Suites et conséquences

Privilège de l’âge ou d’une expérience professionnelle  qui commence à devenir conséquente, je suis souvent interrogé – un directeur de festival doit faire le service « avant-vente » ! – sur mon parcours personnel, mes fonctions passées, toutes questions qui n’ont pas grand intérêt de mon point de vue. Mais si le passé éclaire l’avenir, alors, en effet, ce qu’on a essayé, raté ou réussi, peut aider à comprendre les raisons d’un choix, d’une orientation, d’une conviction.

Je disais encore tout récemment au micro d’une radio associative de Montpellier que ma seule passion, mon seul moteur, c’est de faire, d’entreprendre, de changer ce qui ne marche pas, de dépasser les blocages, d’avancer, sûrement pas d’imprimer une marque, mon nom, ma petite personne. Et si j’ai contribué, parfois de manière décisive, à la réussite de certains projets, de certaines réformes, à la réalisation de certaines idées, c’est pour moi une satisfaction intense, une reconnaissance suffisante, de voir que les choses ont suivi leur cours, les structures ont perduré, les idées ont fait leur chemin, bien après que j’ai quitté telle fonction ou responsabilité. Je me dis aussi que j’ai bien fait d’être tenace, constant, persévérant, malgré les obstacles immédiats, les réactions, les grèves parfois.

Voici deux ans que j’ai quitté la direction de l’orchestre philharmonique royal de Liège. Comment ne me réjouirais-je pas de voir coup sur coup sortir plusieurs disques initiés il y a quelques années déjà, et aboutir une initiative que nous avons mis beaucoup, beaucoup d’énergie et de force de conviction à faire émerger, cette nouvelle émission de télévision Sensations

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C’est, en quelque sorte, adaptée à la télévision la formule Music Factory que j’avais lancée avec Fayçal Karoui en 2013.

Bonheur de lire les excellentes critiques parues sur le coffret des oeuvres concertantes de Lalo qui résulte d’une initiative lancée dès 2009 avec la Chapelle Musicale Reine Elizabeth et qui nous avait déjà valu l’intégrale des concertos pour violon de Vieuxtemps, puis les oeuvres pour violon et violoncelle de Saint-Saëns.

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Bonheur de voir se poursuivre l’exploration du répertoire concertant d’Eugène Ysaye, encore très largement méconnu, grâce au projet initié avec l’association Musique en Wallonie

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Nouveauté avec les deux violons solo de l’Orchestre philharmonique de Radio France, les excellents Svetlin Roussev et Amaury Coeytaux :

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Voici un an je quittais la direction de la Musique de Radio France. Non sans avoir lancé plusieurs chantiers ni essayé et parfois réussi à résoudre des difficultés inhérentes à toute structure lourde et complexe.

C’est ainsi qu’un magnifique projet de concerts et d’enregistrements fin 2014 autour de Peter Eötvös (https://fr.wikipedia.org/wiki/Péter_Eötvös), avait  failli capoter, parce que la mise en place des répétitions et des concerts dans les deux toutes nouvelles salles de concert de la Maison de la radio (Studio 104 et Auditorium) s’avérait très compliquée du fait des effectifs requis. Il n’y avait pas de maison de disques partenaire à l’horizon.  A force de conviction, de persévérance, et de beaucoup de bonne volonté de la part de toutes les personnes impliquées, on a pu organiser les répétitions, les concerts, puis la collaboration entre Radio France et le label Alpha, membre du groupe Outhere (le même éditeur que le coffret Lalo des Liégeois !). Le disque vient de sortir, où ma préférence va, je l’avoue, à la prestation pyrotechnique de Martin Grubinger !

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Le Voyage d’Orient

Je ne veux pas évoquer de nouveau ici le voyage qui m’a conduit en Chine et en Inde. Pour les images personnelles de ce périple : https://lemondenimages.me.

