J’avais déjà une bonne partie des coffrets édités au fil des ans par la radio néerlandaise de fabuleux concerts de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam (Koninklijk Concertgebouworkest).L’un des trois orchestres que je préfère au monde (avec Vienne et Berlin) ce qui n’a rien d’original. J’évoquerai demain le premier disque que j’achetai de cet orchestre et de son chef d’alors, Bernard Haitink.
Pour célébrer son 125ème anniversaire, le Concertgebouw a fait les choses en grand. Toute une histoire, des « live » plus passionnants les uns que les autres, captés par la radio néerlandaise, rassemblés en deux coffrets magnifiques, que j’avais renoncé à racheter en raison d’un prix, certes justifié par la qualité des enregistrements, mais dissuasif – comme l’étaient d’ailleurs les premiers coffrets partiels. J’ai finalement trouvé les deux précieux boîtiers à un prix beaucoup plus raisonnable sur www.amazon.co.uk. Je m’empresse d’en télécharger le contenu en prévision de mes vacances est-européennes.
La liste des oeuvres, des solistes, des chefs, donne le vertige. Evidemment les directeurs musicaux successifs, Eduard van Beinum, Bernard Haitink, Riccardo Chailly, MarissJansons, tant de grands chefs associés, Monteux, Szell, Dorati, Giulini, Sawallisch, Colin Davis, Kondrachine…et cette acoustique miraculeuse.
Une très large place à la musique du XXème siècle, à des compositeurs et artistes hollandais bien peu connus hors des frontières bataves, de grands chefs, Boulez, Jochum, Krips, dans des répertoires qu’ils n’ont jamais servis au disque, des gravures historiques au sens premier du terme, Mengelberg, Furtwängler, Klemperer, Ormandy, Ancerl, des rencontres soliste-chef parfois inattendues, bref ces 152 CD méritent tous qu’on s’y arrête et qu’on parcoure, grâce à eux, la fabuleuse histoire de l’une des plus belles phalanges du monde.
Qu’il croie au Ciel ou qu’il n’y croie pas, le mélomane peut difficilement échapper aux grands rituels catholiques, comme ceux de la Semaine Sainteet de Pâques(les Passions de Bach et de tous les autres, les oratorios de Handel, Telemann..). Je suggère la lecture du dernier billet de l’excellent blog de Jean-Christophe Pucek : La Passion selon Saint Jean d’Alessandro Scarlatti.
En ce dimanche pascal, j’ai en tête un ouvrage qui, en dépit de son nom, n’a rien à voir avec la fête de la Résurrection : Les Cloches de Rachmaninov. Je me demande d’ailleurs pourquoi j’associe les cloches à Pâques, j’avoue l’avoir ignoré jusqu’à ce que je découvre ce matin l’origine de cette légende sur le site… de l’Eglise catholique de France : Pourquoi parle-t-on des cloches de Pâques ?
Revenons à la Russie et à Rachmaninov. Ses Clochessont un « poème pour orchestre symphonique, solistes et choeurs » créé en 1913, sur un poème d’Edgar Allan Poe, arrangé par Constantin Balmont (lire ici la traduction française de Mallarmé : Les Cloches).
Je n’ai jamais compris pourquoi ce chef-d’oeuvre est longtemps resté dans l’ombre, et l’apanage de quelques versions russes historiques. La discographie s’en est heureusement enrichie spectaculairement ces dernières années.
Indépassables Svetlanov et Kondrachine, le souffle épique, la puissance inimitable des choeurs russes. Dans un coffret Decca apparemment indisponible pour le moment, ne pas oublier la somptueuse vision d’Ashkenazy avec le Concertgebouw.
Et Previn, Rattle, Noseda, Dutoit, Pletnev, et le jeune Andris Poga
Puisqu’on est en Russie, souvenir personnel du printemps 2011, et d’un voyage mémorable dans les villes historiques du Cercle d’Or (voir les photos : Bulbes)
Un vieux monsieur, un Russe né en Sibérie mort aux Etats-Unis, au nom imprononçable, tout juste une brève sur les sites d’info. Et pourtant l’un des plus grands poètes du XXème siècle, Evgueni Evtouchenko, né le 18 juillet 1932 mort ce 1er avril.
