Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse, et le repolissez, Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. (Boileau, L’Art poétique)
La citation, même tronquée ou déformée (« cent fois.. »), est connue et s’applique idéalement aux apprentis musiciens, aux créateurs en général.
Dans mon métier, j’ai souvent regretté de ne pas disposer de plus de temps pour assister aux répétitions d’une formation de musique de chambre, d’un orchestre, d’un opéra. Parce que tout naît de cet inlassable travail, la réussite comme parfois le ratage.
Youtubedonne désormais accès à quantité de documents jusqu’alors cachés dans des archives ou parcimonieusement diffusés en « bonus » de certains DVD. Si on passe sur la qualité parfois médiocre du son et de l’image, on découvre des témoignages passionnants sur le travail des grands chefs, sur la « fabrication » d’une interprétation, d’un son d’ensemble, sur le rapport aussi entre musiciens et chef (certains visages sont éloquents !). En voici quelques-uns et pas des moindres, sur Karajan, Böhmet Carlos Kleiber.
(Préparation du concert de Nouvel an 1992)
Autre document célèbre, filmé par Clouzot, cette répétition de la Quatrième symphonie de Schumannavec les Wiener Symphoniker. Où l’on voit comment un grand chef donne corps à la vision qu’il a de l’oeuvre, modèle et transforme le son de l’orchestre. Autorité et persuasion.
Karl Böhm ne passait pas pour être un monument de gentillesse, mais à la fin de sa vie, il préférait privilégier la qualité de sa belle et longue relation avec les Wiener Philharmoniker.
Deutsche Grammophon avait déjà sorti un beau coffret sur les dernières années du chef autrichien, et en annonce un nouveau sur la période 1953-1972
Le 1er janvier prochain, serons-nous devant nos postes de télévision et/ou à l’écoute de France Musique ? Le d’ordinaire si traditionnel concert de Nouvel an des Wiener Philharmoniker devrait prendre un sérieux coup de jeune avec la présence au pupitre de Gustavo Dudamel. Une bonne surprise en perspective ?
(Avec Gustavo Dudamel, à la Philharmonie de Paris, le jour de son 34ème anniversaire !)
Ces musiques, d’apparence légère, sont en réalité si difficiles, comme si leur « viennitude » échappait à de grandes baguettes peu familières de ce qui fait le caractère unique de la capitale autrichienne, la ville de Klimt, Freud, Schoenberg, Mahler… et des inventeurs de la valse pour la Cour et le peuple, les Lanner, Strauss, Ziehrer & Cie…
J’écrivais ceci il y a un an dans Diapason à propos du très beau coffret publié par Sony :
« Mit Chic » (titre d’une polka du petit frère Strauss, Eduard) au dehors – pochettes cartonnées, papier glacé au blason de l’orchestre philharmonique de Vienne, mais tromperie sur le contenu : « The complete works », une intégrale de la famille Strauss ? des œuvres jouées en 75 concerts de Nouvel an ? Ni l’une ni l’autre.
Mais le double aveu de l’inamovible président-archiviste de l’orchestre, Clemens Hellsberg, nous rassure : l’origine peu glorieuse – 1939, les nazis, un chef Clemens Krauss compromis – est assumée, le ratage, en 1999, du centenaire de la mort de JohannStrauss fils (et les 150 ans de celle du père) aussi. En 60 ans, les Viennois n’avaient jouéque 14 % des quelque 600 opus des Strauss père et fils. Quinze ans après, le pourcentage s’est nettement amélioré : 265 valses, marches, polkas, quadrilles des Strauss, Johann I et II, Josef et Eduard, quelques Lanner (10), Hellmesberger (9), Suppé(5), Ziehrer (4), épisodiquement Verdi, Wagner, Brahms, Berlioz, Offenbach.
