Emprunts et empreintes ou Mozart et La Marseillaise

L’histoire de la musique regorge d’emprunts : les compositeurs se sont allègrement copiés – parfois sans le savoir -, piqué des thèmes, des mélodies, des formules rythmiques.

Puisque j’évoquais hier les Danses symphoniques de Rachmaninov, jetez une oreille à cette délicieuse et mélancolique Night Waltz, tirée de la comédie musicale A little night music de Stephen Sondheim.

Un petit air de famille avec la valse de la 2e des Danses symphoniques non ?

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J’ignore si, chez Sondheim, l’emprunt est conscient ou non…

Autre emprunt – volontaire ou non ? – de Mozart à Haydn : le finale de la 41e symphonie « Jupiter » de Wolfgang commence exactement par les mêmes quatre notes que le finale de la 13e symphonie – beaucoup moins connue – de Joseph.

ImageHaydn 13e symphonie, 4e mvt.

ImageMozart 41e symphonie, 4e mvt

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Toujours à propos de Mozart, on est frappé à l’écoute du 1er mouvement de son 25e concerto pour piano, par un thème secondaire en forme de marche. Ecoutez à partir de la 7e minute :

Et voilà comment Mozart est suspecté d’avoir copié La Marseillaise de Rouget de Lisle ! En l’occurrence, il suffit de regarder les dates de composition pour vérifier que s’il y a eu emprunt, c’est dans l’autre sens : le 25e concerto de Mozart date de 1786…. la Marseillaise de 1792 !

Une belle occasion pour reparler de la dernière rencontre discographique de Martha Argerich et du très regretté Claudio Abbado :

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Plus subtiles, les empreintes que des compositeurs laissent sur leurs cadets, ombre intimidante (Beethoven sur Brahms) ou influence amicale (Brahms sur Dvořák)

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Voilà le thème principal du concerto pour violoncelle de Dvořák (1895). Ecoutez maintenant le début du 2e mouvement de la 4e symphonie de Brahms (1885) :

Bien sûr ce n’est pas la même tonalité, ni le même rythme, mais tout de même un fameux air de parenté ! Sachant combien Brahms a aidé Dvořák, et combien ce dernier admirait son aîné, il n’est pas interdit de penser que l’un s’est inspiré de l’autre…

Enfin, et le sujet est bien trop vaste pour être traité ici – et je n’en aurais pas la compétence – il faut évoquer l’empreinte – stimulante ou étouffante -, l’influence que de grands compositeurs ont exercées sur leurs contemporains et successeurs, Haydn bien sûr (on l’oublie trop souvent) sur Mozart et Beethoven par exemple, Beethoven sur tout le XIXème siècle, Wagner puis Debussy, etc. Je ne mets pas Mozart dans la liste, parce qu’il n’a pas d’épigone, de successeur, comme si son génie avait atteint une sorte de perfection… inimitable.

Mais Beethoven bien sûr ! On pourrait illustrer son empreinte, son ombre portée, par de multiples exemples. J’en retiens deux, symboliques.

La tonalité de ré mineur est la signature de sa 9e et dernière symphonie (même si le finale célébrissime de l’oeuvre, l’Ode à la joie, se clôt par un triomphal ré majeur) : ci-dessous les premières notes du début de chaque mouvement de la 9e.

ImagePremier exemple : Brahms, qui n’achèvera sa 1ere Symphonie qu’à l’âge de 43 ans, tant il était impressionné, intimidé par son ainé. Ce n’est évidemment pas un hasard si son 1er concerto pour piano – en réalité une symphonie avec piano – est… en ré mineur et paie un tribut évident à Beethoven (lire http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/03/20/brahms-concerto-pour-piano-n-1-8139038.html)

Hasard aussi – on en doute – que la 9e symphonie de Bruckner commence dans la tonalité sombre et dramatique de ré mineur ?

