Sud et en Afrique (en Angola par exemple). L’oncle Sam étant, par principe, odieux comme le capitalisme débridé (pardon, il faut dire ultra-libéral) dont il est le fer de lance, rien n’est plus glorieux que de le combattre. La fin justifiant tous les moyens…

Sur Cuba, j’ai écrit cela il y a trois mois : La révolution décrépiteMais qui s’intéresse à la situation catastrophique du Venezuela de M. Madurovainqueur de l’élection présidentielle truquée de 2014, et digne émule du « meilleur ami » de Cuba, le sinistre Hugo Chavez ? Ah oui mais Chavez est inattaquable, c’est grâce à lui, n’est-ce pas, que s’est développé ce formidable outil d’éducation populaire El Sistema ! Sauf que c’est faux – l’exemple même de la désinformation, de la déformation de la réalité – ! Chavez n’est pour rien dans la genèse ni la réussite de cette prodigieuse idée.

Encore faut-il noter que, dans ces pays d’Amérique Latine qui, pour certains, ont été « inspirés » par l’exemple de Castro, la démocratie a toujours fini par l’emporter.

À Cuba, non seulement le peuple n’a jamais été appelé à s’exprimer librement, à voter, mais le système a été verrouillé au profit d’une caste, d’une famille qui s’est emparée de tous les leviers économiques, politiques et culturels de l’île. Je n’ai pas entendu grand monde ces derniers jours s’étonner de cette invraisemblable situation, sans équivalent dans l’histoire contemporaine.

Et puis, tout de même, si l’on se dit démocrate – ce que tous proclament, en France tout du moins – peut-on l’être à moitié, ou à géométrie variable ? y aurait-il, pour certains, de bons et de mauvais dictateurs ? la répression des droits fondamentaux de la personne humaine serait-elle plus admissible selon qu’elle vient d’un Staline, d’un Hitler, ou d’un Castro ?

Je n’irai pas pleurer sur les cendres de Castro, mais je veux espérer que ce beau et grand peuple de Cuba trouvera rapidement les chemins d’une liberté trop longtemps réprimée, et qu’il n’aura besoin ni de Washington ni de Moscou pour tracer sa route.

Et si rien n’était joué ?

Je m’apprêtais à commenter l’actualité politique de ce week-end, notamment la première de l’émission « Questions politiques » sur France Inter et franceinfo :

Et je suis tombé – merci Facebook ! – sur cet article du blog de Bernard Sananès, compagnon de militantisme de nos jeunes années. Je ne suis pas étonné de partager en tous points son analyse, que je reproduis intégralement ici.

Et si cette fois le système ne gagnait pas ?

« A la fin c’est comme l’Allemagne au foot, le système gagne toujours. »

« Lecanuet, les Rénovateurs, Bayrou, personne n’a réussi »

« Le FN a un plafond de verre »

« Le 3ème homme, ça fait les unes des médias mais ça ne dure jamais très longtemps »

« En entrant dans l’isoloir, les Français reprennent leurs habitudes et votent pour ceux qu’ils connaissent, depuis longtemps »

« Sans parti structuré, on n’y arrive pas »

« Les Français voudront savoir avec qui leur Président gouvernera »

« Les députés vont penser à leurs investitures »

« De toute façon pour 2017, celui qui gagnera la primaire de la droite, sera Président »

Bien sûr tous ces arguments sont justes. Bien sûr l’histoire politique est pleine de tentatives hors-parti, anti-système, qui n’ont jamais dépassé les unes des médias, quelques vagues de sondages, ou ont buté sur le premier tour de la présidentielle. Bien sûr Macron n’est pas au second tour, et Le Pen n’est pas donnée gagnante des sondages. Evidemment, les anti-système qu’ils soient du côté de Le Pen, du centre Macron/Bayrou, de la gauche de la gauche Mélenchon/Montebourg  ne partagent rien, et n’ont aucune convergence tactique ou politique. Bien sûr l’élection de 2017 qui aura lieu sous la menace terroriste n’est pas, contrairement à 2007, une campagne d’optimisme et d’espérance, un terreau propice pour le saut dans l’inconnu. Il y a donc peu de chances pour que 2017 échappe aux canons traditionnels de notre vie politique.

Et pourtant ?

Rarement à 8 mois du scrutin, une élection présidentielle n’aura semblé aussi incertaine, jamais l’offre politique n’aura semblé si fragmentée et aussi éloignée des attentes d’une majorité de nos concitoyens. Jamais le rejet de la politique traditionnelle n’aura été aussi élevé : les sans préférence partisane représentant désormais près d’un tiers des électeurs soit plus que l’addition des sympathisants LR et PS réunis.

Et pourtant la perspective de la revanche Hollande-Sarkozy est l’affiche qui laisse le plus d’espace à Marine le Pen.