Un oubli fâcheux : les rares versions chantées de polkas (Abbado 1988 avec les Petits Chanteursde Vienne) et de Voix du printemps (Karajan 1987 avec Kathleen Battle),
Rien cependant qui nuise au bonheur de cet orchestre unique, sensuel, miroitant, tel quele restitue l’acoustique exceptionnelle de la grande salle dorée du Musikverein, le chic, lecharme, une élégance innée.
Les chefs, c’est autre chose : Carlos Kleiber, en 1989 et 1992, a placé si haut la référence– heureusement la quasi-totalité de ces deux concerts est reprise ici. Les grands habitués, Zubin Mehta, formé à Vienne (à lui Le Beau Danube bleu ) et Lorin Maazel se taillent la part du lion, Harnoncourt est insupportable de sérieux (une Delirien Walzer anémiée), Muti impérial, Prêtre cabotinant, Karajan réduit à la portion congrue (du seul concert de Nouvel an qu’il dirigea le 1er janvier 1987 l’anecdotique Annen Polka) et Boskovsky indétrônable pilier de 25 ans de « Nouvel an » (1955-1979) confiné aux compléments. Pourquoi tant de place pour les plus récents invités ? Barenboim empesé et chichiteux, Ozawa hors sujet, Jansons artificiel à force d’application, et l’anesthésique Welser-Moest.
Je me suis longtemps demandé pourquoi, d’abord, j’étais irrésistiblement attiré par ces musiques – à 20 ans, c’était une passion inavouable ! – ensuite toujours plongé dans un état de nostalgie avancé, la nostalgie étant le regret de ce que l’on n’a pas connu…
L’explication est d’abord musicale. Johann Strauss puis Lehar après lui, à la différence d’un Offenbach ou d’un Waldteufel en France, ne laissent jamais libre cours à la joie pure, au trois-temps allègre et débridé. Dans leurs valses – qui sont en réalité des suites de valses enchaînées – les frères Johann et Josef Strauss ne peuvent s’empêcher, soit dans l’orchestration, soit dans les figures mélodiques, d’assombrir la perspective, de décourager l’optimisme qui devrait normalement gagner l’auditeur ou le danseur.
Cette phrase initiale si douce-amère du hautbois et de la clarinette reprise par les violoncelles est une parfaite signature de la nostalgie viennoise…
Dans une autre valse, beaucoup moins connue, Le Papillon de nuit (Nachtfalter), toute l’introduction puis le lancement de la valse sont d’une tristesse infinie. Ce n’est plus une valse à danser, mais les échos d’un bonheur révolu…
Ce sentiment atteint des sommets dans La Chauve-Souris (Die Fledermaus), lorsqu’à la fin du bal chez Orlofsky, au deuxième acte, les convives entonnent Brüderlein, Schwesterlein
(Un extrait de la version mythique de Carlos Kleiber avec Brigitte Fassbaender en faux prince russe)
Et que dire du célébrissime duo valsé de La Veuve joyeuse (Die lustige Witwe) ? Ici dans l’incomparable version de Karajan avec Elizabeth Harwood et René Kollo.
Un passage moins connu de la même opérette (Comme un bouton de rose) prend presque des airs du fin du monde, de fin d’un monde en tout cas :
Le même ténor Waldemar Kmentt rejoint l’une des plus voix les plus authentiquement viennoises, Hilde Gueden – mélange de sensualité, de douceur et de ce je ne sais quoi de tristesse – dans une autre opérette de Lehar, Le Tsarévitch
Dix ans avant la mort de Johann Strauss (1825-1899), Gustav Mahlercrée sa Première symphonie. Ecoutez à partir de 20’45 » – l’imparable rythme de valse du second mouvement :
Et pour rester dans cette atmosphère Mitteleuropa, un petit bijou triste à souhait, cette valse lente du compositeur tchèque Oskar Nedbal :
Pour finir, un regret en forme de coup de gueule. N’ayant encore jamais trouvé d’ouvrage sérieux en français sur la dynastie Strauss et leurs amis, je me réjouissais de découvrir une nouveauté parue chez Bernard Giovanangeli Editeur : Johann Strauss, la Musique et l’esprit viennois.
