Vérifications

Quand je veux compter mes visites à Berlin, ma mémoire s’embrouille, l’excès de bons souvenirs sans doute.

Etrange capitale qui a des allures de village étiré à l’infini, dépourvu de centre de gravité. Rien n’y est historique, puisque les vainqueurs de 1945 n’ont rien laissé debout. Et dans la partie orientale, à l’exception de la Karl-Marx-Allee qu’on a heureusement préservée, et même restaurée, on a effacé les marques les plus ostensibles du communisme triomphant. Tout le quartier de l’Alexanderplatz, des musées, et de la Staatsoper est un gigantesque chantier. Le Palais de la République a été détruit, non sans mal ni dépenses abyssales (le béton armé et l’amiante résistent !), pour laisser place à un projet pharaonique à tous égards http://fr.myeurop.info/2013/06/13/chateau-de-berlin-un-projet-pharaonique-conteste-10060

Mais les Berlinois ont-ils moins de droits que les Varsoviens à retrouver leur patrimoine ? Le touriste qui visite le Château de Varsovie prête peu attention au petit écriteau à la droite de l’entrée principale qui rappelle que la reconstruction a été achevée en… 1972. Dans quelques années, le château des Hohenzollern – fin des travaux prévue pour 2018 ! – ne déparera pas dans le quartier de l’université Humboldt, de la Staatsoper ou de la cathédrale St.Hedwig.

Je passe toujours devant cette église à l’imposante coupole avec un souvenir précis: l’un de mes premiers disques, la Messe du couronnement et la Messe « des moineaux » de Mozart dirigées par Karl Forster (https://de.wikipedia.org/wiki/Karl_Forster), avec le choeur…de la cathédrale St.Hedwig et une distribution de belle allure.

IMG_1048

51pW8ATYhzL._SX425_

On a compris que c’est d’abord pour la musique que je viens si régulièrement à Berlin. Les dernières fois, c’était pour des débuts : ceux de Yannick Nezet-Seguin, puis de Louis Langrée, l’un et l’autre avec l’orchestre philharmonique de Berlin.

Cette fois, pour le pur plaisir de retrouver deux des meilleures salles du monde : le Konzerthaus, am Gendarmenmarkt, un air de Musikverein ou de Philharmonie de Saint-Pétersbourg, à l’acoustique jadis trop généreuse, aujourd’hui idéale, et puis la Philharmonie, plus que cinquantenaire, qui a inspiré la nouvelle Philharmonie parisienne. Et deux programmes, deux chefs, qui ne pouvaient pas décevoir.

IMG_1040 IMG_1041 IMG_1043 IMG_1045

J’étais ému, un peu inquiet aussi, de retrouver Günther Herbig, 84 ans, que j’avais si souvent invité à Liège et entendu à Bruxelles et à Paris. On ne sait pas les épreuves que l’âge inflige parfois à ceux que nous admirons, j’ai été totalement rassuré. Est-ce parce qu’il retrouvait son ancien orchestre, rebaptisé Konzerthaus-Orchester, et la ville où il a vécu, étudié (avec Karajan) et qu’il a fuie dans des conditions rocambolesques au début des années 80 ? Le vieux maître nous a offert d’abord un Ravel (Ma Mère l’oye) idiomatique, tendresse, couleurs, précision, chic.. bref l’essence de cette musique si typiquement française, puis en deuxième partie une Cinquième symphonie de Tchaikovski, tout simplement exceptionnelle, quelque chose entre Karajan et Mravinski. Un merveilleux orchestre, et une femme premier violon d’exception. Il y avait aussi un concerto, le 2e de Beethoven, avec un jeune pianiste américain, qui a fait quelques disques pour EMI. Rien à en dire, la fantaisie, l’esprit de ce Beethoven encore classique, étaient aux abonnés absents. Ceux qui seront mardi au Konzerthaus seront sûrement mieux servis avec Martha Argerich dans un concerto si souvent joué, avec tant d’amour et d’humour…