Il s’agit du Voyage d’Orient qui est proposé en juillet prochain à Montpellier et dans toute la grande région Languedoc Roussillon Midi Pyrénées (vivement un nom plus court !). Et de la joie éprouvée à découvrir une brochure qui résulte de mois de travail pour toute une formidable équipe, de relectures et d’arbitrages. Et finalement les félicitations des premiers lecteurs (« ça donne envie », « c’est clair et lisible »)

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On peut perfectionner à l’infini tous les modes virtuels de communication – et le Festival est plutôt en pointe de ce point de vue – réseaux sociaux, application, site – il n’en reste pas moins que le papier, l’écrit, la qualité d’une brochure, d’un programme, sont irremplaçables. Je suis fier de ce beau travail, qui laisse présager une édition 2016 très riche d’émotions et de rencontres humaines et musicales.

http://www.festivalradiofrancemontpellier.com / @FestivalRFMLR / #FestivalRF16 / #LeVoyagedOrient.

 

On aime Brahms

Puisque son nom a été évoqué à propos de la composition du conseil d’administration de l’Ensemble InterContemporain qu’il a fondé (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/04/06/camelia-ou-la-discorde/), rappelons que Pierre Boulez avait quelques détestations.

Si Françoise Sagan lui avait demandé « Aimez-vous Brahms ? » , il aurait répondu vertement par la négative. Liszt, Wagner étaient, pour Boulez, des inventeurs, Brahms un épais conservateur. Ce qui ne devait pas être l’avis de Schoenberg, qui admirait la science de l’orchestration de Brahms, et qui a vêtu d’une riche (trop ?) parure orchestrale son premier quatuor avec piano – avec son finale alla ungarese – .

Le prochain festival de Radio France (#FestivalRF16) consacre toute une journée et une soirée à la musique de chambre de Brahms, avec piano, baryton et choeur si affinités ! (http://www.festivalradiofrancemontpellier.com/index.php/programme#!programmation=dates$byDay/).

On pourra s’y préparer avec la somme réunie par Diapason dans cet indispensable coffret :

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Mais pas de Brahms symphonique cet été.

Je me suis amusé à faire ma propre discothèque idéale de ce corpus important (4 symphonies, 2 ouvertures, 2 sérénades et les Variations sur un thème de Haydn). En privilégiant d’extraordinaires prises de concerts et des approches moins attendues que les « références » toujours citées.

J’ai depuis toujours la fabuleuse 1ère symphonie que Karl Böhm a gravée à Berlin en 1959 (dans une stéréo stupéfiante), mais il existe un « live » du 2 octobre 1969 avec l’orchestre de la Radio bavaroise encore plus extraordinaire. Hallucinée, rageuse (dans les 1er et 4ème mouvements), intensément poétique. On ne sort jamais indemne de cette écoute.

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Pour la 2ème symphonie, c’est encore Böhm cette fois avec les Berlinois, auxquels il ne laisse aucun répit, à l’exact opposé d’un autre grand chef qui butine, musarde, John Barbirolli avec Vienne. C’était en août 1970 au festival de Salzbourg, la prise de son ne respire guère, mais la tension n’en est que plus vive !

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Quant à la 3ème symphonie, depuis que François Hudry me l’avait fait découvrir, je mets au premier rang un chef qu’on n’associe pas spontanément à Brahms (et qui a pourtant réalisé une très belle intégrale – méconnue – chez Decca avec « son » Orchestre de la Suisse romande), Ernest Ansermet, avec l’orchestre de la Radio bavaroise, un « live » de 1966. Tout simplement exceptionnel !

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Pour la 4ème symphonie, on a l’embarras du choix, et j’arrive difficilement à départager Carlos Kleiber et Fritz Reiner (dans une version peu souvent citée, et pourtant admirable de rigueur et d’allure, avec le Royal Philharmonic)

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Pour les ouvertures (Académique et Tragique) ainsi que les Variations Haydn j’aime infiniment le dernier Jochum (avec l’orchestre symphonique de Londres), ça file droit, allègrement.