Bernstein forever

Il y a quelques mois SONY éditait un beau coffret (format 33 tours) de 60 CD comprenant l’intégrale des Symphonies gravées pour CBS, pour l’essentiel à New York, par Leonard BERNSTEIN. Indispensable et passionnant évidemment.

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DEUTSCHE GRAMMOPHON qui a pris le relais à partir des années 70, vient de publier un premier coffret de 59 CD + 1 DVD (un second suivra) comprenant, cette fois, une vraie intégrale des enregistrements réalisés, en grande partie à Vienne pour le label jaune. Pas seulement les symphonies, mais aussi les opéras (Fidelio de BeethovenCarmen de Bizet), tout de Beethoven à Liszt pour ce volume 1. À ce prix (entre 110 et 130 € selon les fournisseurs) on prend et on (ré)écoute tout. Parce que rien de ce que touche Leonard Bernstein ne nous a jamais laissé et ne nous laisse indifférent. Un génie !

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Détails sur http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/03/17/bernstein-forever-8136302.html.

Quelques remarques sur ce beau coffret : d’abord un livret richement illustré, en quatre langues, avec un témoignage de première main de Humphrey Burtonle producteur fidèle, partenaire incontournable de ces vingt années d’aventures discographiques du chef compositeur. mais surtout Leonard Bernstein dans sa (ses) vérité(s) par le prisme de sa correspondance, tout le monde y passe, collègues, amis, musiciens, politiciens, avec des formules parfois cinglantes, jamais méchantes. Du pur Lenny !

L’ordre alphabétique choisi sert bien sûr le Bernstein compositeur, pas moins de 16 CD ! Et toute son oeuvre symphonique, concertante, scénique, religieuse. Pour le grand public, Leonard Bernstein c’est définitivement et souvent exclusivement West Side Story la version multi stars, Kanawa, Carreras, Ludwig, incluse dans le coffret avec le DVD du making of, est plutôt ratée ! -, un peu l’opéra Candide et son air le plus célèbre, celui de Cunégonde « Glitter and be gay » !

Mais si tout Bernstein compositeur n’est pas du même niveau ni du même intérêt, on a ici l’occasion de redécouvrir la générosité, la science créatrice d’un génial touche-à-tout. C’est le même Bernstein qui livre l’une des versions les plus bouleversantes et inspirées de La Création (de la Missa in tempore belli) de Haydn.

Suisse sans frontière

Je ne veux pas revenir sur la récente « votation » du peuple suisse qui a défrayé la chronique (mais je n’en pense pas moins !). J’observe simplement que la Suisse musicale et culturelle ne serait jamais devenue ce qu’elle est si elle n’avait, tout au long des siècles, accueilli, parfois recueilli, des artistes étrangers qui y trouvaient inspiration et sérénité. Et si les équipes du label britannique Decca n’avaient pas jeté leur dévolu sur Genève, son Victoria Hall et surtout le grand chef suisse Ernest Ansermet et « son » Orchestre de la Suisse Romande, ce sont des pans entiers – et indispensables – de l’histoire de l’interprétation et du disque qui n’auraient pas existé…

Ce n’est pas la première fois qu’on remarque et apprécie les initiatives de la branche italienne d’Universal (Deutsche Grammophon, Decca). Coup sur coup, paraissent deux imposants coffrets – à tout petit prix – consacrés à deux géants de la musique, le chef Ernest Ansermet et le pianiste Sviatoslav Richter (on y reviendra).

Mon ami et compagnon d’aventures radiophoniques de longue date, François Hudry, doit se réjouir de voir enfin réunis tous les enregistrements de musique française réalisés par le grand chef suisse pour Decca de la fin de la Seconde Guerre mondiale à sa mort en 1969.

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C’est la première fois à ma connaissance que sont regroupés en 32 CD tous ces enregistrements de musique française… et suisse (Honegger, Frank Martin).

