Chants pour les enfants morts

A paramilitary police officer carries the lifeless body of a migrant child after a number of migrants died and a smaller number were reported missing after boats carrying them to the Greek island of Kos capsized, near the Turkish resort of Bodrum early Wednesday, Sept. 2, 2015. (AP Photo/DHA) TURKEY OUT/ANK801/306567499844/TURKEY OUT/1509021754
A paramilitary police officer carries the lifeless body of a migrant child after a number of migrants died and a smaller number were reported missing after boats carrying them to the Greek island of Kos capsized, near the Turkish resort of Bodrum early Wednesday, Sept. 2, 2015. (AP Photo/DHA) TURKEY OUT/ANK801/306567499844/TURKEY OUT/1509021754

Ce poème de Friedrich Rückert mis en musique par Gustav Mahler pour soutenir cette terrible photo du petit Aylan :

In diesem Wetter, in diesem Braus,
Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus !
Man hat sie getragen hinaus,
Ich durfte nichts dazu sagen !

In diesem Wetter, in diesem Saus,
Nie hätt’ ich gelassen die Kinder hinaus,
Ich fürchtete sie erkranken;
Das sind nun eitle Gedanken,

In diesem Wetter, in diesem Graus,
Nie hätt’ ich gelassen die Kinder hinaus,
Ich sorgte, sie stürben morgen;
Das ist nun nicht zu besorgen.

In diesem Wetter, in diesem Graus,
Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus,
Man hat sie hinaus getragen,
Ich durfte nichts dazu sagen!

In diesem Wetter, in diesem Saus,
In diesem Braus,
Sie ruh’n als wie in der Mutter Haus,
Von keinem Sturm erschrecket,
Von Gottes Hand bedecket,
Sie ruh’n wie in der Mutter Haus.

Par ce temps, par cette averse,
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors.
Ils ont été emportés dehors,
Je ne pouvais rien dire !

Par ce temps, par cet orage,
Jamais je n’aurais laissé les enfants sortir,
J’aurais eu peur qu’ils ne tombent malades ;
Maintenant, ce sont de vaines pensées.

Par ce temps, par cette horreur,
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors.
J’étais inquiet qu’ils ne meurent demain ;
Maintenant, je n’ai plus à m’en inquiéter.

Par ce temps, par cette horreur !
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors !
Dehors ils ont été emportés,
Je ne pouvais rien dire !

Par ce temps, par cette averse, par cet orage,
Ils reposent comme dans la maison de leur mère,
Effrayés par nulle tempête,
Protégés par la main de Dieu.

C’est le dernier des Kindertotenlieder, un cycle de cinq mélodies que Mahler écrit entre 1901 et 1904, alors que le bonheur familial est à son comble. Alma Mahler le reproche à son mari : « Je puis bien comprendre que l’on publie de si terribles textes quand on n’a pas d’enfants, ou quand on a perdu des enfants. Mais je ne puis comprendre que l’on puisse chanter la mort d’enfants quand, une demi-heure auparavant, on a serré et embrassé les siens, gais et en bonne santé. » Prémonitoires ces chants funèbres ? La fille du couple, Anna Maria, mourra de la scarlatine en 1907.

(Sarah Connolly, Vladimir Jurowski et le London Philharmonic en 2011)

Je n’ai pas d’autre réponse que la musique- et la poésie –  à l’horreur et à l’indignation que j’ai éprouvées à la vue de ce petit garçon rejeté par les flots sur cette plage de Bodrum.

Ce petit garçon et les milliers d’autres enfants morts dans l’anonymat des tueries des adultes.

Cette photo peut-elle changer le cours des événements ?

Elle a déjà changé considérablement la tonalité générale des commentaires sur les réseaux sociaux, et peut-être, enfin, les positions des responsables politiques.

Les mêmes qui n’avaient pas de mots assez durs pour dénoncer l’Europe passoire, la faiblesse des accords de Schengen font assaut de compassion humanitaire…

Trois remarques :

On a peut-être compris que tous ces boat people ne viennent pas de leur plein gré manger le pain des Européens. Rappelez-vous :

« Elle arrivait des Somalies Lily
Dans un bateau plein d´émigrés
Qui venaient tous de leur plein gré
Vider les poubelles à Paris
Elle croyait qu´on était égaux Lily
Au pays de Voltaire et d´Hugo Lily… »

C’est Pierre Perret qui chantait cela… en 1977.