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Le jeune Istvan Kertesz fait des miracles dans les deux sérénades qui somnolent sous d’autres baguettes plus connues…

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Quelque chose de Menuhin

Menuhin, comme Callas, Karajan, Rubinstein, c’est une marque universelle. Tout le monde – surtout les plus éloignés de la musique classique – connaît le nom et l’associe au violon. Vivant, c’était déjà une légende, une référence, un personnage éminent.

Son centenaire – Yehudi Menuhin est né le 22 avril 1916 à New York, mort le 12 mars 1999 à Berlin – est déjà célébré par son éditeur historique, qui avait déjà bien exploité le filon (https://fr.wikipedia.org/wiki/Yehudi_Menuhin).

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Je viens de passer quelques jours là où le grand violoniste fit un premier concert, en 1957, avec Benjamin Britten, Peter Pears et Maurice Gendron (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/03/20/vus-ou-pas-a-la-tele/). L’été prochain, ce sera la 60ème édition de ce qui est devenu un incontournable rendez-vous estival (http://www.gstaadmenuhinfestival.ch/site/fr/).

C’est dans la belle église de Saanen (chef-lieu de la commune dont Gstaad fait partie) que très longtemps les concerts du festival se sont déroulés.

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C’est dans le centre de Saanen qu’on trouve aussi cet étrange buste de Menuhin. Le sculpteur a manifesté travaillé sur une image inversée du violoniste…et le résultat n’est pas très flatteur.

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Des élus et associations locales ont voulu rendre hommage au grand homme, qui s’était fait une réputation et une image de sage, en proposant un parcours philosophique  sur les six kilomètres qui relient l’église de Saanen et la chapelle du centre de Gstaad.

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Initiative sympathique qui ne m’a pas convaincu de la profondeur de la pensée menuhinienne… Ou alors à considérer que tout étant dans tout et inversement, nous sommes tous des philosophes sans le savoir…

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De Menuhin, on a envie de retenir autre chose, notamment toutes ses initiatives pédagogiques. Ils sont nombreux aujourd’hui dans le monde musical à avoir grandi humainement et artistiquement grâce à Yehudi Menuhin.

Quant au violoniste, chef d’orchestre, on a des souvenirs mitigés, qui nous rendent parfois nostalgiques d’une époque où l’on pouvait reconnaître immédiatement le son, l’archet d’un violoniste. Menuhin, c’était l’irrégularité, une technique souvent défaillante (Michel Schwalbé, le légendaire Konzertmeister de Berlin sous Karajan, m’avait jadis expliqué les problèmes dont souffrait son confrère), et de cette faiblesse il tirait, parfois, des moments de grâce absolue.

Je me rappelle le festival de Lucerne en 1974, j’avais eu la chance d’y travailler – bénévolement – comme ouvreur et donc d’assister à tous les concerts (et même à certaines répétitions). Menuhin était programmé dans les concertos de Bach avec un orchestre de chambre (les Festival strings ?), ce fut un festival de dérapages incontrôlés, de crispations pénibles. Déception…d’autant plus vive que j’avais encore le souvenir lumineux d’une séance de sonates dans la grande salle des pas perdus du Palais de Justice de Poitiers deux ans auparavant, avec la partenaire de toujours, sa soeur Hephzibah. Le lendemain, au moment de prendre mon service, je lis une annonce sur les portes du Kunsthaus : Zvi Zeitlin qui devait jouer le concerto pour violon de Schoenberg n’ayant pas pu rejoindre Lucerne, il était remplacé par… Yehudi Menuhin et le concerto de Beethoven ! Ce soir-là, j’entendis l’immense, le légendaire violoniste, un mouvement lent d’une beauté intemporelle.