Avec plusieurs doublons dont nul ne se plaindra, Decca ayant souvent demandé à Ansermet de refaire en stéréo  son coeur de répertoire, les Debussy et Ravel en particulier. Ainsi on dispose de deux versions du Pelléas et Mélisande de Debussy : la première – mythique ! – de 1952 avec Suzanne Danco, Pierre Mollet, Heinz Rehfuss, la seconde – tout aussi idéale – de 1964 avec Erna Spoorenberg, Camille Maurane, George London et toujours, faut-il le rappeler, l’Orchestre de la Suisse romande dont Ernest Ansermet fut le fondateur et inamovible directeur musical de 1918 à 1968 !.

Un legs discographique sans concurrence, pour savoir comment doit sonner la musique française, dirigée par quelqu’un qui a connu personnellement Debussy, Honegger, Frank Martin, Ravel…! INDISPENSABLE !

(Coffret disponible sur http://www.amazon.it)

Le Boeuf sur le toit

Je suis allé dîner avant-hier dans un établissement mythique de Paris, et le seul fait que je l’indique sur Facebook a suscité nombre de commentaires passionnés. Qu’en est-il donc de ce fameux Boeuf sur le toit (situé rue du Colisée, entre le Rond Point des Champs-Elysées et Saint-Philippe du Roule) ?

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Quelques points d’histoire d’abord sur le lieu : Le Boeuf sur le toit c’est d’abord un cabaret inauguré le 10 janvier 1922 par Louis Moysès, au 21 rue Boissy d’Anglas, dans le 8e arrondissement toujours mais beaucoup plus près de la rue Royale et de la place de la Concorde. Le cabaret va déménager plusieurs fois dans la même rue, puis en 1928 se poser rue de Penthièvre et en 1936 nettement plus loin rue Pierre Ier de Serbie. Ce n’est qu’en 1941 que cela devient un restaurant, de grandes dimensions, en s’installant au 54 rue du Colisée…

Ainsi lorsqu’on fait croire aux clients de ce restaurant, qu’ils marchent sur les pas de toute l’intelligentsia des années 20, de Jean Wiener et Clément Doucet….on les abuse quelque peu, même si la décoration est faite de reproductions de dessins de Cocteau ou Picabia ! L’établissement a d’ailleurs été entièrement restauré ces derniers mois, on a conservé évidemment le cadre et la structure, mais on regrette la patine des ans. Et autant l’assiette que le service sont un peu décevants…

Alors le rapport avec ce qui est resté sans doute l’oeuvre la plus célèbre de Darius Milhaud ?

En 1919 à son retour du Brésil (Milhaud était le secrétaire de l’ambassadeur de France à Rio, un certain Paul Claudel * !), où il avait été impressionné par le folklore et une chanson populaire de l’époque, O Boi no Telhado, le compositeur propose cette mélodie à Cocteau, qui participe aux réunions du Groupe des Six* (jusqu’à s’être attribué la paternité de sa création !), pour le projet de ballet-concert que celui-ci envisage de réaliser avec ces amis pour prolonger le succès de Parade. Le ballet adopte le titre Le Boeuf sur le toit, traduction littérale du nom de la chanson brésilienne. À partir de février 1921, on peut  entendre Milhaud en interpréter, en compagnie de Georges Auric et Artur Rubinstein une version à six mains à La Gaya, un bar situé au 17 rue Duphot appartenant à Louis Moysès . La présence de Cocteau et de son cercle rend La Gaya très populaire et, lorsque Moysès transfère, en décembre 1921, son bar au 28 rue Boissy d’Anglas, il le renomme Le Bœuf sur le toit, sans doute pour s’assurer que Milhaud, Cocteau et leurs amis vont l’y suivre. Le Bœuf était né. Cet établissement est devenu, au fil du temps, une telle icône culturelle que la croyance commune à Paris, fut que c’était Milhaud qui avait nommé son ballet-comédie d’après le bar, alors que c’était le contraire !