En 1961, il publie un long poème qui évoque le massacre de Babi Yarvingt ans plus tôt (lire l’excellente analyse historique : Babi Yar)
Non, Babi Yar n’a pas de monument.
Le bord du ravin, en dalle grossière.
L’effroi me prend.
J’ai l’âge en ce moment
Du peuple juif.
Oui, je suis millénaire.
Il me semble soudain-
l’Hébreu, c’est moi,
Et le soleil d’Egypte cuit ma peau mate ;
Jusqu’à ce jour, je porte les stigmates
Du jour où j’agonisais sur la croix.
Et il me semble que je suis Dreyfus,
La populace me juge et s’offusque ;
Je suis embastillé et condamné,
Couvert de crachats et de calomnies,
Les dames en dentelles me renient,
Me dardant leurs ombrelles sous le nez.
Et je suis ce gamin de Bialystok ; le sang ruisselle partout.
Le pogrom.
Les ivrognes se déchaînent et se moquent,
Ils puent la mauvaise vodka et l’oignon.
D’un coup de botte on me jette à terre,
Et je supplie les bourreaux en vain-
Hurlant ’’Sauve la Russie, tue les Youpins !’’
Un boutiquier sous mes yeux viole ma mère.
Mon peuple russe ! Je t’aime, je t’estime,
Mon peuple fraternel et amical,
Mais trop souvent des hommes aux mains sales firent de ton nom le bouclier du crime !
Mon peuple bon !
Puisses-tu vivre en paix,
Mais cela fut, sans que tu le récuses :
Les antisémites purent usurper
Ce nom pompeux :’’Union du Peuple Russe’’…
Et il me semble :
Anne Franck, c’est moi ;
Transparente comme en avril les arbres,
J’aime.
Qu’importent les mots à mon émoi :
J’ai seulement besoin qu’on se regarde.
Nous pouvons voir et sentir peu de choses-
Les ciels, les arbres, nous sont interdits :
Mais nous pouvons beaucoup, beaucoup- et j’ose
T’embrasser là, dans cet obsccur réduit.
On vient, dis-tu ?
N’aie crainte, c’est seulement
Le printemps qui arrive à notre aide…
Viens, viens ici.
Embrasse-moi doucement.
On brise la porte ?
Non, c’est la glace qui cède…
Au Babi Yar bruissent les arbres chenus ;
Ces arbres nous sont juges et témoins.
Le silence ici hurle.
Tête nue mes cheveux grisonnent soudain.
Je suis moi-même silencieux hurlement
Pour les milliers tués à Babi Yar ;
Je sens
Je suis moi-même
Je suis moi-même
chacun de ces enfants,
chacun de ces vieillards.
Je n’oublierai rien de ma vie entière ;
Je veux que l’Internationale gronde
Lorsqu’on aura enfin porté en terre
Le dernier antisémite du monde !
Dans mon sang, il n’y a pas de goutte juive,
Mais les antisémites, d’une haîne obtuse comme si j’étais un Juif, me poursuivent-
Et je suis donc un véritable Russe !(Traduit du russe par Jacques Burko)
Chostakovitchva donner à ce poème un retentissement auquel ni le poète ni le compositeur ne s’attendaient avec sa 13ème symphonie. Les circonstances de la création de la symphonie, le 18 décembre 1962, n’y sont pas pour rien : alors que Mravinski avait créé plusieurs des symphonies de Chostakovitch, notamment la 12ème, en 1961, il refuse la 13ème (un sujet trop explosif ?), c’est Kondrachine qui prend le relais à Moscou, mais la censure khrouchtchevienne veille et Evtouchenko devra retoucher son texte pour qu’il reste conforme à la doctrine officielle : Babi Yar est le massacre par les nazis de milliers de civils russes et ukrainiens anti-fascites. Surtout pas l’extermination des populations juives de Kiev et des environs, à laquelle les Soviétiques ont prêté main forte !