L’auteur se présente comme germaniste, maître de conférences, avec plusieurs ouvrages à son actif sur Sissi, Louis II de Bavière, Mayerling, Vienne, etc. Le problème est que ce livre hésite constamment entre plusieurs approches, la biographie plutôt people, les poncifs sur l’esprit du temps et des lieux, des anecdotes sans grand intérêt à côté d’un chapitre plutôt original sur la judéité revendiquée de Johann Strauss, un catalogue a priori complet des oeuvres du roi de la valse – mais à y regarder de près, truffé d’erreurs ! – tout comme une discographie complètement cahotique (Le Baron Tzigane d’Harnoncourt est daté de 1972 chez EMI (!) tandis que la version d’Otto Ackermann de 1953 est datée de 1988, tout le reste à l’avenant… Le pompon est détenu par la préface d’un illustre inconnu que l’auteur présente comme un grand chef d’orchestre et de choeurs, qui ne manque d’ailleurs pas de citer tous ses titres de noblesse qu’on ne poussera pas la cruauté à citer ici. Disons que sa notoriété est circonscrite à un périmètre qui va d’Angoulême à Limoges et que l’art d’enfiler les perles n’a plus de secrets pour lui : « Il suffit d’écouter Le Beau Danube bleu, que j’ai eu le plaisir de diriger, pour percevoir toute la richesse mélodique et la construction symphonique de la reine des valses célèbre dans le monde entier… »
La critique s’est montrée unanimement favorable à cette production (lire Le triomphe des mezzos).
Je partage l’enthousiasme général : mise en scène (et en regard) des deux ouvrages avec une rare pertinence, excellentes incarnations, une réserve peut-être sur la direction un peu fruste de Cavalleria, nettement plus impliquée dans Hindemith. Bref un spectacle à voir et tant pis pour ces spectateurs indélicats qui ont quitté la salle à la fin du Mascagni…
Juste pour le plaisir cette version de référence du célébrissime intermezzo de Cavalleria rusticana
Hier c’était, à l’Opéra Comédie de Montpellier, un tout autre genre de ce qu’on ne peut pas vraiment appeler un opéra. Le titre du spectacle en a fait frémir plus d’un, et suscité maintes réactions hostiles, surtout de la part de ceux qui n’ont pas vu et ne viendront pas le voir. Je n’y allais pas non plus sans appréhension, je dois l’avouer.
Il y a bien un peu de provocation de la part de la direction de l’Opéra de Montpellier à proposer comme spectacle de fêtes une Soupe pop qui n’a rien, mais vraiment rien à voir avec les habituelles opérettes d’Offenbach, Strauss ou Lehar. Le pari de l’auteure de ce spectacle (à mi-chemin entre expérience théâtrale et comédie musicale) Marie-Eve Signeyrole était audacieux : il est réussi ! J’ai passé, hier soir, dans une configuration inhabituelle pour une salle d’opéra, deux riches heures de poésie douce-amère à partir d’un sujet qui pouvait prêter à tous les excès, mention spéciale pour les choeurs de l’opéra, dont plusieurs éléments se sont révélés de fabuleux acteurs/comédiens, pour les Tiger Lillies. Et comme le montre la courte vidéo ci-dessous, un sujet grave n’engendre pas nécessairement la mélancolie, même si plus d’une fois l’émotion nous gagnait, comme dans un bouleversant Send in the clowns entonné en fin de spectacle par le chanteur des Tiger Lillies
Trump, la primaire à droite, les spéculations à gauche, j’ai mis sur pause. J’ai préféré faire le plein de musique, sans souci de l’actualité. Les gros coffrets s’accumulent, j’en reparlerai, mais voici un sujet que la disparition récente de Neville Marrinerm’a suggéré : la littérature musicale pour les orchestres à cordes. Essentiellement celle des XIXème et XXème siècles.