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Je ne revis Menuhin que bien des années plus tard, lorsqu’ayant remisé son archet, il entreprit de développer sa carrière de chef, avec des bonheurs inégaux. Mais il suppléait une technique de direction approximative par un tel rayonnement, une telle générosité, qu’il réussissait de petits miracles (avec le Sinfonia Varsovia notamment). Les auditeurs de France Musique et les spectateurs du Festival de Radio France et Montpellier de l’été 1996 s’en souviennent :

http://sites.ina.fr/festivalradiofrancemontpellier/tempo/!/media/CAB96042243

René Koering, pour les 80 ans du violoniste, l’avait invité à diriger les neuf symphonies de Beethoven à l’Opéra Berlioz…

Rêve d’hiver

Pour tout un tas de raisons qu’il n’y aurait aucun intérêt à détailler ici, je n’ai jamais passé de vacances à l’hôtel aux sports d’hiver jusqu’à ce week-end pascal. On découvre à tout âge, dit la sagesse populaire ! Et pourtant j’en ai souvent rêvé…

Je n’ai pourtant aucune raison de me plaindre. Au cours de l’hiver 1970, mes parents avaient loué une petite maison (une ancienne bergerie), que l’unique poêle à bois n’arrivait pas à chauffer, au bas de la station de La Mongie. Premiers pas peu concluants sur des skis. En 1977 rebelote à Megève, dans un appartement prêté par la famille de l’élue de mon coeur de l’époque, des essais de ski de fond. Et à partir de 1981, installation à Thonon-les-Bains, les bords du Léman en été, les pistes des Gêts, d’Avoriaz, de Morzine, ou plus modestes de Bernex, sous la Dent d’Oche, en hiver. Pas besoin de séjour organisé, mais du coup jamais l’ambiance si particulière de l’hôtel ou du chalet de montagne, sauf quand on avalait une raclette ou une tartiflette avec les amis avant de redescendre…

Et puis il y eut ce triste jour de février 1999. Mon ami Alain G. m’avait enjoint de quitter Paris et la morosité de l’entre-deux professionnel que je traversais alors, et de venir skier avec lui (c’était un champion comparé à la tortue que j’ai toujours été sur les pistes). J’emmène le cadet de mes fils, et nous passons avec toute une bande d’amis, une fabuleuse journée au soleil d’Avoriaz. Le soir nous devons nous retrouver pour un spectacle à la Maison des Arts de Thonon, je ne les vois ni sa femme ni lui, je ne suis pas inquiet, ils auront eu un empêchement de dernière minute. Le lendemain je suis réveillé par l’appel d’une amie commune : « Vous êtes au courant pour Alain ? » Comme le chante Barbara (Nantes) … J’ai rien dit, mais…j’ai compris qu’il était trop tard.

Je n’ai  jamais rechaussé des skis depuis lors. Et puis Liège était loin des Alpes.

Devant être présent à Genève durant ces semaines de mars, je me dis qu’il ne fallait pas laisser passer l’opportunité d’un séjour bienfaisant au coeur des Alpes suisses, que je n’ai jamais connues qu’en été grâce aux vacances familiales dans le pays maternel.Je n’avais pu assister aux semaines musicales de Gstaad désormais animées par Renaud Capuçon, je profiterais de la station  en cette fin de saison.

Et puis Gstaad dans mon esprit, plus qu’un repère de célébrités, ce sont deux noms : Menuhin et l’inspecteur Clouseau.

Une grande partie du Retour de la panthère rose (1975) de Blake Edwards avec l’inénarrable Peter Sellers se déroule à Gstaad (http://www.gstaad.ch/fr/gstaad/histoires-de-gstaad/gstaad-est-le-dernier-paradis-dans-un-monde-fou.html)

La scène d’entrée d’un autre film culte (OSS 117, Rio ne répond plus) est elle aussi située à Gstaad.