Cette 13ème symphonie est l’une des oeuvres les plus fortes de Chostakovitch. Je me rappelle – ce devait être en 1992 – que je l’avais programmée avec l’Orchestre de la Suisse romande, sous la direction de Neeme Järvi, avec le choeur d’hommes de la radio bulgare. Assis au milieu du Victoria Hall de Genève, j’entendais autour de moi de fidèles – et pas très jeunes – abonnées de l’OSR se demander si elles supporteraient cette symphonie « contemporaine » chantée en russe de surcroît. A la fin, elles étaient en larmes, bouleversées comme une bonne partie du public,
Dans le film de Nicolas Bedos, Monsieur et Madame Adelman, que je suis allé voir hier, la question juive n’est pas accessoire dans les ressorts de ce qui reste foncièrement une comédie douce-amère. La « découverte » par le jeune écrivain de la judéité de sa petite amie – formidable Doria Tillier – et l’empathie immédiate qu’il éprouve pour la famille de celle-ci – quelques scènes d’anthologie ! – le fait qu’il renonce à son patronyme à particule (et par là-même à l’effrayant conformisme rance de son paternel – excellent Pierre Arditi à contre-emploi – ) pour un nom d’emprunt à consonance juive sont autant de marqueurs du propos d’un film qui, sous le masque d’une fantaisie virtuose, invite à une profondeur qu’on n’attendait pas forcément de Nicolas Bedos. Premier film, belle réussite ! À voir
Je ne suis pas revenu les mains vides de mon week-end liégeois, les amis ayant souhaité anticiper un anniversaire qui n’a lieu que dans trois jours. Et comme ils me connaissent bien, ils ne sont pas trompés. Cela peut même donner quelques idées à ceux qui sont encore en panne de cadeaux à faire pour ces fêtes…
J’avais déjà reçu des mêmes amis, et dédicacés par Pierre Lecrenier, les deux premiers tomes, inutile de dire que ce troisième est mieux venu encore. Pour ce que j’en ai déjà feuilleté, le trait est juste, les traits jamais excessifs, mais tellement inspirés de la réalité. Bravo !
Dans un genre plus direct, j’ai bien reconnu la patte d’un ami militant de toutes les causes qui nous tiennent à coeur dans le choix de ce qui est en train de devenir un bestseller
Pour conjurer l’avenir…
L. avait repéré l’affection que j’ai pour les livres d’André Tubeuf, style et mémoire inimitables. Et qu’il me manquait certainement celui-ci. Bien vu !
Autre album, intéressant et frustrant à la fois, parce que ce beau livre ne peut donner qu’un faible aperçu de plus de 50 ans de vie, de travail, de création au sein de la Maison de la radio (inaugurée en 1963). L’ami Gérard Courchelle a fait des choix qui n’auraient pas été les miens, mais c’est un travail remarquable, richement documenté, et sans aucun doute passionnant pour qui veut découvrir l’arrière du décor.
Et puis demain j’évoquerai dans le détail l’une des plus belles publications discographiques de l’année, somptueux contenant et contenu. À la mesure de celui qu’elle honore pour son centenaire.
Sviatoslav Richter ou l’exception faite homme. Et auprès de lui un immense chef d’orchestre, qui mériterait à son tour pareil hommage, Kirill Kondrachine.
« De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent » (Coluche, Pensées et anecdotes).
Jamais le côté « café du commerce » de la Toile, des réseaux sociaux, Facebook surtout, ne m’a paru plus insupportable que depuis dimanche. L’effet de sidération, de stupeur, qui nous avait tous saisis dès vendredi soir, s’étant estompé, les pires vannes se sont ouvertes. Pourtant je suis resté connecté sur ces réseaux, j’ai essayé de partager les questions, les analyses, les commentaires de beaucoup de mes amis et relations.
Comme tout le monde, j’essaie de comprendre, d’écouter ceux qui en savent plus que moi, je fais appel aussi aux ressources de ma conscience, de ma mémoire. Et finalement je préfère le silence, qui n’est pas l’indifférence, le repli sur soi. Qui peut être communion avec ceux qui ne sont plus, avec ceux qui restent et pleurent leurs morts, avec ceux qui veulent vivre.
J’ai eu besoin de beaucoup de musique. Comme celles-ci :
La 6eme symphonie n’est pas la plus connue ni jouée des symphonies de Bruckner, et pourtant j’y reviens souvent, à cet extraordinaire adagio d’une grandeur infinie.
La voix, le timbre de la grande contralto canadienne Maureen Forrester (https://fr.wikipedia.org/wiki/Maureen_Forrester) me bouleversent à chaque écoute. Le label Praga vient de rééditer deux versions de référence, parues séparément au début des années 60, des cycles de Mahler, Des Knaben Wunderhorn et les Rückert Lieder.
