L’été 69

Pour Gainsbourg et Jane Birkin l’année 1969 fut érotique, pour moi l’été 69 fut suisse (et pas vraiment érotique !).

Les souvenirs ont afflué hier lorsque je suis passé revoir les lieux de mes vacances familiales, le berceau de ma famille maternelle.

Origine

J’ai toujours été surpris que dans l’état-civil d’un citoyen suisse figure la mention de l’origine. Qui n’est pas le lieu de naissance, mais celui où la famille est établie depuis des lustres. Ainsi, sur mon passeport suisse, il est indiqué que je suis originaire d’Entlebuchun village du canton de Lucerne, à équidistance de Berne et Lucerne, situé au coeur de la vallée de l’Emme, connue universellement par le fromage qu’on y produit, l’Emmental.

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Entlebuch c’est le lieu de naissance d’un glorieux ancêtre, qui y a son buste, sa rue, Joseph Zemp (1834-1908), conseiller fédéral (ministre) durant 16 ans et deux fois président de la Confédération helvétique.

Un centenaire à Berne

Cette hérédité familiale m’a valu une amusante aventure. En 1983, je dois accompagner le député de Haute-Savoie pour qui je travaille, à une cérémonie à Berne. Le président du CDS Pierre Méhaignerie avait été convié à fêter le centenaire du groupe parlementaire démocrate-chrétien au parlement fédéral suisse. Prétextant une impossibilité, il demande en urgence à « mon » député de l’y remplacer. Une heure et demie de route pour faire le trajet Thonon-Berne, et pour moi retrouver une ville où j’avais des attaches familiales.

Au déjeuner qui précède la cérémonie qui doit se dérouler dans le Palais fédéral, je suis assis à côté d’une dame d’un certain âge et d’un charme tout aussi certain qui se présente comme la présidente du Grand Conseil genevois (le parlement local) et qui doit se demander ce qu’un jeune homme comme moi fait autour de cette table dominée par les cheveux gris. Je lui explique que ma mère m’a souvent parlé d’un de ses grands-oncles qui fut conseiller fédéral et même président de la Confédération. Lorsque je dis son nom (Joseph Zemp), ma voisine interrompt les conversations autour de la table et annonce fièrement : « Je vous présente le descendant du fondateur de notre groupe !  » Elle ouvre le Vaterland – le grand quotidien suisse germanophone – posé devant nous, et montre une double page consacrée à… Joseph Zemp !

Ainsi de chauffeur-accompagnateur de mon député, je vais devenir le temps d’une cérémonie, l’hôte d’honneur salué, sous la coupole du Palais fédéral, par tous les conseillers fédéraux et nombre de parlementaires… Le soir même, j’appellerai ma mère à Nîmes, elle mettra quelques minutes à croire que je ne lui raconte pas une blague !

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Sous le buste de l’ancêtre, le Bundesrat Joseph Zemp : il semble bien qu’il y ait un air de famille (le nez, les oreilles ?). IMG_1651

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L’été 69

Les étés de mon enfance, jusqu’au décès brutal de mon père en 1972, ont été rythmés par  une alternance, parfaitement réglée, de séjours en Angleterre et en Suisse. En Angleterre parce que, aîné de deux soeurs, j’ai, dès mes 7 ans, eu le privilège de suivre mes parents outre-Manche, où mon père – professeur d’anglais à Poitiers – accompagnait un groupe d’élèves qui se dispersait pendant trois semaines dans des familles d’accueil (les petits Anglais venaient, quant à eux, aux vacances de Pâques en France). Cela c’était une année sur deux.

Quand ce n’était pas l’Angleterre c’était la Suisse, la visite, cette fois tous ensemble, mes soeurs, mes parents et moi,  à la nombreuse famille de ma mère, oncles, tantes, cousins, et à Entlebuch en particulier. 

Mais cet été 1969, ma mère m’envoya le passer seul à Entlebuch, dans ce qui reste dans mon souvenir une merveilleuse maison, sur plusieurs étages, Brückenhaus, la « maison du pont » qui enjambe un petit torrent qui se jette plus bas dans l’Emme. Une si belle maison qui est depuis plus de vingt ans une ruine, un chancre, un squatt qui défigure le centre du village…

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Ces cinq semaines de l’été 69 restent marqués à jamais dans ma mémoire par tant de rencontres, de mini-séjours, de voyages dans toute la Suisse, grâce à ces oncles, tantes, cousins qui entreprirent de me distraire et de me montrer tant de beaux paysages. 

J’ai aussi le souvenir d’avoir veillé sur ma Grossmuetti, que nous appelions ainsi – Grand-mère – parce que c’est elle qui avait élevé ma mère, devenue orpheline à 3 ans, et placée comme la plupart de ses sept frères et soeurs, chez des oncles et tantes. J’aimais beaucoup cette grand-mère qui allait être emportée l’automne suivant par l’oedème chronique dont elle souffrait.

IMG_1650La physionomie du village a peu changé au cours des ans, même si quelques chantiers sont visibles.