Mais c’est le souvenir de Yehudi Menuhin (1916-1999) qui flotte encore sur les lieux, et il y a fort à parier que le prochain festival d’été célébrera comme il convient le centenaire du violoniste humaniste et ses 60 ans d’existence  (http://www.letemps.ch/culture/2016/03/23/gstaad-menuhin-festival-celebre-60-ans)

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Une communauté heureuse

Nikolaus Harnoncourt écrivait, le 6 décembre dernier : « Cher Public, nous sommes devenus une communauté heureuse de découvreurs » (Wir sind eine glückliche Entdeckergemeinschaft geworden). La maladie l’obligeant à quitter la scène, le vieux chef rendait au public le plus vrai et chaleureux des hommages (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/03/06/pour-leternite/).

Tous les hommages rendus à Nikolaus Harnoncourt soulignent  « cette qualité unique, qui impressionnait tellement ceux qui avaient la chance d’échanger longuement avec lui : cette absolue disponibilité, cette passion dialectique qui l’animait, et lui faisait prendre avec le plus grand sérieux les interlocuteurs pourtant bien modestes que nous étions à son échelle. Un Maître au sens littéral du terme, de ceux qui vous font grandir, reconsidérer vos préjugés, bref, qui changent votre vie » (Vincent Agrech sur Facebook).

Lire  l’admirable texte de Sylvain Fort : http://www.forumopera.com/actu/nikolaus-harnoncourt-lhomme-qui-disait-non

Dit autrement, Harnoncourt n’aurait pas eu la place et le rôle qu’il a eus dans la vie musicale, s’il n’avait rencontré un public, des auditeurs, curieux, avides de le suivre dans ses explorations, ses découvertes, ses remises en question.

Cette question du public est essentielle, et centrale dans ma propre démarche professionnelle, j’en ai souvent parlé ici.

Je l’évoquais encore, la veille de la mort de Nikolaus Harnoncourt, vendredi, devant la presse puis devant une salle comble à Montpellier pour présenter l’édition 2016 du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc Roussillon Midi Pyrénées (promis l’an prochain le titre sera plus bref !).

Faire confiance au public, l’inviter au voyage, à la découverte, c’est ce qui devrait guider tous les programmateurs, tous les responsables qui opèrent dans le domaine de la musique  classique. Le festival montpelliérain en a fait depuis plus de trente ans la démonstration : l’audace, l’imagination paient. Une preuve encore pour cette édition 2016 ? d’aucuns craignaient qu’en programmant un ouvrage lyrique inconnu le 26 juillet, en semaine, pour la dernière soirée du festival, on n’attire pas la grande foule. Verdict après une première soirée de vente de billets : c’est cette soirée qui est en tête des ventes ! Il est vrai que l’équipe de musiciens que nous avons réunie est de tout premier ordre et que la notoriété du rôle titre n’est pas étrangère à ce succès. Mais si Sonya Yoncheva a accepté de chanter cette Iris de Mascagni (qui précède de quelques années Madame Butterfly de Puccini), c’est peut-être aussi parce qu’elle fait partie de cette « communauté heureuse de découvreurs » qu’évoquait Nikolaus Harnoncourt…

 

Victoires (suite)

De bons amis m’ont reproché l’enthousiasme aveugle dont j’aurais fait preuve dans mon billet d’hier (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/02/23/victoires/). Comme si j’avais perdu tout esprit critique… c’est mal me connaître.

Renaud Machart n’y va pas de main morte dans Le Monde (http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/02/25/aux-victoires-de-la-musique-classique-la-jeune-soprano-qui-ne-voulait-remercier-personne_4871164_1655027.html#xtor=AL-32280515). Il n’a pas tort…

J’ai été triste pour mon cher Menahem Pressler. J’ai eu soudain le sentiment, après l’avoir entendu dans une miraculeuse mazurka de Chopin, que personne ne savait pourquoi il était là. Une Victoire d’Honneur ? mais alors qu’on lui consacre plus qu’une mini-interview bâclée, mal traduite, et manifestement ignorante de la carrière et du rôle de cet artiste dans la vie musicale du XXème siècle. C’était autre chose avec la cérémonie allemande, comparable à nos Victoires, la soirée Echo-Klassik à Berlin le 18 octobre dernier.