Ou ce sketch de 1972 de Fernand Raynaud

Oui, je sais, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde (on a connu Michel Rocard mieux inspiré !), oui, je sais, quand on a tant de chômeurs chez nous, on ne peut pas en plus s’occuper des autres…

Si tout le monde avait raisonné comme cela, en 1914 comme en 1940…11951500_10207756303044222_3327491551997884358_o

Et cette Europe qu’il est de bon ton de conspuer, de détester, d’incriminer à tout propos – la Grèce, l’agriculture, les normes budgétaires – sur tous les bords politiques, voici qu’on l’appelle à l’aide, qu’on la supplie de prendre enfin le problème des réfugiés à bras-le-corps.

http://www.liberation.fr/monde/2015/09/03/hollande-et-merkel-se-mettent-d-accord-sur-des-quotas-contraignants-pour-accueillir-les-refugies_1375108

Il a bonne mine, le premier ministre hongrois, avec son mur de la honte qui n’a servi qu’à le ridiculiser.

Oui l’Europe qu’on aime, l’Europe des peuples et des hommes, nous tous les Européens, nous n’avons même pas à nous poser la question : ces « migrants » sont des réfugiés, des hommes, des femmes… et des enfants qui doivent être accueillis, hébergés, aidés, aimés.

Mais cette tragédie quotidienne ne peut pas faire oublier les responsabilités des états du Moyen Orient. Sur les réseaux sociaux, on n’a pas manqué de faire observer que les pays riches du Golfe, qui achètent nos Rafale, financent nos clubs de foot, s’abstiennent soigneusement d’accueillir ceux qui fuient les horreurs qui se déroulent à leurs portes et parfois à cause d’eux…

Seiji 80

On a à peine eu le temps de souffler les 70 bougies d’Itzhak Perlman qu’on doit fêter les quatre fois vingt ans d’un chef d’orchestre qui suscite une admiration unanime : Seiji Ozawa, né le 1er septembre 1935 dans une province chinoise sous domination japonaise (https://fr.wikipedia.org/wiki/Seiji_Ozawa)

D’abord on a envie de lui souhaiter un rétablissement durable, la maladie n’a pas épargné le vieux maître. Ensuite on veut lui dire combien on l’aime, pour son charisme, son rayonnement, sa manière unique d’inviter à la musique ceux qui jouent comme ceux qui écoutent. Les rééditions considérables qui paraissent à l’occasion de ce 80ème anniversaire démontrent l’immensité de son répertoire et de sa curiosité. On pourra toujours ergoter sur ses Bach, ses Beethoven ou même ses Mahler, où d’autres sont plus idiomatiques ou inspirés.

Mais dès ses premiers enregistrements (pour RCA), Seiji Ozawa est un maître de la couleur, des alliages de timbres, de la sensualité : ce n’est pas pour rien qu’il est resté 25 ans à la tête de l’orchestre symphonique de Boston, déjà forgé par Charles Munch, et qu’il y a excellé dans la musique française et russe.

J’ai découvert Shéhérazade de Rimski-Korsakov avec Seiji Ozawa et son premier enregistrement de l’oeuvre avec Chicago (à l’époque pour EMI).

Pas seulement parce qu’il avait gagné le Concours de jeunes chefs d’orchestre de Besançon en 1959, Seiji Ozawa a toujours aimé la France, la musique française, et heureusement l’Orchestre National de France l’a quelquefois invité. Cela ne met que mieux en évidence l’occasion manquée pour Paris de s’attacher durablement les services de ce grand chef : à la fin des années 90, les grands orchestres parisiens    et l’Opéra de Paris étaient tous en quête de directeurs musicaux. Au Philharmonique de Radio France, l’après-Janowski, à l’Orchestre National de France, la succession de Dutoit, à l’Orchestre de Paris après Bychkov. Le pire, et j’étais bien placé alors pour le savoir, c’est qu’on n’avait même pas posé la question à Seiji Ozawa, alors qu’il ne faisait pas mystère de son souhait de renforcer ce lien particulier avec la France et Paris.