La pureté, la simplicité, l’essence de ce chant de douleur de Bach, sous les doigts de ma grand-mère préférée du piano russe, Tatiana Nikolaieva que j’ai eu la chance de côtoyer dans un jury à Genève et surtout d’entendre en concert. Je reviens souvent à ses Bach et ses Beethoven, gorgés d’humanité.
J’ai dû écouter ces derniers jours plusieurs versions de l’ultime chef-d’oeuvre de Rachmaninov, ses Danses symphoniques. Aucune n’atteint l’intensité du désespoir que Kirill Kondrachine exprime dans le 2e mouvement, cette valse de fin du monde, ces trompettes hurlantes qui ouvrent le bal tragique. Ecouter à partir de 11’10 » (mais les trois Danses sont de la même eau)
Les politiques d’édition et de réédition des grands labels classiques (les majors) répondent à des critères pour le moins mystérieux : un anniversaire rond constitue en général un bon prétexte, mais c’est loin d’être suffisant.
Le centenaire de la naissance du chef Igor Markevitch en 2012 n’avait suscité aucune réaction. EMI/Warner s’est réveillé un peu tard en publiant cet automne un pavé bienvenu :
Mais rien du côté de chez Universal ! Pourtant le catalogue Markevitch chez Philips et Deutsche Grammophon est très loin d’être négligeable. N’y a-t-il plus personne dans les équipes de cette major qui connaisse la richesse et la variété des catalogues de ces marques prestigieuses ?
Il faut croire que non, quand on voit le traitement réservé au plus grand chef russe du XXème siècle (oui je sais il y a Mravinski, Svetlanov, Rojdestvenski et d’autres encore) : Kirill Kondrachine (ou Kondrashin pour épouser l’orthographe internationale, c’est-à-dire anglo-saxonne, imposée au monde entier). Le plus grand selon moi, ce qui n’ôte aucun mérite à ceux que j’ai cités plus haut et que j’admire infiniment, parce qu’il a embrassé presque tous les répertoires et a marqué chacune de ses interprétations d’une personnalité hors norme.
L’éditeur russe historique Melodia ressort les enregistrements de Kondrachine au compte-gouttes et sans logique apparente. Il faut naturellement se précipiter dessus dès qu’ils paraissent.
Decca a fait le service minimum avec cette piteuse réédition : deux disques symphoniques multi-réédités et un disque d’accompagnement de concertos.
Personne pour signaler cette collection de « live » captés au Concertgebouwd’Amsterdam où Bernard Haitink avait généreusement accueilli le grand chef qui avait fui l’Union soviétique en décembre 1978 (et où Kondrachine avait régulièrement dirigé depuis 1968) ? Je viens de tout réécouter de cette dizaine de CD, portés par la grâce, le geste impérieux, un élan irrésistible, dans Ravel comme dans Brahms, dans Gershwin comme dans Chostakovitch…. Pourquoi laisse-t-on dormir de tels trésors ?
Il n’est peut-être pas trop tard pour un vrai coffret d’hommage ?
Au moins Kondrachine est resté présent dans les catalogues comme l’accompagnateur de luxe de pianistes comme Van Cliburn, Byron Janis ou Sviatoslav Richter.
Je découvre sur Youtube un document doublement rare, le duo Richter-Kondrachine en concert à Moscou et dans un concerto, le 18ème de Mozart, que ni l’un ni l’autre n’ont officiellement enregistré.
Deux recommandations encore, en espérant que cet appel à Monsieur Decca/Universal sera entendu : le tout dernier enregistrement de Kondrachine, dans la salle du Concertgebouw, mais avec l’orchestre du Norddeutscher Rundfunk (NDR) de Hambourg le 7 mars 1981. Dans la nuit qui suivra Kondrachine sera foudroyé par une attaque cérébrale, alors qu’il allait prendre la direction musicale de l’orchestre symphonique de la Radio Bavaroise.
On le répète, tout ce qu’on peut trouver de disques avec Kondrachine est indispensable ! Comme cette inusable référence, « la » version de Shéhérazade de Rimski-Korsakov, couplée à une fabuleuse 2e symphonie « live » de Borodine