On essaiera de faire mieux à Montpellier le 16 juillet prochain…

Heureux d’avoir entendu le poète du piano, Adam Laloum, jouer le mouvement lent du 23ème concerto de Mozart. Comme jadis avec Kempff, la pure beauté naît de l’extrême simplicité.

Et puis heureux évidemment pour les amis justement distingués, Philippe Hersant, qui trace depuis des années, à l’écart des modes et des dogmes, un chemin d’une riche originalité, Bertrand Chamayou, qu’on eût aimé entendre plus longuement que dans ce bref extrait du 1er concerto de Liszt, et, last but non least, Karine Deshayes, rayonnante dans la pleine maturité de ses moyens vocaux et artistiques. Eux aussi, Bertrand et Karine, seront de la fête à Montpellier l’été prochain (tout comme l’Orchestre national du Capitole de Toulouse et Tugan Sokhiev).

 

Victoires

On va tenter de ne pas relancer un débat aussi vieux que ce type de cérémonies : pour ou contre les Victoires de la musique classique – qui ont lieu ce mercredi soir à Toulouse ?

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Juste un point d’histoire, donc un rappel : lorsque France Musique, dont j’avais alors la charge, avait été sollicitée pour diffuser la soirée simultanément avec France 3, il y a une vingtaine d’années, j’avais répondu oui sans hésiter, même si, dans cette grande maison qu’est Radio France, une telle décision devait être avalisée, approuvée par toute une hiérarchie. Je me rappelle les hauts-le-coeur, les mines abattues, de producteurs de la chaîne, mais aussi d’autres collaborateurs, France Musique ne pouvait décemment pas s’abaisser à participer à une opération qui ne visait qu’à soutenir le commerce et l’industrie du disque…Et dont les modalités de vote et de sélection des « nommés » étaient discutables.

Ce sont les mêmes d’ailleurs qui, à la même époque, ne comprenaient pas que je veuille envoyer France Musique (et plus tard d’autres chaînes de Radio France) couvrir un phénomène qui me semblait appelé à se développer considérablement : la Folle Journée de Nantes…

Bref, je n’ai jamais regretté d’avoir poussé la chaîne musicale du service public à s’associer avec le seul prime time de l’année dévolu à la musique classique. Et je regarderai l’émission ce mercredi soir.

Le Figaro d’aujourd’hui consacrait un beau papier à ces jeunes artistes, pour qui une distinction comme Les Victoires de la musique classique a changé la donne. (http://www.lefigaro.fr/musique/2016/02/22/03006-20160222ARTFIG00212-classiques-les-nouveaux-chemins-de-la-reconnaissance.php).

Et tous ceux qui ont été récompensés ces dernières années l’ont mérité, et pour beaucoup, ont réussi à commencer une carrière (quel mot détestable s’agissant d’art) honorable. L’avantage de la jeune génération, c’est qu’elle n’a aucune illusion sur le monde culturel et musical d’aujourd’hui – même si bien des agents sont loin d’avoir évolué dans le même sens ! – et qu’elle connaît les codes, utilise, à bon escient, les modes de communication les plus adaptés à une large diffusion de leur art.

Oui Youtube, les réseaux sociaux, ont révolutionné l’accès à la culture et l’organisation du monde musical. Plus de faux-semblant possible, plus d’entre soi, de pratiques réservées au seul petit milieu professionnel. Instantanément, tel concurrent ou lauréat d’un prestigieux concours peut se faire connaître du monde entier, tel ensemble peut acquérir la notoriété – dès lors que le talent est là – sans passer par la case disque ou tournée de lancement. D’ailleurs, l’enregistrement d’un disque, les engagements, suivent, accompagnent, et ne précèdent plus que rarement le début de carrière.

On ne fait aucun pronostic sur les lauréats de ces Victoires 2016. Parce qu’on connaît tous ces musiciens, qu’on a parfois eu la chance de les repérer, de les soutenir, de les engager au tout début de leur carrière, qu’on aime leur parcours, leur attitude à l’égard des compositeurs et du public.