L’oeuvre elle-même a connu plusieurs avatars : d’abord écrite pour violon et piano (1919) et sous-titrée Cinéma Fantaisie, Milhaud la destinait à l’accompagnement d’un film muet de Charlie Chaplin. Mais c’est bien comme Comédie-Ballet qu’elle est créée, à l’instigation de Jean Cocteau, à la Comédie des Champs-Elysées le 21 février 1920. 

C’est évidemment dans l’insurpassable version qu’en a laissée Leonard Bernstein avec l’Orchestre National de France qu’on doit écouter ce Boeuf sur le toit, mais on ne doit pas manquer la rare version que Gidon Kremer a enregistrée de la première mouture de l’oeuvre.

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Enfin pour se replonger dans l’atmosphère unique de ces années folles, les souvenirs de Maurice Sachs sont irremplaçables.

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* Je ne peux m’empêcher de citer cette réplique de Sacha Guitry au sortir de la création de la très longue pièce de Claudel Le Soulier de satin : « Heureusement qu’il n’y avait pas la paire ! »

* Le Groupe des Six rassemble, de 1916 à 1923, six jeunes compositeurs qui se retrouvent le samedi : Darius Milhaud, Germaine Taiileferre, Arthur Honegger, Louis Durey, Francis Poulenc et Georges Auric. C’est le compositeur et critique Henri Collet qui, dans un article de Comoedia, donne son nom à ce groupe informel, en référence au Groupe des Cinq compositeurs russes (Borodine, Rimski-Korsakov, Cui, Balakirev et Moussorgski).

Comment prononcer les noms de musiciens ?

Cauchemar pour tous les intervenants sur une chaîne de radio « classique » (et pour les chefs d’antenne), la prononciation des noms de compositeurs, interprètes, artistes !

Je me suis dit qu’ayant vécu moi-même ce genre de situation, soit à l’antenne, soit comme directeur de chaîne, je pourrais peut-être aider ceux qui s’y collent tous les jours, avec quelques conseils, quelques astuces aussi ! Il y a la phonétique… et les usages.

Dans la sphère francophone (Belgique, France, Suisse) on prononce certains noms très connus.. à la française (ce qui ne veut pas dire que ce soit linguistiquement correct ! )

BACH = BAK  (et surtout pas comme je l’entends parfois en Belgique, Ba-ch’ – comme le ‘ich’ allemand)

SCHUBERT = CHOU-BERRE

MOZART = MO-ZAR

Très incorrect, mais courant (à mon grand regret) : STRAUSS = CHTRÔÔSS ! Idem pour le librettiste favori dudit Richard Strauss, Hugo von Hofmannsthal : on entend Hofmann-CHtal, alors qu’on doit dire Hofmanns-tal !

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Poursuivons par les noms russes, avec, pour les francophones, une difficulté supplémentaire résultant de l’orthographe internationale en vigueur.

Ainsi Chostakovitch, qui était Schostakowitsch pour les Allemands, est devenu Shostakovich. Quand on n’est pas anglophone, comment deviner que ch se prononce tch ?

Pire Cajkovskij ! Qu’on écrit encore heureusement de façon plus phonétiqueTchaikovsky/ski ou Tschaikowsky. À ce propos j’entends trop souvent sur les antennes belges une prononciation pour le moins fautive : Tchè-kov-ski (comme Tchekhov). Or il n’y a pas trente-six manières de dire Чайковский, c’est bien :Tcha-ï-kov-ski !

Et Rojdestvenski, qu’on voit désormais le plus souvent écrit : Rozhdestvensky.. Qui sait que zh se prononce (comme dans jeu) ?.

Je me rappelle un dîner un peu trop mondain à mon goût il y a quelques années, où l’on évoquait la personnalité et l’œuvre d’Alexandre Soljenitsyne – il était encore vivant à l’époque ! – et je m’agaçais d’entendre un convive pérorer et parler constamment de So-liet-ni-tsineen déformant doublement le nom du grand auteur russe. J’eus beau lui faire remarquer son erreur, il n’en démordit pas jusqu’à ce que je lui écrive sous le nez et en russe Солженицын, le ж de l’alphabet cyrillique étant l’exact équivalent de notre j !

