Il y a un an jour pour jour, je participais à l’inauguration d’un vaisseau musical d’un type nouveau, la Seine Musicale sur l’emplacement des anciennes usines Renault sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt : Mon choix
Une année marquée par les inévitables interrogations sur les capacités d’un tel nouveau lieu à attirer et fidéliser le public, sur son modèle économique – le départ du grand ordonnateur de la Seine musicale, ex-patron du Châtelet, Jean-Luc Choplin, en janvier dernier, avait semé le trouble.
Mais si l’on veut bien se rappeler tout ce qui a été dit et écrit sur la Philharmonie de Paris, inaugurée une semaine après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher en janvier 2015, force est de reconnaître que les oiseaux de mauvais augure se sont abondamment trompés. Qui oserait nier qu’en deux saisons à peine, la Philharmonie a non seulement trouvé son public, mais l’a en très grande part créé ?
Des progrès évidents à faire quant à l’accès et à l’environnement, l’article le souligne. Mais on ne doute pas du succès à terme de cette nouvelle aventure.
Je ne sais ce qui m’a, jusqu’à présent, retenu de lire les témoignages, les ouvrages, les récits publiés à la suite des attentats de 2015 – Charlie le 7 janvier, le Bataclan et les terrasses du 11ème le 13 novembre. Crainte d’entrer comme par effraction dans l’intimité douloureuse de ceux qui ont survécu ou perdu un fils, un frère, un mari…Peur d’être dans une sorte de compassion voyeuriste.
J’avais exactement les mêmes réticences à l’égard du livre de Philippe Lançon, Le Lambeau
Je ne connais pas Philippe Lançon, je n’ai jamais lu ses papiers dans Libé ou Charlie, ni ses précédents livres. Et quand j’ai appris le sujet de ce livre, je me suis d’abord dit que non, pas plus que les autres, je ne céderais à la tentation de regarder la douleur, l’indicible, s’étaler sous mes yeux.
Et puis des amis chers, et puis quelqu’un que je respecte infiniment – Bernard Pivot dans le Journal du Dimanche : Celui qui n’était pas tout à fait mort, m’ont convaincu non pas de céder à une curiosité malsaine, mais d’entrer dans un univers littéraire rare, une écriture magnifique qui transfigurent l’événement, l’atrocité de l’attentat, de la tuerie du 7 janvier 2015.
Quand un homme a la malchance de descendre aux enfers et la chance d’en revenir vivant, quoique à moitié, l’existence n’est plus un fleuve tranquille mais un torrent qui charrie l’inconcevable. Philippe Lançon raconte onze mois de sa vie passés pour l’essentiel dans une chambre d’hôpital et au bloc de chirurgie, et c’est bien plus terrifiant que les films fabriqués pour faire peur. Pourtant, il ne s’apitoie pas sur lui-même, il ne hausse ni ne lénifie le ton. Il se contente de raconter avec précision, méticuleusement, la reconstruction physique et morale d’un homme qu’on a voulu détruire. Il prend son temps comme s’il se revanchait du temps qui lui était alors compté et dont il faillit être privé à tout jamais…(Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche, 15 avril 2018)
Mais ce livre est beaucoup plus, beaucoup mieux que ce récit de l’indicible. Philippe Lançon use d’un procédé qui, chez d’autres, lasserait, la digression, l’échappée vers des souvenirs, des amours, des amitiés, que sa mémoire « d’avant » a fixés et que sa renaissance « d’après » restitue avec une acuité, une capacité d’évocation exceptionnelles.
Au moment où j’achève cet article, paraît dans Le Parisien un appel-manifeste « Contre le nouvel antisémitisme« lancé, entre autres, par Philippe Val, ex-patron de Charlie Hebdo.Il fait terriblement écho au livre de Philippe Lançon…
Extraits (Le Monde, 22 avril 2018)
Plus de 300 personnalités ont signé un « manifeste contre le nouvel antisémitisme » en France, dénonçant un « silence médiatique » et une « épuration ethnique à bas bruit au pays d’Emile Zola et de Georges Clemenceau » dans certains quartiers, dans Le Parisien à paraître dimanche 22 avril.