Au lieu de quoi, il a pris en 2002 la direction de l’opéra de Vienne (jusqu’en 2010) où il n’avait rien à apporter et où il n’a guère laissé de trace. Il est vrai qu’en parallèle il s’était investi très fortement au Japon, avec le New Japan Philharmonic, le festival Saito Kinen à Matsumoto.

Il laisse donc une quantité impressionnante d’enregistrements, tout n’est pas de la même importance, mais outre la musique française et russe qu’il magnifie, on trouvera son bonheur dans des répertoires moins attendus, surtout quand il dirige Vienne et ses sonorités pulpeuses. Beaucoup de doublons bien sûr, puisque Ozawa a enregistré plusieurs fois certaines oeuvres un peu fétiches (comme cette Shéhérazade de Rimski). Mais EMI/Warner, Deutsche Grammophon, Philips/Decca ont bien fait les choses et l’éternel jeune homme bondissant le mérite bien (Tous ces coffrets ne sont pas tous disponibles en France actuellement, mais en jonglant entre les différents sites d’Amazon, on les trouve aisément à petit prix).

Il n’est pas anodin que l’un des tout premiers enregistrements d’Ozawa, qui avait fait sensation à l’époque, ait été consacré à la Turangalila de Messiaen en 1967 :

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Le coffret Warner comprend en réalité d’une part les enregistrements parus sous label EMI dans les années 70, et d’autre part les disques plus tardifs enregistrés pour Erato.

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Plus fort encore, le coffret des années Philips (50 CD)

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Et, chez Deutsche Grammophon, deux offres concurrentes, qui se recoupent en partie.

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Le détail de ces quatre coffrets est à découvrir sur le site : http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/09/01/ozawa-80-8493127.html

Disques d’été (II) : vive la Suisse !

Nul ne devrait ignorer que le 1er août est le jour de la Fête Nationale suisse (https://fr.wikipedia.org/wiki/Fête_nationale_suisse).

Petite revue de détail de disques récents d’interprètes hélvètes.

On a en déjà parlé (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/07/27/souvenirs-meles/) : une réédition très bon marché (en téléchargement) d’une intégrale des symphonies et trois ouvertures de Schubert, qui tient fièrement sa place face aux Harnoncourt, Marriner, Abbado et autres références, celle du regretté Marcello Viotti (chef suisse pur jus)

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Marcello était un formidable chef d’opéra, qui a eu heureusement le temps de graver plusieurs ouvrages, dont ces courts opéras de Rossini 

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et son dernier enregistrement avec un « cast » de premier choix :

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L’autre Suisse qui fait l’actualité, tout jeune quadragénaire, qui se partage entre Paris et Vienne, est Philippe Jordan, directeur musical de l’Opéra de Paris et des Wiener Symphoniker. Une discographie encore maigre, mais construite, comme tout ce que fait le fils d’Armin Jordan, avec un soin particulier : musique française à l’honneur – l’atavisme ! -dans des disques où les timbres, la chaleur de l’incomparable orchestre de l’Opéra sont exaltés.

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Enfin, il faudrait y consacrer plusieurs billets – le grand festival suisse de l’été finissant c’est Lucerne, on y a tant de souvenirs ! Personne ne peut oublier celui qui en fut l’âme durant la dernière décennie : Claudio Abbado, qui avait ressuscité l’orchestre du festival de Lucerne, tel que les fondateurs, Ansermet et Toscanini l’avaient imaginé, les meilleurs musiciens d’Europe rassemblés l’espace d’un été sur les rives du Lac des Quatre-Cantons à l’ombre du Rigi et du Pilatus.

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Personnalité(s)

La disparition de José Artur le 24 janvier dernier a suscité le même type d’éloges et de commentaires que ceux qui avaient suivi la mort de Jacques Chancel un mois plus tôt (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/25/lhomme-qui-aimait-les-autres/). Tout le monde a loué des voix uniques, des caractères bien trempés, bref, de fortes personnalités. Pourquoi devoir parler de « fortes » personnalités d’ailleurs, comme si c’était une espèce en voie de disparition !