Hier c’était celui qui reste encore trois ans chef des Philharmoniker, Simon Rattle,  dans un programme fait par et pour lui, et des correspondances qu’on a perçues au fil du concert : on ouvrait avec – bonjour l’angoisse ! – une suite pour cordes tirée par Bernard Herrmann lui-même de la célèbre musique écrite pour Psychose de Hitchcock, suivait Schönberg et son monodrame Die glückliche Hand pour baryton, dix choristes et orchestre fourni – je ne comprends toujours rien au Schönberg postérieur à la Nuit transfigurée et Pelléas et Mélisande, ou plus exactement si mon intellect admire, ma sensibilité reste à sec, mais ça ne se dit pas, donc je ne vous ai rien dit ! -. En seconde partie, Rattle et les Berliner Philharmoniker tiraient prétexte du 150ème anniversaire de la naissance du compositeur danois Carl Nielsen pour offrir le voluptueux poème symphonique Pan et Syrinx et surtout une version tellurique, hallucinée, de l’extraordinaire 4ème symphonie, dite Inextinguible, jadis gravée par Karajan avec ce même orchestre, l’occasion d’apprécier deux solistes que je n’avais pas encore entendus à leur pupitre, Andreas Ottensamer, qui n’est pas qu’une gravure de mode, à la clarinette, et le flûtiste français Mathieu Dufour, naguère à Chicago, qui vient de rejoindre son compatriote Emmanuel Pahud.

Accessoirement, la démonstration que Herrmann, Schönberg, Nielsen dans un programme ne fait pas obligatoirement fuir les mélomanes, on aurait même le sentiment du contraire. Quand le public est considéré, respecté, il accepte autant sinon plus les aventures que le confort et la routine.

IMG_1060 IMG_106371nYVwIWwSL._SX425_

Disques d’été (VIII) : Mauvais goût

J’ai toujours rêvé d’entendre, voire d’animer, une émission de radio qui serait consacrée aux musiques un peu honteuses, de mauvais goût, comme les gens qui disent regarder Arte et se repaissent en cachette de Dallas ou d’Amour, gloire et beauté (ça me rappelle un épisode authentique : Armin Jordan n’acceptait jamais de répétition qui commence trop tôt le matin pour pouvoir regarder tranquillement dans sa chambre d’hôtel  les épisodes du très mauvais feuilleton du moment !)

France Culture fait un tabac avec une émission qui s’intitule Mauvais genres. Je doute que le nouveau directeur de France Musique qui a pourtant été à bonne école et qui ne passe pas pour être orthodoxe, lance ou accepte un projet aussi « déviant ». Quoique…

De quoi s’agit-il ?

D’abord de ces musiques dites « légères », pas très sérieuses, un peu crapuleuses, qui sont juste très agréables à écouter… et très difficiles à bien jouer. Les Anglo-Saxons sont beaucoup moins coincés que nous dans ce domaine, les Anglais ont toute une ribambelle de compositeurs qui restent quasiment inconnus sur le Continent (voir quelques références à la fin de ce billet)

Quant aux Américains, à Boston, à Cincinnati, à Los Angeles, les soirées « Pops » ou du fameux « Hollywood Bowl » sont les plus courues (avec des chiffres de fréquentation à faire frémir tous les Cassandre de la musique classique). Depuis mon premier voyage aux Etats-Unis en 1987, j’ai collectionné à peu près tous les disques, souvent des « live », des mythiques Boston Pops et de leur non moins mythique chef de 1930 à 1979, Arthur Fiedler (références à la fin de ce billet)

Une fois – en 1999 ou 2000 – j’ai eu la chance d’assister à une soirée du célèbre Hollywood Bowl. Musicalement décevant, un chef mollasson qui avait réussi l’exploit de nous endormir avec un Boléro de Ravel avachi, mais une première étonnante, la présence du mime Marcel Marceau ! Mais ce n’est pas la qualité musicale qu’on vient chercher, plutôt une ambiance unique de fête.

Les Berlinois ont leur célèbre Waldbühne, qui se termine immanquablement par le tube de Paul Lincke – une sorte d’épigone berlinois de Johann Strauss – Berliner Luft :

On continuera une autre fois ce petit tour du monde, qui ne passe malheureusement pas par Paris

Encore ceci sur un chef qu’on peut autant admirer que détester – Herbert von Karajan. Qui n’a jamais eu honte de diriger, et même d’enregistrer, Suppé, Lehar, Strauss, la Gaîté Parisienne d’Offenbach/Rosenthal : il aimait cette musique et la servait avec les mêmes soins que le grand répertoire classique, avec ce surcroît de chic, d’élégance, de raffinement, dont très peu de ses confrères étaient capables. Il avait même enregistré -son choix? ou à la demande d’un producteur ?- toute une série de marches allemandes et autrichiennes, un double album LP qui ne fut jamais disponible en France, partiellement édité en CD. Puis-je faire l’aveu ici que je n’ai pas écouté qu’une seule fois ces « tubes » de la musique de « divertissement » et puis les Berliner Philharmoniker là-dedans…!!