« Nous demandons que la lutte contre cette faillite démocratique qu’est l’antisémitisme devienne cause nationale avant qu’il ne soit trop tard. Avant que la France ne soit plus la France », lit-on dans ce texte.
Il a été signé par des politiques de droite comme de gauche – l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, l’ex-premier ministre Manuel Valls, l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë, le président des Républicains Laurent Wauquiez… –, et par des artistes (Gérard Depardieu, Charles Aznavour, Françoise Hardy…). Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Levy, Elisabeth Badinter et Luc Ferry sont aussi au nombre des signataires, tout comme des responsables religieux, dont des imams.
« Dans notre histoire récente, onze Juifs viennent d’être assassinés – et certains torturés – parce que Juifs par des islamistes radicaux », écrivent-ils, en référence à l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, à la tuerie dans une école juive de Toulouse en 2012, à l’attaque de l’Hyper Cacher en 2015, à la mort par défenestration à Paris de Sarah Halimi en 2017 et, récemment, au meurtre d’une octogénaire dans la capitale, Mireille Knoll.
« Les Français juifs ont vingt-cinq fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans », lit-on dans ce manifeste.
« Dix pour cent des citoyens juifs d’Ile de France – c’est-à-dire environ 50 000 personnes – ont récemment été contraints de déménager parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République. »
Ciblant principalement ce « nouvel antisémitisme », les signataires demandent « que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés de caducité par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par [le concile] Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime ». « Nous attendons de l’islam de France qu’il ouvre la voie », écrivent-ils.
Ils sont peu nombreux, dans le monde, les orchestres qui portent le nom de leur salle de concert. En général, c’est plutôt l’inverse : la salle porte le nom de l’ensemble qu’elle héberge (comme la Philharmonie de Berlin… ou la Salle Philharmonique de Liège !).
À Berlin, né de la fusion de plusieurs phalanges de l’ex-Berlin Est, l’orchestre du Konzerthausest l’un des beaux orchestres de la capitale allemande
À Zurich, l’orchestre symphonique de la ville porte aussi le nom de sa salle de concert, la Tonhalle,un bel ensemble contemporain des autres grandes salles d’Europe (Musikverein de Vienne, Concertgebouw, Victoria Hall de Genève, etc.).
J’ai plusieurs souvenirs de concerts dans cette belle salle, notamment avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège, mais étrangement il m’a fallu attendre septembre 2014 pour entendre la phalange suisse dans ses murs. C’était la prise de fonctions du jeune chef français Lionel Bringuierdans un programme copieux : la création de Karawaned’Esa-Pekka Salonen, le 2ème concerto de Prokofiev, éblouissant sous les doigts d’or et de feu de Yuja Wang et une Symphonie fantastiqueriche de promesses mais encore inaboutie.
On lit et on dit communément que c’est le meilleur orchestre de Suisse, devant l’Orchestre de la Suisse romande (qui fête, lui, son centenaire ! on y reviendra évidemment). Ce doit être vrai, mais oserai-je avouer que je n’ai jamais trouvé une grande personnalité à ce Klangkörper ? Autant on reconnaît immédiatement l’OSR sous la baguette de son fondateur, Ernest Ansermet, et même plus tard avec Armin Jordan, autant on serait bien en peine d’associer la Tonhalle à un chef qui en serait l’incarnation dans la mémoire collective.
12 chefs en 150 ans, ce n’est pas le signe d’une grande stabilité, au moment où Ormandy, Ansermet, Mravinski, Karajan s’identifiaient pour toujours à « leur » orchestre. Certes Volkmar Andreaefait une glorieuse exception (de 1906 à 1949) mais il reste trop peu de témoignages discographiques de cette période pour en répandre la légende. Certes David Zinmany a officié presque deux décennies et laissé un important legs discographique… des enregistrements certes intéressants mais qui ne bouleversent pas la hiérarchie des références pour aucun des compositeurs abordés. Et toujours cette difficulté de percevoir la personnalité, l’identité sonore, de cette phalange.