Beaucoup sont passés à Montpellier dans le cadre du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc Roussillon ou seront présents dans l’édition 2016 (comme Florian Noack ci-dessus)*.

Une mention particulière pour un très beau disque, auquel j’ai pu contribuer, celui d’un merveilleux altiste, Adrien La Marca (le grand frère Christian-Pierre, au violoncelle, n’est pas mal non plus !). Un programme qui lui tenait à coeur, enregistré finalement à la Salle philharmonique de Liège…(L’album « English Delight », hommage à l’alto et aux compositeurs anglais est un voyage sur quatre siècles, de Dowland, Purcell, Vaughan Williams, Bridge, Clarke, Britten à Jonathan Harvey Chacune de ces pièces est liée à un moment spécial du parcours artistique et musical d’Adrien La Marca)

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  • Le détail de l’édition 2016 (11-26 juillet) du Festival de Radio France Montpellier et de la Région Languedoc Roussillon Midi Pyrénées (vivement un nouveau nom pour cette grande région !) sera dévoilé le 4 mars prochain.

 

La soirée qu’on lui devait

Comme pour toutes les soirées de ce genre, on pouvait s’attendre au pire… ou au meilleur. On ne pouvait faire mieux ni plus juste que cet hommage rendu à Pierre Boulez (1925-2016) hier soir à la Philharmonie de Paris. 

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Enormément de figures connues, compositeurs, musiciens, artistes, « institutionnels », mais aussi beaucoup d’anonymes qui, vu leur âge, découvraient la musique et l’homme. Pas de discours officiel, mais des images d’archives, réjouissantes, qui nous donnaient à voir l’homme joyeux, pétillant, d’une intelligence exceptionnellement vive (qui avait de quoi impressionner ses pairs), rien d’inédit (pour la plupart des documents présentés dans l’exposition que lui avait consacrée la Philharmonie). Des lectures de textes sobrement faites par Catherine Tasca, Laurent Bayle, Bruno Hamard (Orchestre de Paris), Frank Madlener (IRCAM), Hervé Boutry (Ensemble InterContemporain) et beaucoup de musique surtout.

Dans le hall d’entrée puis dans la salle Initiale (1987) pour 7 cuivres (Solistes de l’EIC), des extraits spectaculaires du Dialogue de l’ombre double (1985) avec les clarinettes virtuoses d’Alain Damiens et Jérôme Comte, puis les Improvisations I et II (1957) sur Mallarmé dans la voix de Yeree Suh insérée dans l’ensemble conduit par Mathias Pintscher. Venait ensuite cette extraordinaire pièce pour ensemble de violoncelles Messagesquisse (1977),  une commande de Rostropovitch pour les 70 ans  du mécène Paul Sacher :

Le violoncelliste Marc Coppey m’expliquait que son célèbre aîné, pourtant si ardent promoteur de la création (ils sont si nombreux ceux qui ont écrit pour et à la demande de Rostropovitch, Dutilleux, Chostakovitch, Prokofiev, Schnittke, etc. !), avait été plutôt embarrassé par la complexité de la pièce de Boulez et ne l’avait plus rejouée après sa création.

Bruno Mantovani dirigeait Dérives I (1984) pour six instruments, avec quelques excellents élèves de « son » Conservatoire voisin. Puis prenait place le très grand orchestre requis par l’oeuvre symphonique sans doute la plus célèbre de Boulez, d’abord les Notations I à IV (1980) puis Notation VII (1997-2004). Très logiquement, c’est à l’Orchestre de Paris que revenait l’honneur de clore cette soirée. C’est en effet la phalange parisienne qui fit la création des quatre premières Notations en juin 1980 sous la direction de son chef d’alors – et ami de toujours de Boulez – Daniel Barenboim. Je me rappelle comme si c’était hier du choc, de la fascination que j’avais éprouvés à l’écoute de France Musique qui diffusait le concert en direct – c’était ma première « rencontre » avec l’oeuvre de Boulez. Hier soir c’était Mathias Pintscher, aussi bon chef qu’inventif compositeur (aujourd’hui directeur musical de l’Ensemble InterContemporain), qui s’attelait à une partition d’une redoutable difficulté d’exécution et d’une tout aussi exceptionnelle séduction sonore. Paavo Järvi le relayait pour une Notation VII  contemplative, presque ravélienne, d’une magnifique transparence.