En revanche, le même Karajan pouvait se vautrer dans le vrai mauvais goût, par exemple dans un célèbre Adagio qui n’est pas d’Albinoni, ou dans d’impossibles menuets lentissimes de Bach, Haendel, Haydn ou Mozart (les plus mauvais Concertos brandebourgeois de Bach ou Concerti grossi de Haendel de la discographie, c’est lui !).

.

61gh-8OM60L._SX425_ 812QqS5-Y0L._SX425_

51mM+X30yUL._SX425_ 419PCYF56SL41PQ9KMYG0L91eiySS9ueL._SX425_412NY1T1QGL71f+UfC0OdL._SX425_61fyHMNIJ6L._SX425_ 610gkpLZNbL._SX425_ 51jDMkgofyL._SX425_

Le choix du chef (suite)

Depuis mon billet du 13 mai – https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/05/13/le-choix-du-chef/ – deux questions ont trouvé réponse : l’Orchestre de Paris a fini par annoncer ce qu’on savait depuis plusieurs mois de la bouche de l’intéressé, Daniel Harding est nommé à partir de septembre 2016, les Berliner Philharmoniker ont choisi (« à la surprise générale » selon les commentateurs !) Kirill Petrenko.

IMG_1696(De g. à d. Pascal Dusapin, Florence Darel, Daniel Harding, Barbara Hannigan à Paris le 10 janvier 2015)

Et si les Berlinois  avaient juste choisi la musique plutôt que la com ? Le successeur désigné de Simon Rattle ne donne pas d’interview, il n’a pas fait campagne, il n’était pas cité parmi les favoris de la presse.

was-wdr-und-welt-ueber-petrenko-sagen

Sa nomination a été élégamment saluée par quelques médias allemands… http://www.faz.net/aktuell/feuilleton/medien/was-ndr-und-welt-ueber-chefdirigent-kirill-petrenko-sagen-13668140.html

Morceaux choisis : une « journaliste » (les guillemets s’imposent) de la NDR, la radio publique du nord de l’Allemagne, explique que les musiciens avaient le choix entre deux chefs, tous deux invités à Bayreuth, Christian Thielemann, « expert en authentique son allemand incarnant la figure noble de Wotan » et Kirill Petrenko représenté par « Alberich, le petit gnome, la caricature du Juif« . D’autres de faire remarquer, juste une allusion, que trois chefs juifs sont désormais aux commandes à Berlin : Ivan Fischer au Konzerthaus, Daniel Barenboim à la Staatsoper, et bientôt Petrenko chez les Philharmoniker. À vomir…

A propos de chefs, Emmanuel Dupuy remet le couvert dans le nouveau numéro de Diapason : http://www.diapasonmag.fr/actualites/a-la-une/ou-sont-passes-les-chefs-francais.

Enfin, se rappeler que malgré tous ses défauts, l’un des prestigieux prédécesseurs de Petrenko à Berlin, Herbert von Karajan reste, 25 ans après sa disparition, l’un des très grands chefs, notamment pour l’opéra. Après EMI et les deux formidables coffrets édités en 2008 (pour le centenaire de la naissance du chef)

71YU-T45eqL._SL1500_

c’est Deutsche Grammophon qui met un point final à la réédition du legs discographique de Karajan sous le célèbre label jaune, avec tous les opéras gravés pour Decca et Deutsche Grammophon, ce qui nous vaut, entre autres, tout le Ring, deux Tosca, la légendaire Fledermaus de 1959, et tout le reste….(détails ici : http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/06/27/karajan-bouquet-final-8462677.html

71Xd92SCmwL._SL1500_

Le choc des géants

Impossible d’imaginer personnalités plus dissemblables que les deux chefs autrichiens qui ont marqué la seconde partie du XXème siècle : Karl Böhm (1894-1981) et Herbert von Karajan (1908-1989).

Il n’est que de comparer les deux baguettes à l’oeuvre dans l’ouverture de Fidelio de Beethoven. Les enregistrements sont contemporains (juste avant le bicentenaire de la naissance du compositeur en 1970). L’énergie, la tension, le feu chez l’aîné, une étrange mollesse, un alanguissement incompréhensible chez le chef à vie de Berlin.

7160OHXUvvL._SL1097_

L’un et l’autre ont fait l’objet de la part de leur éditeur historique, Deutsche Grammophon, de somptueuses rééditions.

