A défaut de concerts publics, on va continuer de célébrer Beethoven, les 250 ans de sa naissance, grâce au disque, grâce à la radio.
Une nouveauté, dans un paysage discographique lui aussi touché par la crise sanitaire, attire l’attention :
Dans le dernier Classica, Alain Lompech ne tarit pas d’éloges sur le jeune pianiste français Sélim Mazari et sur un premier disque, intelligemment placé dans l’actualité de l’année Beethoven, mais qui expose un répertoire qui n’est pas le plus couru du maître de Bonn.
Confinement oblige, on a pas mal revisité une discothèque où on fait régulièrement le tri entre l’accessoire, le fugace et l’essentiel.
Pilier de ma discothèque beethovénienne, ce coffret devenu « collector » de deux intégrales idiomatiques : les symphonies captées dans le plus authentique son viennois des années 60 sous la baguette souveraine du grand Hans Schmidt-Isserstedt, les concertos sous les doigts certes assagis mais stylistiquement impérissables de Wilhelm Backhaus, et l’archet d’Henryk Szeryng.
Une tribune de Classicail y a deux ans avait établi la version Schmidt-Isserstedt comme une référence pour la 9ème symphonie de Beethoven.
Une tribune, signée Mathieu Schneider, vice-président de l’Université de Strasbourg, historien de la musique :
« La santé de la population est une chose, l’hystérie normative en est une autre. Et elle a de quoi inquiéter de nombreux secteurs d’activité.
Les ensembles musicaux, instrumentaux ou vocaux, risquent d’en faire les premiers les frais. Il est urgent de trouver aujourd’hui le juste équilibre entre prévention et acceptation du risque, et de redonner du sens à la responsabilité individuelle. A vouloir se prémunir collectivement de tout, on arrêtera de vivre.
Ce n’est qu’à ce prix qu’en cette année 2020 où nous fêtons les 250 ans de la naissance de
Beethoven, nous redonnerons sa voix à la musique et et son sens à la civilisation. »
Un mois plus tard, je constate que les parcs d’attraction vont rouvrir, que les grands spectacles comme Le Puy du Foureprennent. Que quelques festivals amis ont maintenu, contre la pression médiatique, tout ou partie de leur édition, et qu’à l’inverse l’une des plus touristiques régions de France, l’Occitanie, n’aura à offrir à ses citoyens, et ses visiteurs, qu’un désert culturel et musical…
Tout le monde a pu voir sur Facebook cette photo prise par le baryton Michael Volle sur un vol long-courrier, archi-plein et l’indignation qui est la sienne, partagée par tant de ses collègues, comme Sonya Yoncheva ou Anna Netrebko, relayée par Diapason : Avions pleins à craquer, salles de concert vides
Au nom de ces principes de « précaution » dénoncés par Mathieu Schneider et Etienne Gernelle, de la crainte qui s’est emparée de tous les responsables politiques de devoir répondre des conséquences de leurs décisions devant la justice, on laisse tout un éco-système culturel dans un brouillard total.
Pourrait-on au moins laisser les organisateurs, les patrons d’orchestres, de salles de concert, expérimenter, essayer, de nouveaux formats de concert ou de représentations d’opéra, avec le concours d’un public volontaire… et bien sûr des artistes pour qui ce serait toujours mieux que le rien actuel ?
Je ne parviens pas à me résoudre à ce que, désormais, la musique doive ressembler à cela :
J’emprunte à Mathieu Schneider la conclusion de son article :
«O Freunde, nicht diese Töne !» (O amis, pas ces notes !) Que l’anathème portée par le baryton de la Neuvième de Beethoven contre la petitesse de la société bourgeoise des années 1820 soit pour nous aussi une exhortation à imaginer un idéal ! Les règles ont toujours été bénéfiques pour l’art, car il s’en est joué. Les normes, elles, brident la création et obstruent le regard. Ce regard doit aujourd’hui, plus que jamais, être collectif. Les orchestres, ce ne sont pas que de grandes institutions publiques, ce sont aussi des milliers d’associations d’amateurs par le monde, pour lesquelles jouer de la musique est d’abord un plaisir.
Ce plaisir ne doit aujourd’hui pas être tabou. C’est lui qui nous donne envie, c’est lui qui fait communauté. N’est-ce pas un hasard si les sons que le baryton nous exhorte à écouter sont précisément ceux de l’Ode à la joie de Schiller ? Cette joie, Schiller et Beethoven l’ont chantée sur le mode de la fraternité, celle qui seule pourra redonner, par-delà les frontières, sa voix à Beethoven et son sens à notre civilisation (Libération, 21 mai 2020)