Avoir une personnalité, du caractère, semble presque incongru, dans un univers où la conformité, le consensus, l’uniformité font loi. Dans le monde des médias, comme en politique. Et on admire Chancel, Artur, Pivot parce qu’ils osaient juste être eux-mêmes, sans se soucier de leur image, de leur paraître.

En musique, on vit aussi cette sorte d’affadissement, chez les créateurs comme chez les interprètes. Il reste heureusement – et on les y encourage – de ces personnalités qui n’existent pas en fonction du regard des autres et d’une opinion publique censée être homogène et unanime. On en a eu deux très beaux exemples, très différents, en ce début de semaine.

Gustavo Dudamel (photo ci-dessous) était pour le week-end à la Philharmonie de Paris avec son orchestre Simon Bolivar du Venezuela. Je suis loin d’aimer tout ce que fait ce jeune chef, on peut ergoter sur ses disques, son approche de Mahler, Beethoven ou Brahms, je ne sais pas si la 5e symphonie de Mahler qu’il dirigeait dimanche est conforme au droit canon des mahlériens patentés, mais Dudamel a ceci de différent de ses confrères, qu’il est une star, qu’il a une présence, une aura, un charisme qui ne sont qu’à peu d’interprètes. Bref c’est une personnalité !

Lundi c’était la première française du Concerto pour violon de Pascal Dusapin (ci-dessous), toujours à la Philharmonie. Qui nierait au compositeur – bientôt sexagénaire sous son allure juvénile – une place singulière dans le paysage musical mondial ? Dusapin n’est pas consensuel, ni conforme, il met même quelque volupté à se distinguer des courants dominants. Et nul parmi les milliers d’auditeurs qui ont réservé une longue ovation à l’interprète (Renaud Capuçon) et au compositeur, et qui n’appartiennent pas, loin s’en faut, au public initié à la musique contemporaine, n’a douté une seconde d’avoir assisté ce soir-là à l’éclosion d’un chef-d’oeuvre.

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Parasites

Comme auditeur de musique, je n’ai jamais été un puriste, un fanatique de haute-fidélité ou d’appareils dernier cri. Sans doute parce que je préfère la vie à la perfection technique, la rumeur du concert au silence glacé d’une chaîne hi-fi.

En revanche, je fais attention au matériel que j’utilise en écoute ambulatoire – c’est comme cela que disent les spécialistes ! – dans ma voiture ou au casque. Pas de publicité ici mais je suis abonné depuis longtemps à une marque américaine spécialiste de la spatialisation du son.

Et on entend parfois, souvent même, de drôles de choses au casque, toutes sortes de bruits parasites, même dans des enregistrements dits « de studio », donc sans public. Loin de me gêner, ces bruits sont comme des restitutions de moments de vie, échappés aux ciseaux du montage, et donnent une proximité parfois indiscrète avec l’interprète.

Quelques exemples :

Ayant acheté mon premier lecteur de CD aux Etats-Unis en 1989, et quelques enregistrements de mon cher Thomas Beecham – c’était encore l’époque des immenses magasins Tower Records dans chaque ville importante – j’écoute au calme, et au casque, dans ma chambre d’hôtel la Symphonie fantastique gravée par le chef anglais, dans une superbe stéréo, avec l’Orchestre National. Peu après le début du 2e mouvement « Un bal« , j’entends un téléphone sonner, j’ôte mon casque, décroche le combiné de ma chambre. Personne. Je recommence trois fois l’écoute du mouvement, et à chaque fois, je suis interrompu par une sonnerie…Je finis par comprendre que c’est celle d’un téléphone indiscret d’une pièce voisine du studio d’enregistrement… que le monteur n’a pas entendu ou a négligé d’enlever. Allô ! ici Hector….

Je n’ai pas vérifié dans les éditions ultérieures si l’on avait ou non corrigé ce bruit original !