Les détails à lire :

http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/06/20/faut-il-etre-sexy-pour-etre-un-grand-chef-8459352.html

81OQSNVhEkL._SL1500_

http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/06/27/karajan-bouquet-final-8462677.html

714-Bqwdk9L._SL1500_

Du rire aux larmes

On a commencé la semaine tout sourire, on la termine dans les larmes de sang de la Tunisie et de l’Isère

http://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/021167297081-tunisie-attentat-terroriste-a-sousse-1132119.php

Pourtant on a bien aimé la dernière des Mousquetaires au Couvent à l’Opéra-Comique, la dernière pour l’insubmersible Jérôme Deschamps, formidable rénovateur de la Salle Favart, dernière pour l’établissement lui-même avant travaux (et une réouverture prévue au printemps 2017). Dans le public, la bande reconstituée des Deschiens, on a reconnu François Morel, Yolande Moreau, une ribambelle d’anciens ministres et même le Président de la République qui s’est invité discrètement au dernier acte.

1382936_10152994531962602_8687164138952380847_n

Mercredi fin de saison pour l’Orchestre de Paris à la Philharmonie, dans un programme d’apparence facile, qui a désarçonné une partie du très nombreux public présent. On the waterfront de Bernstein n’a pas la célébrité de West Side Story et les facéties de Heinz-Karl (dit HK) Gruber, même défendues avec talent par Hakan Hardenberger, semblent curieusement datées (https://en.wikipedia.org/wiki/Heinz_Karl_Gruber).

Deuxième partie beaucoup plus dans la tonalité des Prom’s : Fazil Say dans Rhapsody in Blue et une compilation des suites dites « de jazz » de Chostakovitch. Succès garanti.

11254228_10152996593837602_3546076571283816959_n

(Le parterre de la Philharmonie transformé en « promenade » comme au Royal Albert Hall de Londres)

Hier soir, nettement moins de monde pour un programme a priori plus austère, dans le cadre toujours aussi impressionnant de Saint-Louis des Invalides.

10985176_10152998430212602_561766305652976841_n 988573_10152998435632602_3106417168818053122_n

Dans le cadre de l’exposition du musée de l’Armée De Gaulle-Churchill, l’orchestre symphonique de la Garde républicaine proposait la 2e symphonie (1941) d’Arthur Honegger et l’interminable « saucisson » qu’est le Concerto pour violon (1910) d’Edward Elgar, que l’archet inspiré et virtuose de Daniel Hope a brillamment sauvé de ses longueurs pas vraiment divines.

Pur hasard, trois concertos pour violon, et pas des moindres, Beethoven, Saint-Saëns (le 3ème) et Elgar portent le même numéro d’opus : 61.

Un conseil : réécouter le chef-d’oeuvre d’Honegger dans les versions de référence de Karajan et Munch.

51G4G8e6bRL51u+W6Pv4UL

Triste semaine aussi pour nos amours de jeunesse, Laura Antonelli, Magali Noël et Patrick McNee

11667344_10206034215006466_4223376120133691251_n

Mais c’est sans doute la mort accidentelle de James Horner, le compositeur de Titanic, qui aura le plus marqué le grand public…

Waterloo ou la revanche de Beethoven

Certains s’étonnent que la France n’envoie pas de personnalité de haut rang aux commémorations du bicentenaire de la Bataille de Waterloo (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Waterloo). Célébrer une défaite ? On n’y pense même pas ! Heureusement que De Gaulle a choisi un autre 18 Juin pour effacer l’affront…

Trève de plaisanterie, n’en déplaise aux amis belges, je ne vois pas l’intérêt de ce genre de célébration, surtout pour un événement qui marque moins la défaite de Napoléon que la faillite de l’Europe des Lumières.

Le Monde d’aujourd’hui consacre tout un dossier – à plusieurs voix et plusieurs points de vue – à Waterloo. J’ai retenu cette interview iconoclaste d’un historien anglais : http://www.lemonde.fr/bicentenaire-de-waterloo/article/2015/06/16/waterloo-aurait-pu-etre-evitee-napoleon-ne-menacait-plus-la-paix_4655502_4655337.html

Mais je viens de découvrir, à cette occasion, que j’ai vécu jusqu’ici sur un malentendu : j’avais toujours pensé que l’oeuvre de Beethoven La Victoire de Wellington célébrait le vainqueur de Waterloo. Serai-je pardonné par les musicologues et les historiens patentés ? J’aurais dû d’abord prêter attention au sous-titre (La Victoire de Wellington ou la Bataille de Vitoriamais, à ma décharge, il s’agit bien déjà d’une confrontation décisive de Wellington et Napoléon, mais en 1813 ! (https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Victoire_de_Wellington)

L’oeuvre, pour être spectaculaire, est du mauvais Beethoven. Pourtant il ne s’est pas longtemps fait prier pour répondre à la commande de Maelzel et choisir lui-même le sujet de cette fausse symphonie.