Par ailleurs, il est difficile de prononcer correctement les noms russes si on n’est pas un tant soit peu russophone, les voyelles ne se prononçant pas de la même manière suivant leur place dans le mot et/ou l’accentuation. Ainsi l’adverbe bien ou bon – хорошо, horocho, se dit : ha-ra-chó !

Si, dans un nom, le -ev final est accentué, il se prononce -off. Exemples célèbres : Gorbatchev ou Khrouchtchev se disent : Gorbatchoff ou Khrouchtchoff, mais Gergiev se dit bien Guer-gui-eff !

Et pour finir (provisoirement) avec les Russes, mettez-vous dans la peau du présentateur qui doit annoncer le concerto pour violoncelle de Schumann dans la version légendaire de Mstislav Rostropovitch (oups, en orthographe internationale, Rostropovich) et Guennadi Rojdestvenski…

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En revanche, dans les noms d’origine serbe ou croate, le j se prononce bien i. Ainsi le violoniste Victoire de la Musique classique 2014Nemanja Radulovic se prononce : Né-ma-nia Ra-dou-lo-vitch. C’est d’ailleurs bien ainsi qu’il est présenté dans les médias. Mais pourquoi donc, en France en tout cas, se complique-t-on la vie avec le chorégraphe Angelin Preljocaj, qu’on s’obstine à nommer Prèle-jo-cage, alors qu’il est tellement plus simple de prononcer correctement : Pré-lio-caille.

Cela étant, le grand Josef Haydn n’a pas non plus été mieux servi des décennies durant. Il est si simple de dire : Haille-deunn, mais plus fun sans doute d’ânonner un improbable : Aïn-den !.

Est-Ouest

Continuons notre périple à l’Est, les noms polonais n’en parlons même pas, sauf à être natif on est sûr d’écorcher les Lustoslawski, Penderecki et autres Szymanowski. Donc la règle ou le conseil, c’est de faire comme on peut… à la française !

Idem pour les noms hongrois, où, cette fois, c’est moins la prononciation que l’accentuation qui peut poser problème. Dans ce cas, se contenter d’énoncer le nom tel qu’on le lit, Bartók, Liszt (sz=ss).

Ça se complique chez les Tchèques, Moraves et autres Bohémiens, avec la prononciation si particulière du ř de Dvořák ou Bedřich (Smetana). Pour bien faire il faut rouler le ř, et le faire suivre immédiatement d’un jAllez-y, entraînez-vous : Bèd-rrrrr-ji-che, ou alors évitez le prénom de Smetana !

Mais il n’est pas utile d’en rajouter dans la complication : j’entends parfois Dvor-djack pour Dvořák. Dvor-jak (comme Jacques) suffit, et on n’est même pas obligé de rouler le « r » !

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Repassons à l’Ouest, en terres anglophones, au choix Grande-Bretagne ou Etats-Unis. 

Par exemple ces quatre lettres ravageuses : ough ! Annoncez Stephen Hough, pianiste, et William Boughton, chef d’orchestre, se produisant à Edinborough, sympathique perspective : ça devrait donner à peu près Stephen Hâââf, William Bôôôton, Edinboro…. Ou si vous dites correctement la ville festivalière chère à BrittenAldeburgh (Ôld-brâ), il y a des chances que vos auditeurs ne comprennent pas ce dont vous parlez ! Mais rien ne vous oblige à l’affreux et incorrect Yok-chaille pour Yorkshire, Yôôk-cheu fait nettement mieux l’affaire !

Quant aux noms américains d’origine européenne, nul ne vous oblige à adopter les usages de Manhattan (Beûrnstiiiin pour Bernstein). Il n’est pas interdit non plus de savoir que Philadelphia Orchestra n’est pas une marque de fromage, mais se dit Orchestre de Philadelphie. 