C’est un souvenir précis et flou à la fois, j’étais encore au Conservatoire de Poitiers, était-ce dans le bureau du directeur, sur sa chaîne, que j’ai découvert la Sérénade pour cordes de Tchaikovski, dans la première version de Karajan ?
Est-ce parce que j’y entends les échos des lointains d’une Russie millénaire (plus fantasmée que réelle) que j’aime si passionnément cette oeuvre ? Particulièrement dans les deux versions (1966 et 1980) qu’en ont gravées Karajan et ses Berlinois.
Puis suivront les sérénades de Dag Wirén, Elgar, Sibelius(Rakastava), Nielsen (Petite suite), Grieg (Suite Holberg) presque toutes découvertes grâce à Marriner…
Je garde le plus rare, mais pas le moins bon, pour la fin.
Franz Tischhauser, ce nom ne vous dit assurément rien ! Compositeur suisse né en 1921, sa notoriété n’a jamais vraiment franchi les limites de la Confédération. Prolifique, il écrit en 1963 une brève suite pour 12 cordes Omaggi a Maelzel, créée par les Festival Strings de Lucerne. Un petit bijou vraiment méconnu à tort :
L’autre Suisse Othmar Schoeckest évidemment d’une tout autre dimension, mais il est loin d’avoir chez nous la renommée que son oeuvre devrait lui valoir. En particulier cette Sommernacht / Nuit d’été qu’Armin Jordan défendit, avec raison, comme un chef-d’oeuvre inspiré par La Nuit transfiguréede Schoenberg.
Toscanini, Bernstein et Karajan se retrouvent autour d’une table, tous les trois silencieux et méfiants. Au bout d’une bonne demi-heure, rompant le silence, Toscanini s’exclame : – Il faut bien reconnaître que c’est moi le plus grand chef d’orchestre de tous les temps ! Allons, avouons-le ! Une autre demi-heure s’écoule dans une atmosphère tendue, puis Bernstein répond : – Eh bien moi, une nuit, le bon Dieu est venu au chevet de mon lit et m’a dit « Lennie, tu es le meilleur des musiciens ». Donc c’est moi le plus grand !. Nouvelle demi-heure d’un silence pesant, après quoi Karajan déclare : « Lennie, veux-tu bien m’expliquer quand j’ai pu te dire une bêtise pareille ? »
Cette histoire fait depuis longtemps, sous ses diverses variantes, la joie des musiciens. C’est l’une de celles qu’on trouve dans un formidable bouquin que j’ai trouvé par hasard hier en furetant dans une grande librairie parisienne.
On n’est pas vraiment surpris de retrouver l’inénarrable créateur des Bidochon, Christian Binet, musicien et mélomane averti. Mais je ne connaissais pas cet aspect de la personnalité de Jean-Yves Bosseur, compositeur érudit, que j’ai connu naguère comme producteur d’excellentes émissions sur le programme musical de France Culture.
C’est lui qui a entrepris de compiler toutes ces histoires, plus humoristiques que vraiment vaches, que se racontent les musiciens entre eux. La plupart sont apocryphes, et, lorsqu’elles sont vraies, elles sont bien senties. De Stravinsky : « Comment se fait-il que chaque fois que j’entends une pièce que je n’aime pas, c’est toujours du Villa-Lobos? «
Mais c’est incontestablement l’alto – et les altistes – qui détiennent le record de vacheries. Injustes évidemment (Monteux, Giulini, pour ne citer que deux chefs célèbres, ont été altistes avant d’accéder au podium de chef).
Exemple : La blague d’alto la plus courte : si jeune et déjà altiste. La blague d’alto la plus longue : Harold en Italie de Berlioz !