(Une version plutôt exotique de cette Victoire de Wellington !)

Beethoven a la rancune tenace : en 1804 il écrit sa 3eme symphonie, dite Eroica, qu’il dédie à Napoléon Bonaparte. Dédicace qu’il retire rageusement quand il apprend que le général révolutionnaire, le Premier Consul, se fait sacrer Empereur le 2 décembre 1804, et qu’il remplace par « à la mémoire d’un grand homme » !

71V-I4-2nML._SL1125_510R6APG51L

La discographie de l’oeuvre n’est pas surabondante, et c’est tant mieux. Curieusement, une autre « oeuvre » – tout aussi reniée par son auteur, Tchaikovski – continue de faire son effet, même lors de concerts du 14 Juillet ! Et pourtant l’Ouverture solennelle 1812 célèbre aussi la défaite de Napoléon en Russie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ouverture_solennelle_1812)

Le choix du chef

A l’heure où j’écris ce billet, l’Orchestre philharmonique de Berlin n’a toujours pas de chef pour succéder à Simon Rattle en 2018. La grande affaire de ce lundi 11 mai était le « conclave » qui réunissait dans une église de Dahlem les 124 musiciens qui ont le droit de voter pour leur chef. Pas de fumée blanche à l’issue de plusieurs heures de réunion, et de plusieurs votes  on l’imagine.

Déjà lors des précédents épisodes de ce type, à la mort de Karajan, puis pour la succession d’Abbado, l’unanimité avait été loin d’être atteinte. Ni Claudio Abbado, après Karajan, ni Simon Rattle après Abbado n’avaient été choisis facilement. On se rappelle les blessures (d’amour-propre) de Maazel ou Barenboim qui s’y étaient préparés…en vain !

Les médias s’emparent de l’affaire comme s’il s’agissait de l’élection d’un pape ! On va même jusqu’à écrire que l’orchestre se retrouve sans chef…

Peut-on avancer deux ou trois réflexions politiquement pas très correctes ?

Un peu d’histoire d’abord.

Si Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse Romande, Mravinski avec l’Orchestre philharmonique de Leningrad, Ormandy avec l’Orchestre de Philadelphie, ont laissé une trace cinquantenaire, si Karajan (élu « chef à vie ») s’est voué à Berlin pendant 34 ans (1955-1989), comme Zubin Mehta à Tel Aviv avec l’Orchestre philharmonique d’Israel depuis 1981, si James Levine est le patron du Metropolitan Opera de New York depuis 42 ans, si Ozawa a dirigé le Boston Symphony de 1973 à 2002, si Bernard Haitink a tenu les rênes du Concertgebouw d’Amsterdam pendant un quart de siècle, l’ère de ces longs règnes paraît bien révolue.

À Berlin justement, Claudio Abbado aura fait 13 ans (1989-2002), Simon Rattle 16 ans (2002-2018), l’un et l’autre auront connu autant de succès que de revers.

On dit à juste titre que Berlin est l’un des meilleurs orchestres du monde, mais cette qualité tient-elle à la personnalité qui le dirige ? Au risque de choquer, je réponds par la négative. La qualité d’un orchestre tient d’abord à son mode de recrutement, à son organisation, à l’exigence du groupe : la meilleure preuve en est le Philharmonique de Vienne, qui n’a pas de chef titulaire, et qui assure jalousement la formation, le recrutement et la carrière de ses musiciens ! Certes un grand chef impose une personnalité, un son, une identité à « son » orchestre surtout si le compagnonnage est d’une certaine durée.

Reprenons l’exemple de Berlin : on a longtemps loué (ou critiqué) le Karajan sound, ce fameux legato, cette somptuosité, cette onctuosité des cordes, et pour avoir eu la chance d’assister à quelques concerts « live », je peux témoigner qu’en concert on entendait vraiment l’orchestre comme au disque. Mais qu’on prenne d’autres enregistrements réalisés avec l’orchestre pendant l’ère Karajan, on n’entend pas le même son avec Böhm, Cluytens (l’intégrale des symphonies de Beethoven au début des années 60), Kubelik ou Maazel. Finalement tout ce que certains ont  reproché à Abbado ou Rattle – ils avaient abîmé, voire perdu ce fameux « son » berlinois ! –

71QAaE9xEEL._SL1169_ 81qEJJEdnXL._SL1500_ 71JxhaKFYLL._SL1201_

Chef permanent ou directeur musical ?