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Autre spécialité assez répandue, surtout chez les pianistes vieillissants, les bruits d’ongles sur les touches du clavier ! Recordman toutes catégories : Claudio Arrau. On se demande si les ingénieurs du son de Philips ont fait semblant de ne pas entendre ou s’ils n’ont pas osé demander au vieux maître chilien de se couper les ongles ! Idem dans certaines captations de Sviatoslav Richter.

Evidemment Glenn Gould a donné le ton, quasiment impossible d’entendre seulement le piano sans un « accompagnement » vocal plus ou moins accordé…

Chez les violonistes, c’est la respiration qui s’invite, parfois peu discrète, mais toujours à l’unisson du jeu de l’interprète, comme le prolongeant, lui faisant écho. Particulièrement sensible dans les pièces pour violon seul (Bach, Paganini, Bartok). Cela ne vaut que pour des enregistrements anciens, malheureusement on fait disparaître cela au montage dans les CD récents (comme ce beau coffret de Tedi Papavrami)

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Les pianistes et les violonistes ne sont pas les seuls à… s’exprimer de la sorte, certains chefs d’orchestre n’échappent pas à cette forme particulière d’expression. Charles Munch était, semble-t-il, coutumier de certains rugissements, Armin Jordan – que j’ai mieux connu et de plus près – ahanait et soufflait, dans le feu de l’action, et les preneurs de son de la radio suisse romande ou d’Erato avaient parfois du mal à masquer cet enthousiasme. Dans certains disques, en dressant l’oreille, on parvient à entendre ces émissions si caractéristiques du grand chef suisse, ce qui nous le rend plus proche encore si c’est possible.

Rien de tel n’est audible dans le 4e mouvement de la 4e symphonie de Mahler, « Das himmlische Leben / La vie céleste », qu’Armin Jordan dirigea en mai 2006 à Liège, quatre mois avant sa mort…

En revanche, beaucoup de bruits de podium, de chaises, de plancher, de pupitres dans les prises de son très spectaculaires (et très proches) qui étaient la marque des labels américains dans les grandes années de la stéréo triomphante (fin des années 50 et 60). C’est très sensible dans les prises de Bernstein à New York, mais personnellement j’adore  ce qui ajoute encore au frémissement du moment, à l’engagement physique du chef… On est très gâtés en ce moment avec les imposantes rééditions du considérable legs discographique du compositeur/chef américain.

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Et parfois même chez un perfectionniste comme Karajan, on entend de bien étranges choses : enregistrements faits trop vite ? erreurs de montage ? Ainsi dans un CD plutôt lourdingue d’ouvertures d’Offenbach, le rare Vert-Vert, avec un beau cafouillage rythmique que personne n’a corrigé. Une explication dans ce documentaire ?

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Les trente glorieuses

Les mythes ont la vie longue, surtout s’ils recouvrent une réalité. Les Wiener Philharmoniker – l’Orchestre philharmonique de Vienne – demeurent cet orchestre à la sonorité unique, reconnaissable entre toutes (ce hautbois pincé et nasillard, ces cors éclatants qui rappellent les trompes de chasse, ces cordes fruitées, souples et légères)

Mais la légende est double : ce son inimitable est aussi celui que les ingénieurs de Decca ont capté et restitué pendant plus de trente ans !

Après Deutsche Grammophon – qui n’a jamais vraiment réussi à rendre aussi parfaitement cette image sonore des Viennois – qui avait publié une édition symphonique un peu disparate (même si elle nous permettait d’accéder de nouveau à l’intégrale des symphonies de Mozart réalisée par James Levine)

91LXJlCZw3L._SL1500_c’est DECCA qui propose un coffret noir et or de 65 CD, qui raconte avec beaucoup de pertinence (et pas mal d’inédits ou de raretés en CD) la légende glorieuse d’un orchestre à son apogée et de chefs mythiques, Monteux, Münchinger, Krauss, Krips, Karajan, Knappertsbusch, Böhm, Mehta, Maazel, Abbado, Reiner, Kertesz, Schmidt-Isserstedt, Boskovsky, Kleiber (le père), Walter, Solti, etc…

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Des enregistrements réalisés sur une trentaine d’années (1950-1980), classés par périodes – de Haydn (avec Monteux et Münchinger) à Khatchaturian -, un luxueux livre richement illustré en quatre langues (dont le japonais). Des minutages très généreux et des couplages intelligents. Un beau cadeau de fin d’année !