Mais je ne résiste pas au plaisir de citer in extenso le texte intitulé Notes de programme pour un récital de piano non identifié. C’est malheureusement à peine caricatural, combien de fois n’ai-je pas dû censurer, réécrire (ou renvoyer à l’auteur ou à l’agent) ce que nous appelons, dans notre jargon, des bios – des éléments biographiques – des artistes que nous avions engagés…Et le combat n’est jamais terminé !
Ce soir la tourneuse de pages sera Ruth Spelke, qui a étudié avec Ivan Schmernick à la Boris Nitsky School de tourneurs de pages de Philadelphie. Pendant de nombreuses années, elle a tourné les pages aux Etats-Unis et à l’étranger pour les plus grands pianistes virtuoses.
En 1983, elle a reçu la médaille d’argent Klutz de ramassage de partitions. Les concurrents devaient retrouver et mettre en ordre une partition tombée d’un Yamaha. En 1984 elle a obtenu la médaille d’or du Vol du bourdonaprès avoir tourné 147 pages en 32 secondes, ce qui constitue le record mondial dans cette discipline. En 1988, Mme Spelke s’est vu accorder la bourse Wilson qui lui a permis d’aller en Israël apprendre à tourner les pages de gauche à droite.
Selon le critique Hans Ulrich Schmoll, Mme Spelke excelle en « grâce, dextérité, et possède un sens de l’équilibre exceptionnel ». Sur le plan technique, Mme Spelke pratique à la fois la tourne de pages avec l’index léché et la méthode de la page préalablement cornée….Elle est à l’origine du mouvement dit du coude plongeant, utilisé pour éviter que le pianiste ne perde de vue la partition.
Elle est actuellement assistante à l’Université Fairfield (Iowa) où elle occupe la prestigieuse chaire Alfred Hitchcock à l’Institut de tourneurs de pages.
La tendance de l’automne est aux gros pavés. Coup sur coup, les majors du disque nous proposent de superbes rééditions (à des prix presque cassés). Jochum, Munch, Harnoncourt…
Commençons par Eugen Jochum(1902-1987), incontournable figure et héraut de la culture germanique, toujours demeuré, quant à la notoriété, dans l’ombre des Böhm, Karajan ou Kubelik, pour ne citer que ses contemporains.
Deutsche Grammophon a, semble-t-il, entrepris de rééditer l’important legs discographique du chef allemand (ce que EMI/Warner a déjà fait pour les dernières gravures réalisées pendant la dernière décennie de sa carrière – cf.ci-dessous). Premier coffret dévolu au répertoire symphonique et concertant.
42 CD reprenant des intégrales souvent célébrées des symphonies de Bruckner, de Brahms ou Beethoven (la première des trois que Jochum a gravées, partagée entre les orchestres de Munich et Berlin). Détail ci-dessous.
Alors pourquoi faut-il (ré)écouter Jochum ? Il ne faut surtout pas se fier à son look austère, voire sévère, très chapeau bavarois et culotte de peau.
Dans Bruckner, Brahms ou Haydn il fuit la grandeur hiératique, la solennité empesée, il est mobile, inventif, n’hésitant jamais à bousculer un tempo, à traquer l’humour du dernier Haydn. Plus « classique » dans Mozart ou Beethoven, il rappelle néanmoins les vertus d’une direction fluide, vivante. Dommage qu’on n’ait pas plus de témoignages enregistrés de Richard Strauss ou Wagner. Dommage encore qu’Universal n’ait pas inclus dans ce coffret les quelques enregistrements parus sous étiquette Philips, notamment les Symphonies et ouvertures de Beethoven gravées pour le bicentenaire du maître de Bonn (1970) avec le Concertgebouw d’Amsterdam.
RBO* = orchestre symphonique de la Radio Bavaroise / BPO* = orchestre philharmonique de Berlin / VPO* = orchestre philharmonique de Vienne / LSO* = orchestre symphonique de Londres / LPO* = orchestre philharmonique de Londres.
