Est-ce ainsi qu’on aime la musique ?

J’ai essayé, mais je n’ai pas tenu plus d’une demi-heure. Et depuis vendredi soir, je lis, sur Facebook, à peu près autant de commentaires passionnés, violents, assassins même sur l’émission que sur Mélenchon, c’est dire ! C’était Prodiges sur France 2…

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Mon ami Marc Coppey écrit : Quelle foutaise! Et qu’on ne vienne pas dire que c’est cet abaissement qui amène le public à la musique et les jeunes à la pratique ! En contrepoint d’un extrait vidéo de l’émission de vendredi soir qui proclame : Quelle merveille !
Camille Berthollet en duo avec Gautier Capuçon jouent « Palladio » de Jenkins. A revoir sans modération…! S’en suivent, à l’heure où j’écris ces lignes, une bonne centaine de « commentaires » très contrastés.

Je ne vais pas reprendre ici ce que j’ai maintes fois exposé, ici même, et dans le cadre de mes responsabilités professionnelles : la musique classique est à tout le monde et pour tout le monde, et une grande émission de télévision – comme jadis Le Grand Echiquier – peut puissamment contribuer à « amener le public à la musique et les jeunes à la pratique », comme le dit Marc Coppey.

Ce qui est en cause ici, c’est le formatage – aucune séquence ne doit dépasser le temps d’une chanson, 3 minutes ! – et, sous prétexte de bienveillance envers tous ces jeunes si gentils musiciens, la présentation caricaturale de l’expression d’un talent, du travail d’un artiste.

J’avoue, j’ai zappé après ces deux séquences de début de soirée.

Qui a eu l’idée folle de laisser cette jeune fille sombrer, en direct, dans ce qui était présenté comme « Le concerto de Tchaikovski » ?

Et cette autre – jolie voix certes – se ridiculiser dans Nessum (sic) dorma ?

Je ne parlerai pas de la suite, puisque je ne l’ai pas vue, et j’ai sans doute eu tort, puisque plusieurs de mes proches m’ont dit avoir regardé la soirée avec plaisir.
J’aurais aimé dire bravo à l’excellente initiative (la seule ?) qui a consisté à faire chanter des milliers d’enfants, à rassembler toutes ces voix pour le bonheur de faire choeur. Depuis longtemps je crois (et j’écris : L’absente) que tous les enfants, à l’école primaire, devraient bénéficier d’une heure de chant choral par semaine. La mesure simple et égalitaire par excellence, une formation à l’écoute mutuelle, au respect, à la discipline, une école du bonheur.
Pour en revenir à Prodiges, je reste convaincu (indécrottable optimiste que je suis !), qu’on peut servir, présenter, la musique classique à une heure de grande écoute, sans la dénaturer ni la caricaturer, en respectant les compositeurs comme les interprètes, surtout s’ils sont jeunes et encore maladroits. Même sous forme de compétition amicale. Et puis les programmateurs pensent-ils que le « grand public » auquel ils pensent s’adresser est à ce point obtus, ignare, qu’on doive lui servir toujours les mêmes « tubes », plus ou moins massacrés et/ou arrangés ? Comme si la musique classique se résumait à une playlist d’une trentaine de titres…
Pendant que les téléspectateurs français regardaient France 2, les Belges se passionnaient pour la finale du Concours Reine ElisabethUn concours qui s’ouvrait pour la première fois au violoncelle, et qui a couronné l’un des plus brillants représentants d’une exceptionnelle génération de jeunes talents français : Victor Julien-Laferrière

Mais, toujours sur Facebook, chacun y est allé de son avis sur le palmarès, beaucoup ont regretté que Bruno Philippe n’ait pas même été classé dans les six premiers.

Je ne retire pas un mot de l’article que j’avais écrit il y a trois ans : De l’utilité des concoursMais je pourrais comprendre… qu’on ne partage pas mon avis !