Cela dit, pour les perles, pas besoin de franchir l’Atlantique : je me rappelle un producteur pourtant chevronné de France-Musique désannonçant un disque d’Armin Jordan (le chef se revendiquant d’une double culture, française et alémanique, on peut le nommer Jor-dan ou Ior-dann), qui dirigeait- sic – l’orchestre Basler ! En effet sur la pochette du CD, il était bien indiqué : Basler Sinfonie-Orchester, autrement dit Orchestre symphonique de…Bâle (en Suisse)…

Et je n’ai pas encore évoqué les noms espagnols ou portugais… et je ne m’y risquerai pas, étant un piètre connaisseur de ces idiomes.

Le seul conseil finalement qui vaille, c’est, quand on ne sait pas, ne pas se fier à des sites internet de prononciation, quasiment tous anglophones, mais prononcer les noms à la française, faute de mieux…Cela évite le ridicule ou le comique involontaire…

Abbado, Karajan, les lignes parallèles

La mort de Claudio Abbado n’en finit pas de secouer le monde musical, et sur Facebook les souvenirs, les anecdotes, les témoignages se multiplient. Lorsque Sylvain Fort demande, avec son habituelle fausse naïveté, quels disques d’Abbado on préfère, il sait que les réponses ne vont pas être unanimes, et que la question même suscite le débat…

J’ai malheureusement peu de souvenirs personnels de concerts dirigés par Claudio Abbado. Deux ou trois seulement, à Paris, une fois à la Cité de la Musique, une autre.. au Cirque d’hiver (une chaleur étouffante, et le Gustav Mahler Jugendorchester si ma mémoire ne me fait pas défaut). Des symphonies de Haydn pétillantes, mais pas très creusées, un 3e concerto pour piano de Beethoven avec la toute menue mais épatante Maria Joao Pires… Maigre bilan donc, mais finalement pas étonnant pour quelqu’un comme moi qui n’a jamais cédé à une sorte d’Abbadomania !

Sur le legs discographique du chef italien j’en ai déjà beaucoup dit (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/01/20/lheritage-abbado/),

Mais, à bien y regarder, il y a plus d’un parallèle à faire entre Claudio Abbado et son prédécesseur légendaire à la tête des Berliner Philharmoniker, Herbert von Karajan. 

Morts au même âge – dans leur 81eme année – après des années de maladie et de souffrance, ils ont l’un et l’autre soigneusement construit et cultivé leur image, beaucoup enregistré (trop ?), Et l’un comme l’autre – c’est mon point de vue ! – ont laissé d’incontestables réussites là où on ne les attendait pas, et ne sont pas  toujours des références dans les répertoires qui leur étaient a priori les plus familiers.

Dans le symphonique, malgré plusieurs intégrales, ni Karajan ni Abbado ne sont mes « indispensables » dans Beethoven, Brahms ou Dvorak. En revanche, ils ont gravé d’admirables Tchaikovski, laissé d’inégales réussites dans Mahler et Bruckner, compris mieux que des natifs les sortilèges de Debussy et Ravel. Dans Mozart et Haydn, l’un et l’autre privilégiaient l’allure, la beauté plastique, et la manière de « retour aux sources » opérée par Abbado avec son orchestre Mozart cette dernière décennie ne m’a jamais vraiment convaincu.

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Dans la discographie de Karajan, ce sont les « hors piste » les plus intéressants : le coffret consacré au trio Schönberg/Berg/Webern, la 4e symphonie de Nielsen, la 5e symphonie de Prokofiev, la 10e symphonie de Chostakovitch (deux fois), et bien sûr les symphonies de SIbelius.