Les exemples cités plus haut sont ceux de patrons incontestés des phalanges qu’ils animaient, l’expression « chef permanent » avait tout son sens, même si ces grands chefs ne refusaient pas quelques invitations prestigieuses en dehors de leurs orchestres. Il y a belle lurette que l’expression est obsolète, et qu’on parle aujourd’hui de « directeur musical« .

Pourquoi cette évolution ? D’abord parce que plus aucun grand chef n’accepterait de se lier exclusivement à un orchestre… et qu’aucun orchestre ne supporterait plus de se retrouver semaine après semaine avec le même chef. Un directeur musical consacre en général de huit à douze semaines à « son » orchestre, indépendamment des disques et des tournées. Il ne cumule pas ou plus obligatoirement cette fonction avec celle de directeur artistique, autrement dit il n’est pas toujours l’unique responsable de la ligne artistique de l’orchestre.

Mais on continue à attribuer au chef/directeur musical un rôle, un pouvoir, une influence, qui ne correspondent plus à la réalité. Un orchestre vit, fonctionne, progresse grâce d’abord à la qualité de ses musiciens, à l’esprit collectif qui les anime, et bien sûr avec un management solide et compétent, sans lequel aucun chef, aussi prestigieux soit-il, ne peut exercer son art.

Il y a d’ailleurs un paradoxe étonnant : dans le domaine de l’opéra, on cite toujours l’intendant, le directeur, quand on évoque la Scala, le Met, l’Opéra de Paris (on parle de Rolf Liebermann, Hugues Gall, Gérard Mortier ou Stéphane Lissner), beaucoup plus rarement du directeur musical (même si, dans le cas de Paris, la personnalité de Philippe Jordan est incontestable). Dans le cas des orchestres, c’est le  contraire, comme si rien n’avait changé depuis le milieu du XXème siècle !

Faut-il un directeur musical ?

L’impasse dans laquelle se trouvent les Berliner Philharmoniker, qui ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur un profil incontestable pour succéder à Simon Rattle, est finalement assez significative.

Qu’attend-on aujourd’hui d’un directeur musical ? Le prestige lié à une star de la baguette, mais y a-t-il encore des stars de la baguette, comme l’étaient des Karajan, Maazel et même Abbado ? Les noms qu’on cite encore ont tous dépassé largement la septantaine (Barenboim, Jansons, Muti, Haitink..).  Le renouveau, le dynamisme de la jeunesse, mais au risque de l’inexpérience, et d’une déception rapide ? Certes, la génération montante ne manque pas de grands talents (les Nézet-Séguin, Bringuier, Nelsons, Dudamel, Afkham, Heras Casado, Denève, Petrenko (les deux, Kirill et Vassily), liste non exhaustive) qui sont sollicités partout, par tous les orchestres, au risque de n’avoir pas le temps de creuser leur sillon et de se forger une personnalité. Et la question qui fâche : quand l’une de ces jeunes baguettes arrive devant une phalange comme Berlin, qui dirige vraiment ? Le chef… ou l’orchestre ?

Pour répondre à la question posée en tête de ce paragraphe, je ne pense pas que des formations comme Berlin aient aujourd’hui réellement besoin d’un « directeur musical ». Pourquoi pas un nombre restreint d’invités privilégiés, qui couvrent de vastes répertoires et permettent des approches différentes. Ceux qui en pincent pour Thielemann et une certaine « tradition » germanique comme ceux qui ont apprécié les aventures de Rattle en terrain baroque, ceux qui aiment l’enthousiasme communicatif de Dudamel ou le panache de Nelsons y trouveraient tous leur compte.

Mais la question ne se limite pas à Berlin évidemment. Elle est pendante en France, à l’Orchestre de Paris (que Paavo Järvi quitte l’an prochain) où l’annonce d’un successeur se fait toujours attendre, ou à l’Orchestre National de France, où une réflexion a été entamée sans précipitation (et indépendamment des soubresauts de ces dernières semaines). Une chose est certaine pour ce dernier, il ne manque pas de très bons chefs, français notamment, pour le diriger, et l’histoire octogénaire de l’orchestre nous rappelle qu’on doit ses grandes et riches heures à des chefs… qui n’avaient ni le titre ni la responsabilité de directeur musical (Munch, Celibidache, Bernstein, Muti, même Maazel ne fut longtemps que « premier chef invité »), comme en témoigne l’indispensable coffret édité par Radio France et l’INA.