La comparaison entre les symphonies de Bruckner gravées de 1958 à 1964 pour Deutsche Grammophon, et celles enregistrées à la fin des années 70 avec la Staatskapelle de Dresde (dans le coffret ci-dessous) est passionnante. L’art d’un très grand chef à son apogée.
Soirée de gala hier à l’Opéra Bastille. Les mécènes étaient en nombre (était-ce une raison pour commencer systématiquement chaque acte en retard ?), la presse aussi. Pourtant la première de cette Toscaavait eu lieu samedi dernier. Les premiers papiers, comme celui de Forumopera, laissaient augurer du meilleur.
La mise en scène de Pierre Audi ne se signale par aucune originalité, mais peut-on transformer, transposer, un ouvrage aussi lié à un contexte historique et géographique ?
Alors les chanteurs ? Le public est venu pour eux, pour le ténor Marcelo Alvarez, le baryton Bryn Terfel, peut-être surtout la soprano Anja Harteros. Et il ne sera pas déçu.
Alvarez campe un Cavaradossi solide, un peu poseur, la voix conserve un beau métal, à Terfel il manque de la noirceur dans le timbre (ou est-ce moi qui n’ai jamais beaucoup aimé cette voix ?), mais peut-on rater Scarpia ? Aucune réserve en revanche, une adhésion enthousiaste à l’incarnation du personnage de Floria Tosca, à la voix pulpeuse, sensuelle et homogène sur toute la tessiture d’Anja Harteros. Sublime Vissi d’arte, mais toutes les difficultés vocales d’un rôle périlleux entre tous sont franchies sans que jamais la voix ne s’altère. La grande Tosca du moment, assurément !
Quelle déception en revanche dans la fosse ! Pas du côté des musiciens évidemment. Je trouve le rédacteur de Forumopera (cf.supra) bien indulgent à l’égard d’une direction plate, banale, caricaturale. Pourtant Dieu sait que l’orchestre de Puccini est riche, vétilleux aussi par ses incessants changements de couleur et de rythme. Il faut une grande baguette pour en maîtriser tous les rouages et en extraire tous les sortilèges (un Karajan, un Levine, un Solti…). Dommage qu’on n’ait pas eu Philippe Jordan…
Il est mort il y a cinquante ans, le 17 septembre 1966, né trente-six ans plus tôt, le 26 septembre 1930. Une carrière abrégée par un accident domestique. Mais un éclat jamais oublié. Le ténor Fritz Wunderlichportait bien son nom.
Ses disques n’ont jamais quitté les bacs, tous – notamment le répertoire léger germanique – n’ont pas toujours été disponibles en France. EMI devenu Warner lui avait déjà consacré un beau coffret, avec pas mal de raretés.
Deutsche Grammophon avait aussi proposé un coffret patchwork.
La nouveauté de cet automne c’est la réédition dans un magnifique boîtier, et à tout petit prix, de tous les enregistrements de studio réalisés par le ténor allemand pour le célèbre label jaune (et ses sous-marques comme Polydor).
Aucun inédit, mais enfin rassemblés des enregistrements légendaires, où la voix solaire, virile et lumineuse de Wunderlich transcende des versions parfois un peu datées (les Bach avec Karl Richter) ou restées insurpassées (comme la première Créationde Haydn due à Karajan, que Wunderlich n’eut pas le temps d’achever), les opéras de Mozart avec Karl Bôhm, les quelques cycles sublimes de Lieder de Schubert ou Schumann.
Détails de ce coffret de 32 CD :
Bach : Oratorio de Noël (K.Richter), Passion selon St Matthieu (Münchinger), Oratorio de Pâques (Couraud), Magnificat + cantate 41 (Couraud) /
Beethoven : Missa Solemnis (Karajan)
Haydn : La Création (Karajan)
Berg : Wozzeck (Böhm)
Monteverdi : Orfeo (Wenzinger)
Mozart : L’enlèvement au sérail (Jochum), La flûte enchantée (Böhm)
Lortzing : Zar und Zimmermann
Tchaikovski : Eugène Onéguine, extr. en allemand (Gerdes)
Verdi : La Traviata, extr. en allemand (Bartoletti)
Airs de Haendel, Gluck, Bellini, Rossini, Verdi, Puccini, Lortzing, Bizet, Maillart, Kreutzer, Mozart, Kalman, etc.