Et pourtant Montebourg &Co peuvent faire chanceler le président sortant au soir de la primaire.

Et pourtant Jean-Luc Mélenchon pourrait, si Montebourg n’y parvenait pas pendant la primaire, structurer une gauche alternative qui talonnerait – ou dépasserait ?- un Hollande affaibli par un mandat sans soutien, et une primaire sans élan.

Et pourtant le favori toutes catégories des sondages, Alain Juppé, apparaît moins invincible et ne soulève pas l’enthousiasme.

Et pourtant François Bayrou, après avoir connu enfer et purgatoire, est toujours là.

Et pourtant qui peut dire que les primaires, mêmes réussies, enfermeraient à gauche comme à droite les électeurs des vaincus dans le vote pour le candidat investi ?

Et pourtant l’entrée en campagne d’Emmanuel Macron fait osciller les courbes, comme une petite secousse sismique que le paysage politique n’a pas connu depuis longtemps.

Et pourtant dans tous les scrutins depuis 2012, le FN n’a cessé de progresser entre les deux tours, laissant possible un score de second tour frôlant à minima les 40 % si elle vire en tête au premier.

Mais on le sait à la fin le système l’emporte toujours…

Cette fois-ci, en sommes-nous sûrs, vraiment ?    (Bernard SANANES)

La vérité, comme le rappelle le grand professionnel qu’est Bernard Sananès, c’est qu’en effet les repères traditionnels de la vie politique sont en train d’éclater, parce que le système lui-même est à bout de souffle.

La Vème République est épuisée. Son agonie a commencé avec l’instauration du quinquennat (je reviendrai sur le sujet plus en détail dans un prochain billet) et s’achève dans le ridicule des « primaires ».

À neuf mois de l’élection présidentielle, tous les scénarios sont envisageables, y compris le pire – que ne mentionne pas B.Sananès – celui de la violence.

L’arrivée d’Emmanuel Macron dans le paysage politique n’est pas anodine. Sa participation à la première de la nouvelle émission dominicale de France Inter et franceinfo: était légitimement attendue :

Comme auditeur/téléspectateur, j’attendais avec intérêt les déclarations de l’ex-ministre, mais peut-être surtout un ton nouveau, un autre format pour cette nouvelle émission politique. Quand on parle d’un « système » périmé, usé jusqu’à la corde, on en a malheureusement eu la triste illustration ce dimanche : des journalistes, à commencer par le sieur Demorand, agressifs, décidés à ne pas laisser leur invité en placer une, le coupant sans arrêt, considérant toutes ses explications comme nulles et non avenues, dès lors qu’il ne répondait pas à la seule question qui les intéressait, sa candidature à l’élection présidentielle. Invraisemblable, insupportable même ! « Être clair, ce n’est pas être caricatural », a justement rétorqué Emmanuel Macron…

Le chagrin et la raison

Je ne suis rien de plus (ni de moins) qu’un citoyen. J’ai eu et j’ai encore des responsabilités, professionnelles ou politiques, j’ai des valeurs, celles que la vie et ma famille m’ont enseignées. Bientôt 72 heures après les attentats de Paris, je veux simplement consigner ici ce que j’ai vécu, vu, entendu.

Vendredi soir j’étais à la campagne, j’écoutais de la musique, de nouveaux disques à critiquer. Je suivais distraitement Facebook, lorsqu’un mécanisme s’est déclenché dans mon cerveau, une alerte. Quelque chose d’anormal, des bribes éparses, info ou intox, mais un faisceau d’indices graves. Immédiatement, comme un réflexe, recouper, rechercher d’autres sources, puis allumer une chaîne d’info en continu à la télévision.

Réflexe aussi d’appeler mes proches à Paris, là où j’habite, à 100 mètres du Bataclan. De joindre l’un de mes fils – c’est son anniversaire ce 13 novembre ! – il sort d’un entraînement sportif, je lui intime de rentrer chez lui en évitant le centre de Paris, il me rassure, il est en sécurité, il regardera les images jusqu’au bout de la nuit. Et le lendemain nous nous retrouverons tous, la famille réunie, avec les rires des tout-petits pour éloigner pour un temps le spectre de l’horreur.

Les réseaux sociaux démontrent, ce triste vendredi noir, qu’ils sont plus utiles que pernicieux. Les uns et les autres s’informent, s’interrogent, se rassurent.

Je ne quitte plus les écrans de télévision, juste surpris que France 2 ait maintenu l’émission pré-enregistrée de Frédéric Taddei, une aimable conversation en complet décalage avec ce que nous vivons. La chaîne du service public se rattrapera dès minuit.