71lYtxOScNL._SL1500_

 

Redécouverte

Le magazine Diapason en est à son troisième opus d’une série de « Discothèques idéales ». Après la musique de chambre de Mozart, une anthologie Chopin, voici que, dans le numéro de mars, le mensuel propose une double intégrale des Symphonies de Beethoven.

La-Discotheque-Ideale-de-Diapason-Volume-3-Beethoven_exact783x587_lSubjective, forcément subjective, cette sélection dans une telle multitude d’enregistrements, d’intégrales (parfois sous la baguette de récidivistes, comme Karajan).

Et on a beau jeu de repérer les absents, pas seulement chez les chefs récents – mais ce n’était sans doute pas le but de l’exercice – mais chez les contemporains des versions retenues, notamment au tournant des années 50/60. Deux grands regrets : Pierre Monteux et Ferenc Fricsay.

Je connais peu de visions aussi dionysiaques que celles du vétéran Monteux, qui à plus de 80 ans, grave une intégrale partagée entre Vienne et Londres de 1958 à 1962 pour Decca et Westminster. Vitalité, vivacité, énergie, poésie inaltérables. Malheureusement peu et mal rééditée.

4194Q5424ML

Mais autant Monteux m’est familier depuis longtemps dans ses Beethoven, autant j’avais oublié qu’un autre immense chef, trop tôt disparu en 1963 à 48 ans, Ferenc Fricsay, est, dans des tempi plus modérés que son aîné, d’une acuité, d’une précision narrative. tellement impressionnantes. Une Héroïque implacable, une 9e symphonie exceptionnelle avec un quatuor de solistes sans égal (Irmgard Seefried, Maureen Forrester, Ernst Haefliger, Dietrich Fischer-Dieskau)

510HTY4943L

51dczkaUYZL._SX425_

On avait signalé l’an passé (pour le centenaire de la naissance du chef hongrois) un premier coffret consacré au legs orchestral de Fricsay. On espère, on attend avec impatience la suite, opéra, musique sacrée…

91fbX6c4y4L._SL1500_

Le baron José

Il fêtera ses 75 ans l’été prochain. Le Figaro lui consacrait hier un bel entretien :http://www.lefigaro.fr/musique/2015/02/27/03006-20150227ARTFIG00024-jose-van-dam-le-maitre-chanteur.php. Il partage le même patronyme qu’un autre Belge qui n’a pas exactement les mêmes titres de célébrité : Van Damme, José, Libert, Alfred a préféré faire court – Van Dam – et comme Annie Cordy et quelques autres personnalités du monde de la culture, de la science ou de l’université, il a été fait baron par le roi des Belges. J’ai découvert hier le coffret de 10 CD que Warner consacre au grand baryton, puisant largement et intelligemment dans le fonds EMI. 71W-rkhF7gL._SL1417_   Pour compléter le tableau, il faudrait aller chercher chez Deutsche GrammophonVan Dam est pratiquement de tous les enregistrements de Karajan dans les années 70/80. C’est assez dire si le baryton belge a conduit sa carrière de manière exemplaire, sans tapage, sans chercher les feux de la notoriété. Mais un timbre, une diction, une musicalité reconnaissables entre tous. Difficile de faire un choix, simplement découvrir dans le coffret Warner quelques pépites, et retrouver avec bonheur les grandes mélodies françaises dont José Van Dam est un interprète privilégié.

Et parmi d’autres, un très grand souvenir, l’inoubliable Golaud de la production mémorable du Grand Théâtre de Genève de Pelléas et Mélisande de Debussy en février 2000 – dir. Louis Langrée, Orchestre de la Suisse Romande, avec Alexia Cousin (Mélisande) et Simon Keenlyside (Pelléas), mise en scène de Patrick Caurier et Moshe Leiser –

Parasites

Comme auditeur de musique, je n’ai jamais été un puriste, un fanatique de haute-fidélité ou d’appareils dernier cri. Sans doute parce que je préfère la vie à la perfection technique, la rumeur du concert au silence glacé d’une chaîne hi-fi.