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Schwyzerdütsch

Mais le principal souvenir de cet été 69 reste mon apprentissage d’une langue qu’aucune université, aucun ouvrage n’enseignent, en l’occurence ma langue vraiment maternelle, puisque celle parlée par ma mère : le Schwyzerdütsch, le suisse allemand. Cette sorte de mélange de vieil allemand et de dialectes souabes, qui connaît de multiples variantes selon les cantons et même les vallées de Suisse centrale. 

L’humoriste suisse Joseph Gorgoni, alias Marie-Thérèse Porchet, a parfaitement expliqué cette spécificité helvétique.

Plus tard, lorsque j’étudierai l’allemand à l’Université, j’aurai l’occasion de mesurer l’atout décisif que représentait cette pratique du suisse allemand, lors de cours de linguistique que la plupart de mes camarades redoutaient. Je lisais sans peine des textes en vieil haut-allemand… Ainsi en allemand « au revoir » se dit « Auf Wiedersehen« , en suisse allemand « Auf Wiederluege« , du vieil allemand « lugen » – voir – qui donnera « look » en anglais. 

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Le complexe suisse

Dans les années où je travaillais à la Radio suisse romande, j’étais régulièrement obligé de participer à des réunions qui regroupaient des participants venus des trois régions linguistiques de la Suisse, les Romands parlant le français, les Tessinois (Lugano) parlant l’italien et tout le reste, c’est à dire la majorité du pays, parlant officiellement l’allemand, mais en réalité une tout autre langue, incompréhensible aux non-natifs, le SchwyzerdütschEn général, ces réunions se tenaient en français, mais il arrivait que des collègues alémaniques échangent entre eux dans leur idiome, pensant évidemment n’être pas compris des autres. Je m’amusais évidemment à intervenir impromptu dans leur conversation, dont je n’avais pas perdu une miette, et je m’amusais encore plus à voir leurs visages déconfits.

Personne mieux que le comédien romand Joseph Gorgoni, alias Marie-Thérèse Porchet, n’a aussi bien décrit cette spécificité helvétique :

Ma mère, qui est née et a grandi en Suisse centrale, m’a souvent parlé du véritable complexe qu’elle et ses camarades de classe éprouvaient et qu’elles n’ont jamais osé formaliser : elles apprenaient à l’école une langue, en réalité, étrangère, le Hochdeutschl’allemand littéraire, administratif, très élaboré, la langue de Goethe et de Schiller, et en parlaient une autre entre elles et à la maison, leur dialecte alémanique local (car on ne parle pas le même Schwyzerdütsch d’une vallée à l’autre, de Berne à Lucerne, de Bâle à Schaffhouse ou St Gall…

Grâce à Remy Louisqui l’a publié ce matin sur sa page Facebook, je suis tombé sur un article pas tout récent, publié dans le quotidien suisse Le Tempsqui explicite brillamment ce complexe du Suisse alémanique à l’égard de l’allemand noble et vertueux. Soudain, tout s’éclaire, en une fabuleuse leçon de linguistique du réel : Et voilà pourquoi l’allemand met le verbe à la fin.

Extraits choisis du livre de Heinz Wismann  « Penser entre les langues »

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« Par Hochdeutsch, on désigne la langue allemande codifiée, imposant le respect strict de ses règles syntaxiques. Et j’observe qu’à partir du moment où, entre deux locuteurs, l’affect s’en mêle, où la tonalité de l’échange devient plus familière, la syntaxe est malmenée. Mais cela ne veut pas dire que tous les Allemands parlent en famille un dialecte comme en Suisse. De fait, la plupart du temps, ils parlent une langue intermédiaire, volontiers teintée d’inflexions dialectales mais, surtout, syntaxiquement en rupture avec le carcan du pur Hochdeutsch, qui est terriblement contraignant.

Le français place le déterminant après le déterminé: «Une tasse à café». En allemand, c’est l’inverse: Eine Kaffeetasse. Si vous appliquez ce principe à la structure de la phrase, vous obtenez une accumulation d’éléments chargés de déterminer quelque chose qui n’est formulé que plus tard. De la part du locuteur, cela demande une discipline de fer. C’est pourquoi les présentateurs des informations télévisées lisent en général leur texte: il est malaisé d’improviser correctement en Hochdeutsch. Par ailleurs, cette structure syntaxique limite la spontanéité de l’échange car elle oblige l’interlocuteur à attendre la fin de la phrase pour savoir de quoi il est question. D’où les remarques critiques de Madame de Staël sur l’impossibilité d’avoir une conversation en allemand…

L’anglais a en commun avec le français d’avoir été façonné par l’usage de cour. D’où son caractère idiomatique: lorsqu’on demande pourquoi, en anglais, telle chose se dit de telle manière, on vous répond «parce que c’est comme ça». Il n’y a pas de règle, il faut maîtriser la convention, laquelle change selon le milieu où se reflète la hiérarchie sociale. Le français, à un degré moindre, a ce même caractère idiomatique, l’allemand pas du tout: socialement, c’est une langue nettement plus égalitaire.

De l’eau au moulin de ceux qui, comme moi, pensent que la langue façonne la culture, l’art de vivre ensemble, et non l’inverse. Dis moi ce que tu parles, je te dirai quel peuple tu es…

Fascinant évidemment !