Je pleure plus d’une fois, parce que tous les lieux visés, le Bataclan au coin de l’avenue de la République et du boulevard Richard Lenoir, où j’ai habité plusieurs années, la rue de Charonne, la rue de la Fontaine-au-Roi, c’était ceux que j’avais si souvent fréquentés. Et puis ça aurait pu être n’importe où dans Paris, là où l’esprit de fête et de fraternité a toujours soufflé…

Peu avant minuit, je regarde la première allocution de François Hollande. Toute la presse l’a noté, moi aussi, il est bouleversé, presque confus, on le serait à moins. Au Bataclan, les opérations sont encore en cours, ailleurs on n’en est pas encore à compter les morts, doit-on craindre d’autres attaques ?

Je réponds aux SMS, aux amis qui m’interrogent sur Facebook, qui a activé une application qui avait servi lors de catastrophes climatiques. Je me suis demandé si je devais appeler ma mère à Nîmes qui s’est sûrement couchée tôt, je ne le fais pas, inutile de l’affoler.

Je n’ai pas envie de lire certains « commentaires », je vais essayer de dormir après avoir écouté ceci :

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Je « partage » ce poème d’Aragon que Camille de Rijck a publié sur son « mur’ :

Où fait-il bon même au coeur de l’orage
Où fait-il clair même au coeur de la nuit
L’air est alcool et le malheur courage
Carreaux cassés l’espoir encore y luit
Et les chansons montent des murs détruits
Jamais éteint renaissant de la braise
Perpétuel brûlot de la patrie
Du Point-du-Jour jusqu’au Père-Lachaise
Ce doux rosier au mois d’août refleuri
Gens de partout c’est le sang de Paris
Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre
Rien n’est si pur que son front d’insurgé
Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre
Que mon Paris défiant les dangers
Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai
Rien ne m’a fait jamais battre le coeur
Rien ne m’a fait ainsi rire et pleurer
Comme ce cri de mon peuple vainqueur
Rien n’est si grand qu’un linceul déchiré
Paris Paris soi-même libéré
(Louis Aragon, 1944)

L’aurore me réveille samedi matin. France 2 a rassemblé un plateau d’hommes d’expérience, de raison et de sagesse, l’ancien juge du pôle anti-terroriste Marc Trévidic, le politologue Gilles Kepel, Antoine Basbous et d’autres encore. Nul n’en rajoute, la réalité est bien assez effrayante, tous expliquent, avec des mots justes, pourquoi ces attentats, d’où ils viennent, par qui, comment. On est loin de certains tweets ou « commentaires » hargneux, honteux, hideux, qu’on découvre au petit matin.

La vie reprend, on va rejoindre la famille. Ce samedi midi sera ensoleillé par les rires de G. et L., à deux ans et quelque le garçon me parle de Saint-Säens et de son Cygne, la demoiselle est d’une bonne humeur sans limite. Le soir, on se dit qu’on va éviter la télévision, et puis finalement on ne peut s’en empêcher. Je me surprends à apprécier Mélenchon, à le trouver même excellent dans ce qu’il dit, dans ce qu’il exprime. Ruquier et ses compères, Yann Moix et Léa Salamé, opinent. Les artistes, acteurs, musiciens ne sont pas dans l’arène habituelle du samedi soir, ils sont touchants, maladroits, à notre image. Catherine Frot : « Je suis venue pour ne pas être seule face à cette douleur, pour être avec vous ».

Hier dimanche, c’est décidé, je laisse en plan certains travaux, je rentre à Paris. Moi aussi j’ai besoin d’être parmi les Parisiens et tous les autres qui aiment Paris, y sont venus le temps d’un week-end… ou d’un concert ! La rue de Bretagne semble se ranimer doucement, ma libraire a rouvert, le café Charlot, les commerces sont moins pleins que d’habitude, mais avec le soleil, la vie reprend.

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Déjeuner rapide, et après un peu d’hésitation – comment ne pas tomber dans le voyeurisme, la curiosité malsaine ? – nous décidons, parce que c’est aussi un parcours habituel de balade, d’aller rue Oberkampf, boulevard Richard Lenoir puis sur la place de la République.

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Je répugne à photographier les bougies, les fleurs, les anonymes qui pleurent et se recueillent. Le silence est impressionnant, prenant. Place de la République, un petit groupe fait de la musique, mais le coeur n’y est pas. Plus tard dans la soirée, un bref mouvement de panique ne réussit pas à dissuader la foule de poursuivre son rassemblement. On entend encore un hélicoptère, des sirènes, le glas qui résonne à Notre Dame. Il est temps que ce funeste week-end s’achève.

Sur Facebook ce lundi matin, on découvre les images de la solidarité planétaire. Tous ces gestes, ces couleurs arborées par les grands monuments du monde, ne résoudront rien, mais la compassion est nécessaire et bienvenue.

A midi, comme un horrible écho, les mêmes musiciens (l’Orchestre national de France), dans les mêmes lieux (le nouvel Auditorium de la Maison de la radio), jouaient le même compositeur (Beethoven) que le 8 janvier dernier. Quand la tragédie se répète…