En revanche, je fais attention au matériel que j’utilise en écoute ambulatoire – c’est comme cela que disent les spécialistes ! – dans ma voiture ou au casque. Pas de publicité ici mais je suis abonné depuis longtemps à une marque américaine spécialiste de la spatialisation du son.

Et on entend parfois, souvent même, de drôles de choses au casque, toutes sortes de bruits parasites, même dans des enregistrements dits « de studio », donc sans public. Loin de me gêner, ces bruits sont comme des restitutions de moments de vie, échappés aux ciseaux du montage, et donnent une proximité parfois indiscrète avec l’interprète.

Quelques exemples :

Ayant acheté mon premier lecteur de CD aux Etats-Unis en 1989, et quelques enregistrements de mon cher Thomas Beecham – c’était encore l’époque des immenses magasins Tower Records dans chaque ville importante – j’écoute au calme, et au casque, dans ma chambre d’hôtel la Symphonie fantastique gravée par le chef anglais, dans une superbe stéréo, avec l’Orchestre National. Peu après le début du 2e mouvement « Un bal« , j’entends un téléphone sonner, j’ôte mon casque, décroche le combiné de ma chambre. Personne. Je recommence trois fois l’écoute du mouvement, et à chaque fois, je suis interrompu par une sonnerie…Je finis par comprendre que c’est celle d’un téléphone indiscret d’une pièce voisine du studio d’enregistrement… que le monteur n’a pas entendu ou a négligé d’enlever. Allô ! ici Hector….

Je n’ai pas vérifié dans les éditions ultérieures si l’on avait ou non corrigé ce bruit original !

811DWP-bSmL._SL1417_

Autre spécialité assez répandue, surtout chez les pianistes vieillissants, les bruits d’ongles sur les touches du clavier ! Recordman toutes catégories : Claudio Arrau. On se demande si les ingénieurs du son de Philips ont fait semblant de ne pas entendre ou s’ils n’ont pas osé demander au vieux maître chilien de se couper les ongles ! Idem dans certaines captations de Sviatoslav Richter.

Evidemment Glenn Gould a donné le ton, quasiment impossible d’entendre seulement le piano sans un « accompagnement » vocal plus ou moins accordé…

Chez les violonistes, c’est la respiration qui s’invite, parfois peu discrète, mais toujours à l’unisson du jeu de l’interprète, comme le prolongeant, lui faisant écho. Particulièrement sensible dans les pièces pour violon seul (Bach, Paganini, Bartok). Cela ne vaut que pour des enregistrements anciens, malheureusement on fait disparaître cela au montage dans les CD récents (comme ce beau coffret de Tedi Papavrami)

81wKwsxgk4L._SL1500_

Les pianistes et les violonistes ne sont pas les seuls à… s’exprimer de la sorte, certains chefs d’orchestre n’échappent pas à cette forme particulière d’expression. Charles Munch était, semble-t-il, coutumier de certains rugissements, Armin Jordan – que j’ai mieux connu et de plus près – ahanait et soufflait, dans le feu de l’action, et les preneurs de son de la radio suisse romande ou d’Erato avaient parfois du mal à masquer cet enthousiasme. Dans certains disques, en dressant l’oreille, on parvient à entendre ces émissions si caractéristiques du grand chef suisse, ce qui nous le rend plus proche encore si c’est possible.

Rien de tel n’est audible dans le 4e mouvement de la 4e symphonie de Mahler, « Das himmlische Leben / La vie céleste », qu’Armin Jordan dirigea en mai 2006 à Liège, quatre mois avant sa mort…

En revanche, beaucoup de bruits de podium, de chaises, de plancher, de pupitres dans les prises de son très spectaculaires (et très proches) qui étaient la marque des labels américains dans les grandes années de la stéréo triomphante (fin des années 50 et 60). C’est très sensible dans les prises de Bernstein à New York, mais personnellement j’adore  ce qui ajoute encore au frémissement du moment, à l’engagement physique du chef… On est très gâtés en ce moment avec les imposantes rééditions du considérable legs discographique du compositeur/chef américain.

41-iQFlTePL51TjCxmNgBL._SX425_

Et parfois même chez un perfectionniste comme Karajan, on entend de bien étranges choses : enregistrements faits trop vite ? erreurs de montage ? Ainsi dans un CD plutôt lourdingue d’ouvertures d’Offenbach, le rare Vert-Vert, avec un beau cafouillage rythmique que personne n’a corrigé. Une explication dans ce documentaire ?

617bpVTfM9L._SL1126_