Abbado, Karajan, les lignes parallèles

La mort de Claudio Abbado n’en finit pas de secouer le monde musical, et sur Facebook les souvenirs, les anecdotes, les témoignages se multiplient. Lorsque Sylvain Fort demande, avec son habituelle fausse naïveté, quels disques d’Abbado on préfère, il sait que les réponses ne vont pas être unanimes, et que la question même suscite le débat…

J’ai malheureusement peu de souvenirs personnels de concerts dirigés par Claudio Abbado. Deux ou trois seulement, à Paris, une fois à la Cité de la Musique, une autre.. au Cirque d’hiver (une chaleur étouffante, et le Gustav Mahler Jugendorchester si ma mémoire ne me fait pas défaut). Des symphonies de Haydn pétillantes, mais pas très creusées, un 3e concerto pour piano de Beethoven avec la toute menue mais épatante Maria Joao Pires… Maigre bilan donc, mais finalement pas étonnant pour quelqu’un comme moi qui n’a jamais cédé à une sorte d’Abbadomania !

Sur le legs discographique du chef italien j’en ai déjà beaucoup dit (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/01/20/lheritage-abbado/),

Mais, à bien y regarder, il y a plus d’un parallèle à faire entre Claudio Abbado et son prédécesseur légendaire à la tête des Berliner Philharmoniker, Herbert von Karajan. 

Morts au même âge – dans leur 81eme année – après des années de maladie et de souffrance, ils ont l’un et l’autre soigneusement construit et cultivé leur image, beaucoup enregistré (trop ?), Et l’un comme l’autre – c’est mon point de vue ! – ont laissé d’incontestables réussites là où on ne les attendait pas, et ne sont pas  toujours des références dans les répertoires qui leur étaient a priori les plus familiers.

Dans le symphonique, malgré plusieurs intégrales, ni Karajan ni Abbado ne sont mes « indispensables » dans Beethoven, Brahms ou Dvorak. En revanche, ils ont gravé d’admirables Tchaikovski, laissé d’inégales réussites dans Mahler et Bruckner, compris mieux que des natifs les sortilèges de Debussy et Ravel. Dans Mozart et Haydn, l’un et l’autre privilégiaient l’allure, la beauté plastique, et la manière de « retour aux sources » opérée par Abbado avec son orchestre Mozart cette dernière décennie ne m’a jamais vraiment convaincu.

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Dans la discographie de Karajan, ce sont les « hors piste » les plus intéressants : le coffret consacré au trio Schönberg/Berg/Webern, la 4e symphonie de Nielsen, la 5e symphonie de Prokofiev, la 10e symphonie de Chostakovitch (deux fois), et bien sûr les symphonies de SIbelius.

Chez Abbado, on doit rappeler la meilleure intégrale, la plus fiévreusement romantique, des symphonies et ouvertures de Mendelssohn :

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Mais ce qui, toujours dans le répertoire symphonique, rassemble les deux anciens « patrons » de l’orchestre philharmonique de Berlin, ce sont des Mahler et des Bruckner transfigurés par l’épreuve de la maladie, Abbado avec l’orchestre du festival de Lucerne qu’il avait ressuscité, Karajan avec les Viennois. Témoignages absolument admirables heureusement disponibles en DVD.

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Je reviendrai dans un prochain billet sur les parallèles entre Abbado et Karajan dans le domaine de l’opéra.

Pour l’heure, je retiens de Claudio Abbado un double enregistrement qui n’est sans doute pas ce qui viendrait immédiatement à l’esprit de qui voudrait citer une « référence » de ce chef : la 1ere symphonie de Bruckner. L’une de ses toutes premières gravures dans les années 60 avec Vienne, et l’une des dernières avec Lucerne – qu’on trouve l’une et l’autre séparément ou en coffret.

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