De l’utilité des palmarès

Tandis que la Belgique vit chaque mois de mai au rythme immuable, obligé, du Concours Reine Elisabeth – et que chaque année se repose la question de la pertinence de ses choix (De l’utilité des concours), le 69ème festival de Cannes vient de se refermer sur un palmarès qui n’a finalement convaincu personne :

Un autre palmarès était possible (France Culture)

Jury sage pour images rugissantes  (le Monde)

Dans le cas de Cannes, ce qui transparaît de ces papiers (et de bien d’autres les autres années), c’est que finalement le palmarès (Palme d’or, Grand Prix, etc.) a moins d’importance que la sélection. Très souvent, grâce au Festival, on a découvert des auteurs, des réalisateurs, parfois des acteurs/actrices, que les circuits de distribution habituels auraient ignorés ou négligés.

Le cinéma d’un Xavier Dolan a sans doute bénéficié de son exposition (surexposition ?) à Cannes, mais il aurait traversé l’Atlantique et atteint le coeur des cinéphiles européens sans Cannes. À l’inverse, ni Pedro Almodovar ni Woody Allen n’ont jamais décroché la récompense suprême à Cannes. Cela manque-t-il à leur talent ?

On ira voir bien sûr Julieta, parce qu’on n’a jamais manqué un Almodovar.

Et on a profité d’un dimanche après-midi pluvieux pour voir Cafe Society, un grand cru de Woody Allen. Le retour à ses fondamentaux, beaucoup moins carte postale que certains films récents, les tourments amoureux, des personnages creusés, décors et situations sublimés par un art consommé des éclairages.

 

De l’utilité des concours

Le Concours international de musique Reine Elisabeth vient de s’achever à Bruxelles, cette année il était dévolu au chant. L’année dernière c’était le piano, l’année prochaine ce sera le violon (http://www.cmireb.be/cgi?lg=fr&pag=1692&tab=87&rec=70&frm=0&par=secorig1677).

À Paris, on a un peu de mal à saisir l’engouement que suscite ce concours en Belgique – la radio, la télévision suivent quasiment toutes les épreuves, les concerts des lauréats déplacent les foules, et les passions se déchaînent (lire par exemple : http://camillederijck.over-blog.com/2014/06/cmireb2014-les-regrets-et-les-joies.html )

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Depuis que je suis dans le métier, je n’ai cessé de m’interroger sur l’utilité, voire la pertinence de ce genre de compétitions. Je ne sais plus quel grand pianiste (Claudio Arrau ?) aurait déclaré que les concours c’était bon pour les chevaux… pas pour les musiciens !

J’ai moi-même siégé plusieurs fois (et avec beaucoup de bonheur) dans des jurys de grands concours (Genève, Besançon par exemple). Mais là n’est pas la question…

Les concours sont-ils utiles pour les musiciens, pour le public, pour la musique ?

Trois questions, trois réponses qui ne concordent pas nécessairement.

1. Le grand concours de réputation internationale est-il nécessaire pour un jeune artiste qui veut se lancer dans la carrière ? Réponse à la normande : oui et non. Je suis sûr qu’on arriverait à dresser des listes d’importance équivalente d’une part des grands musiciens qui n’ont jamais eu besoin de concours pour réussir, d’autre part d’autres grands musiciens qu’un (ou des) concours ont mis sur l’orbite d’une grande carrière.

Je ne sache pas que Richter, Arrau, Rubinstein ou Horowitz aient dû leur réputation et leur carrière à un concours. En revanche, l’incroyable succès d’une adolescente argentine à Genève puis à Varsovie (Martha Argerich) a agi comme une révélation pour toute l’Europe mélomane.

Le concours est aussi, malheureusement, un miroir aux alouettes pour des dizaines, voire des centaines, de jeunes talents qui ne survivent pas à l’épreuve et à la notoriété éphémère qui en résulte.

2. Le concours est-il utile pour le public ? Sans doute, la mention d’un prix, d’une distinction, d’un concours prestigieux dans la « bio » d’un artiste, a-t-elle une petite influence sur le public. En tous cas, en Belgique, l’estampille « Lauréat du Concours Reine Elisabeth » pèse d’un poids non négligeable dans la notoriété d’un musicien, et durablement (des pianistes comme Frank Braley ou notre regrettée Brigitte Engerer peuvent en attester).

Un concours (comme le Reine Elisabeth qui fait salles et audience combles chaque mois de mai) a-t-il des effets positifs sur la vie musicale, la fréquentation des salles de concert ou d’opéra ? J’ai beaucoup plus de doutes.