D’ailleurs toute cette soirée démontrait, et révélait au nouveau public, combien la musique de Pierre Boulez s’inscrit dans une tradition française de raffinement, d’évocation plus que d’affirmation, de richesse sonore, de sensualité.

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L’après-concert était l’occasion d’échanger avec nombre de figures amies, comme Pascal Dusapin à qui je rappelais que très exactement un an plus tôt, le 26 janvier 2015 (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/29/personnalites/) ici même, Renaud Capuçon avait créé, avec un succès considérable, son concerto pour violon Aufgang.

Ou de faire des projets avec Lionel Bringuier ou Paavo Järvi, qui a titillé ma curiosité de directeur de festival. Mais c’est une autre histoire… à suivre !

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( à l’arrière plan à gauche, Mathias Pintscher)

La cavalcade d’Edmonde

Une de plus au tableau mortuaire de janvier, oui mais pas n’importe qui !

Ce n’est pas tous les jours que, pour une fois, les médias sont unanimes dans le registre de l’admiration et de l’hommage… plutôt que dans les larmes de crocodile ou les louanges convenues.

Sacrée bonne femme, cette Edmonde Charles-Roux !

Extraits choisis de l’interview que Christophe Ono-Dit-Biot avait recueillie pour Le Point il y a dix ans (http://www.lepoint.fr/culture/deces-d-edmonde-charles-roux-la-femme-est-l-egale-de-l-homme-pour-ne-pas-dire-l-avenir-21-01-2016-2011615_3.php)

La vie est une cavalcade, jeune homme, le tout, c’est de ne pas perdre les étriers !

J’ai mené une vie qui laisse à penser que je considère que la femme est l’égale de l’homme, pour ne pas dire l’avenir !

Je n’aime pas trop l’idée de choisir une femme parce qu’elle est une femme. Moi, je me suis débrouillée sans, mais peut-être que j’ai eu la chance de tomber sur des hommes exceptionnels et, on peut le dire, féministes.

Pour moi, avoir une vraie politique féministe, c’est réfléchir à ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire quand on est une femme. Et surtout être féministe tout en restant une femme, en sachant s’affranchir du regard de l’homme.

La lutte contre les injustices est une idée immortelle, même si la révolution russe a été assassinée par Staline. 

Sur Marseille : Tout ce que j’ai fait, c’était militer pour la culture dans une optique de gauche en favorisant la création du Festival d’Aix, de l’École de danse de Marseille, et en faisant venir énormément d’intellectuels pour élever le niveau culturel de la ville et satisfaire pleinement la curiosité des Marseillais.

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Je n’ai pas connu personnellement Edmonde Charles-Roux, mais je peux témoigner que le Festival d’Aix-en-Provence c’était son affaire. Elle a dû agacer plus d’un directeur, manier plus d’une fois les armes de l’ironie contre tel(le) élu(e) local(e), mais elle a couvé son festival jusqu’au bout. J’ai souvent croisé sa silhouette sévère en tailleur Chanel et chignon haut, jusqu’à cet été 2013 où je l’ai à peine reconnue, toute recroquevillée, le chignon en déroute, les lunettes de traviole. Un pincement, comme on en éprouve quand on pressent la fin, la déchéance d’une personne qu’on a admirée. Mais elle avait sans doute tenu à ne pas rater la première de l’un des plus beaux spectacles de toute l’histoire du Festival, l’Elektra testamentaire de Patrice Chéreau, magnifiée par l’incandescence de la direction d‘Esa-Pekka Salonen. 

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Hommage Madame !