Chez Abbado, on doit rappeler la meilleure intégrale, la plus fiévreusement romantique, des symphonies et ouvertures de Mendelssohn :

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Mais ce qui, toujours dans le répertoire symphonique, rassemble les deux anciens « patrons » de l’orchestre philharmonique de Berlin, ce sont des Mahler et des Bruckner transfigurés par l’épreuve de la maladie, Abbado avec l’orchestre du festival de Lucerne qu’il avait ressuscité, Karajan avec les Viennois. Témoignages absolument admirables heureusement disponibles en DVD.

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Je reviendrai dans un prochain billet sur les parallèles entre Abbado et Karajan dans le domaine de l’opéra.

Pour l’heure, je retiens de Claudio Abbado un double enregistrement qui n’est sans doute pas ce qui viendrait immédiatement à l’esprit de qui voudrait citer une « référence » de ce chef : la 1ere symphonie de Bruckner. L’une de ses toutes premières gravures dans les années 60 avec Vienne, et l’une des dernières avec Lucerne – qu’on trouve l’une et l’autre séparément ou en coffret.

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L’île mystérieuse

J’ai besoin de l’aide de mes lecteurs pour élucider un mystère. Oh pas l’un de ces mystères qui ferait la une des médias people, ni même un articulet dans un journal sérieux… C’est d’ailleurs bien pour cela que je ne suis pas parvenu à résoudre l’énigme !

Il s’agit d’un tableau parmi les plus célèbres qui soient :

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L’île des morts est sans doute la toile la plus connue du peintre suisse Arnold Böcklin (1827-1901) et une parfaite représentation du courant symboliste en peinture.

Selon les informations que j’ai trouvées, elle a existé en cinq versions différentes : deux datant de 1880 conservées l’une au Kunstmuseum de Bâle, l’autre au Metropolitan Museum de New York (où je l’avais déjà vue), une troisième en 1883 exposée à la Alte Nationalgalerie de Berlin, une quatrième détruite pendant le bombardement de Rotterdam en 1944, la dernière de 1886 se trouvant au Museum der bildenden Künste de Leipzig.

Et pourtant c’est bien cette même Île des morts de Böcklin que j’ai vue et photographiée à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. J’ai peine à croire qu’une oeuvre aussi connue ne soit pas répertoriée, ni mentionnée parmi les trésors du musée russe. Alors un prêt ? un achat ? un transfert ? La réponse viendra-t-elle de et sur ce blog ?

En attendant, les mélomanes savent que le chef-d’oeuvre de Böcklin en a inspiré un autre à Rachmaninov, un poème symphonique composé et créé en 1909 à Moscou. Mais pas seulement à Rachmaninov ! En 1913, Max Reger (1873-1916), compose une extraordinaire suite de Vier Tondichtungen nach Böcklin (Quatre poèmes symphoniques d’après Böcklin). L’ïle des morts en constitue le 3e mouvement. La proximité entre les oeuvres de Rachmaninov et Reger est aussi saisissante qu’inattendue !

Au disque, relativement peu de versions de ces deux chefs-d’oeuvre symbolistes, mais de premier plan.

Pour Reger, on cherchera en priorité la magnifique vision du grand Hans Schmidt-Isserstedt et de son orchestre hambourgeois, on trouvera aussi la belle version de Heinz Bongartz dans le coffret Brilliant Classics à tout petit prix.

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Pour Rachmaninov, le souffle extraordinaire de Fritz Reiner reste une référence absolue, tandis que Svetlanov et Jansons exaltent la puissance symphonique de l’oeuvre.

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La victoire en chantant

Depuis la nuit des temps, le résultat d’une guerre ou d’une bataille se traduit par la victoire pour les uns, la défaite pour les autres. C’est ce que m’a opportunément rappelé ma visite de l’Ermitage à Saint-Petersbourg il y a une semaine, quand j’ai découvert cette impressionnante galerie :

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Dans cette Galerie 1812 ou Galerie Militaire – c’est son nom – sont accrochés 329 portraits, réalisés par le peintre anglais George Dawe, de généraux, maréchaux, soldats russes, héros de la Guerre patriotique de 1812.