Schubert : La belle meunière
Schumann : Dichterliebe + Mélodies de Beethoven, Schubert
Chansons populaires allemandes et italiennes, chants de Noël, opérette viennoise.
PS Je me demande ce qui justifie une différence de 20 € sur le prix de ce coffret selon qu’on l’achète en Allemagne (Amazon.de) ou en France (Amazon, Fnac ou Gibert)
Avant de poursuivre le récit de mon été festivalier de 1974 (Lucerne), une précision géographique qui n’est pas sans rapport avec la musique. La petite ville du centre de la Suisse est située au bord du lac des Quatre Cantons (Vierwaldstättersee), protégée par deux montagnes familières aux Lucernois : le Pilatus ci-dessus, et le Rigi ci-dessous.
Animant un jeu de culture musicale le samedi matin, à la fin des années 80, sur la chaîne culturelle de la Radio suisse romande (Espace 2), j’étais toujours en quête d’anecdotes, de musiques méconnues. J’avais reçu de l’éditeur suisse Claves un CD auquel je n’avais guère prêté attention (le titre et la couverture n’y incitaient pas vraiment) et que j’ai fini par ouvrir, en panne d’inspiration.
J’ai alors découvert que c’est au cours d’un séjour sur les pentes du Rigi que le jeune Brahms a entendu une sonnerie de cor des Alpes (Alphorn), qu’il a reproduite sur une carte postale qu’il a envoyée à Clara Schumann… et qu’il a ensuite utilisée telle quelle dans le finale de sa Première symphonie !
Un souvenir plus récent : au cours d’une séance d’Ecouter la musique consacrée à la 1ere symphonie de Brahms à Liège, le cor solo de l’Orchestre, Bruce Richards, nous avait fait la surprise de jouer ce fameux thème sur un authentique cor des Alpes !
Revenons à l’été 1974 et au Festival de Lucerne.
Ma mémoire a fait un tri dans les concerts qui ne m’ont pas marqué ou déçu. L’un des temps forts du Festival devait être le concert de Yehudi Menuhin – les concertos pour violon de Bach avec les Festival strings, placidement dirigés par Rudolf Baumgartner. J’ai déjà raconté (lire Quelque chose de Menuhin) ma déception, et ma surprise le lendemain.
Le festival de Lucerne déborde largement sur septembre, mais la perspective de la rentrée scolaire pour mes deux soeurs plus jeunes (ma rentrée universitaire était pour début octobre) obligeait la petite famille à rentrer en France. J’ai tout de même pu assister à l’un des deux concerts de Karajan avec « son » orchestre philharmonique de Berlin, le 31 août. J’en suis sorti – bêtement – déçu, je n’étais pas prêt à goûter les subtilités d’un programme qui comportait La Mer de Debussy et le Pelléas et Mélisande de Schoenberg. Le triptyque debussyste ne m’était pas familier, quant à Schoenberg je faisais manifestement un blocage (cf. mon billet d’hier). Je me suis rattrapé depuis…
Karajan et Lucerne, c’est une histoire qui vaut d’être rappelée. Le chef autrichien, compromis avec le régime nazi, avait été, de fait, banni des principales scènes de concert et d’opéra dans l’immédiat après-guerre. En 1948, le festival de Lucerne, fondé dix ans plus tôt par Ansermet et Toscanini, lui tend la main et lui offre ainsi une réhabilitation spectaculaire. Karajan ne l’oubliera jamais, et jusqu’en 1988 (il est mort en juillet 1989), il honorera chaque été le festival de Lucerne de sa présence. Le rituel était immuable : à partir de 1968 avec les Berliner Philharmoniker deux concerts, deux programmes différents le 31 août et le 1er septembre (le détail de quarante ans de présence de Karajan à Lucerne sur l’excellent site japonais Karajan info). C’est dans l’orchestre du Festival que Karajan trouvera son légendaire premier violon berlinois Michel Schwalbé. C’est aussi avec cet orchestre qu’il réalisera, trois mois avant sa mort prématurée, en septembre 1950, l’un des disques les plus parfaits de Dinu Lipatti, un 21ème concerto pour piano de Mozart, pour l’éternité !