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1812 ça ne vous rappelle rien ? Cet autre tableau, toujours accroché à l’Ermitage de Saint-Petersbourg, vous rafraîchira la mémoire

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(Peter von Hess, La traversée de la Berezina le 17 novembre 1812)

C’est évidemment l’un des épisodes les plus marquants des guerres napoléoniennes, et selon certains, le début de la fin des rêves de grandeur de l’Empereur. Pour les Russes, c’est une des grandes victoires de leur Histoire, pour les Français, ce n’est pas exactement le souvenir qu’ils en ont gardé !

Cette année est aussi synonyme d’une oeuvre musicale célèbre : l’Ouverture solennelle « L’année 1812 » op.49 – pour reprendre son titre exact et complet – de Tchaikovski. C’est en prévision de l’inauguration de la Cathédrale du Saint-Sauveur de Moscou, en 1882, pour célébrer la victoire de la Russie sur la Grande armée de Napoléon soixante-dix ans plus tôt, que cette oeuvre de circonstance a été commandée à Tchaikovski.

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Le compositeur qui n’imagine pas la célébrité posthume, et universelle, de l’œuvre, se montre assez lucide : « L’ouverture sera très explosive et tapageuse. Je l’ai écrite sans beaucoup d’amour, de sorte qu’elle n’aura probablement pas grande valeur artistique. »

De fait, on a connu Tchaikovski plus raffiné et surtout plus inspiré. De quoi se compose cette Ouverture 1812 comme on l’appelle maintenant ?

L’Ouverture solennelle 1812 commence par le chant militaire russe Dieu, sauve ton peuple, annonçant l’entrée en guerre de la Russie contre la France. Celui-ci est suivi de chants solennels évoquant la victoire pour la Russie. Ensuite vient le thème des armées en marche annoncé par les cors. La victoire française à la bataille de la Moskova et la prise de Moscou sont représentées par l’hymne national français : La Marseillaise. Ensuite, deux thèmes issus de chants populaires russes annoncent les futurs revers de Napoléon. Un diminuendo représente la retraite de Napoléon hors de Moscou (octobre 1812). Arrivent enfin les coups de canon représentant l’avancée russe à travers les lignes françaises. Puis, les cloches et les salves de canon célèbrent la victoire de la Russie et la défaite française. Dieu sauve le tsar, l’hymne impérial russe, retentit alors, en opposition avec La Marseillaise entendue précédemment. Durant la période soviétique, le thème de l’hymne Dieu sauve le tsar fut souvent remplacé par celui du chœur final de l’opéra Une vie pour le tsar de Mikhaïl Glinka.

Deux versions incontestables au disque, toutes deux avec choeurs (même si la version purement orchestrale est la plus fréquemment jouée) :

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Les sans-grade (II) : Constantin Silvestri

Voilà une figure bien oubliée de la direction d’orchestre. N’était un beau coffret publié par EMI dans la collection Icon, le centenaire de la naissance de Constantin Silvestri, le 31 mai 1913 à Bucarest, serait passé complètement inaperçu. Emporté à 55 ans par un cancer – il meurt à Londres en 1969 – ce personnage n’avait pourtant rien qui puisse laisser indifférent (http://en.wikipedia.org/wiki/Constantin_Silvestri). Malgré la brièveté, à peine dix ans, de sa carrière occidentale, essentiellement en Grande-Bretagne, il a laissé un legs discographique qui nous laisse frustré de tous les disques qu’il n’a pas faits !

Toujours dans la prise de risque, dans l’audace, le mouvement, comme s’il réinventait l’oeuvre qu’il dirige, Silvestri est à mille lieues de tous ses collègues formatés, propres et sages. Inutile de dire que j’adore…

Un coffret à acquérir d’urgence et à déguster sans modération (entre autres une bouleversante « Pathétique » de Tchaikovski où il fait sortir de leurs gonds les Wiener Philharmoniker !)

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