En ce jour de Fête nationale suisse, comment ne pas évoquer l’été fabuleux que j’ai passé à Lucerne en août et septembre 1974 ? Trois semaines comme ouvreur (on dirait personnel de salle aujourd’hui) du prestigieux Festival de Lucerne. Je devais ce privilège – très recherché – à un cousin bien introduit auprès de la direction du festival (il en serait plus tard le président du conseil d’administration). Jamais plus je ne verrais un tel défilé de stars de la baguette, du clavier ou du violon, jamais plus je n’entendrais d’aussi formidables concerts soir après soir. Je n’imaginais évidemment pas un instant, à l’époque, que, douze ans plus tard (en 1986) ma vie professionnelle se conjuguerait à ma passion de la musique.
Les concerts avaient lieu dans l’ancien Kunsthaus, remplacé en 2004 par le monumental KKL de Jean Nouvel (Palais de la culture et des congrès).
C’est Sergiu Celibidache qui ouvrait le bal avec l’orchestre suisse du Festival. Le personnel de salle est autorisé à assister à la première répétition. Le maître, lunettes noires sur le nez, arrive sur le podium, pose ses partitions sur le pupitre, il ne les ouvrira jamais. Un programme sportif : 6ème symphonie de Schubert, Variations op.31 de Schoenberg et 2ème symphonie de Brahms. Celibidache commence par un laïus qui m’a paru bien long sur les équilibres sonores qu’il veut atteindre dans Schubert, reprend à l’infini tel trait, tel passage, sans que je perçoive, moi le novice, de changement significatif dans le jeu de l’orchestre. Après la pause, il s’attaque à Schoenberg, toujours sans partition : les musiciens sont visiblement bluffés quand le chef les fait reprendre à telle mesure, tel chiffre (les partitions d’orchestre sont toujours chiffrées, de sorte que musiciens et chef puissent très vite s’y retrouver). Je ne comprends rien à cette musique, il me faudra encore quelques années. Le concert fait un triomphe, comme prévu.
Ma mémoire n’a pas retenu la chronologie des concerts, mais les moments les plus forts, les plus surprenants.
Un jour nous sommes conviés à une excursion en bateau sur le lac des Quatre-Cantons avec les musiciens du Los Angeles Philharmonic et leur chef d’alors Zubin Mehta. Ma timidité naturelle m’interdit d’oser leur parler, mais les voir de près, les entendre parler de leur métier, de leurs impressions de tournée, suffit à mon bonheur. Bonheur qui sera à son comble le soir lorsque Daniel Barenboim jouera le 3ème concerto de Beethoven. C’est la première fois que j’entends en concert ce concerto qui m’a marqué à tout jamais depuis que j’ai vu et revu le film de François Reichenbach consacré à Artur Rubinstein L’amour de la vie (1970) : lire Un amour de jeunesse. Je sors complètement bouleversé, sans voix, ému comme on peut l’être quand le coeur déborde…
Malgré les tempi du vieux Klemperer, je garderai toujours une affection particulière pour la version que le jeune Barenboim avait enregistrée à Londres.
C’est le célèbre chef et mécène suisse Paul Sacher qui dirige un programme de sérénades. Je découvre et suis immédiatement séduit par la grande sérénade K.320 dite « du cor de postillon »de Mozart.