Mais pour tant d’autres, Kempe, Rosbaud, Dutoit, Eschenbach, la Tonhalle ne fut qu’une brève étape dans des carrières bien fournies. Il n’est jusqu’au dernier arrivé, Lionel Bringuier, qui pourtant acclamé à son arrivée il y a quatre ans, s’est vu notifier quelques mois plus tard le non-renouvellement de son contrat en 2019 ! (lire ce papier de Remy Louis : Bringuier et la Tonhalle à Paris).
De quoi cette instabilité est-elle le signe ?
Peut-être une partie de la réponse dans le coffret anniversaire que publie Sony : 14 CD en boîtiers séparés regroupés dans un coffret peu pratique.
Uniquement des captations de concert. Parfois très précaires. On le comprend avec la 7ème de Bruckner de 1942 avec V. Andreae, moins déjà avec le CD 2 (le compositeur Othmar Schoeck dirigeant Schumann), et vraiment pas avec une médiocre 5ème de Beethoven en mono de 1968 (alors que Kempe la gravait au même moment pour Tudor).
L’événement de ce coffret c’est la Penthesileadu compositeur suisse Othmar Schoeck dirigée, en 1985, par Gerd Albrecht avec une distribution de premier plan (Helga Dernesch, Jane Marsh, Nadine Secunde…). Autre rareté avec l’immense concerto pour piano et choeur d’hommes de Busoni dirigé par Christoph Eschenbach. Ce qu’il faut de musique contemporaine. Le reste n’est pas exceptionnel, mais réserve quelques belles surprises : Lorin Maazel en grande forme dans une « Nouveau monde » épique et visionnaire, Jonathan Nott dans une approche très « harnoncourtienne » de Haydn, et les vétérans Blomstedt et Haitink impériaux dans Bruckner. Et c’est logiquement la captation de son concert inaugural -le 10 septembre 2014 – qu’on a choisie pour illustrer la brève ère Bringuier.
La soirée parisienne était douce et prometteuse. Un ami, devant le Théâtre des Champs-Elysées, me disait sa joie de retrouver un chef qu’il suit passionnément depuis 25 ans. J’étais a priori moins enthousiaste, quelques souvenirs moins convaincants, mais très curieux dans un programme plus classique que ceux que j’avais entendus dirigés par lui jusqu’à présent : 2ème symphonie de Beethoven et 1ère symphonie de Mahler
Esa-Pekka Salonenva fêter son 60ème anniversaire le 30 juin prochain, on a du mal à l’imaginer à voir la silhouette svelte et juvénile du chef diriger l’une des plus belles phalanges européennes, le Philharmonia Orchestra de Londres.
Je crois bien que la dernière fois que j’ai vu le chef finlandais à l’oeuvre, c’était dans cette mémorable Elektrad’Aix-en-Provence, la toute dernière et géniale mise en scène du regretté Patrice Chéreau. Salonen avait porté à incandescence la partition de Richard Strauss à la tête d’un Orchestre de Paris transfiguré.
Alors que sa discographie, et les quelques programmes de concerts que je l’ai vu diriger, étaient très orientés XXème et XXIème siècles, comment allait-il aborder la plus classique des symphonies de Beethoven et le premier grand ouvrage symphonique en forme de manifeste de Mahler ?
Les textures de Beethoven sont allégées, timbales et trompettes baroques, Salonen prend le parti d’une certaine objectivité qui ne choisit finalement aucune des pistes explorées par ses aînés Brüggen ou Harnoncourt. J’ai plus d’une fois pensé à Gardiner (dans son intégrale gravée pour Archiv il y a 25 ans), Très bien joué, mais un peu neutre.
En revanche, dès les premières minutes – cet éveil de la Nature – de la Première de Mahler, on pressent que le voyage auquel nous convie Salonen nous captivera, nous saisira jusqu’au bout. C’est l’anti-Bernstein, le refus de solliciter un texte que Mahler a truffé d’indications très précises et scrupuleuses, il « suffirait » presque de jouer ce qui est écrit. Et c’est ce à quoi semble d’attacher Salonen, avec une science exceptionnelle des timbres, des équilibres, et un sens de la narration qui épouse parfaitement les intentions du compositeur. Et quel orchestre ! Glorieux pupitre de violoncelles dans l’attaque du 2ème mouvement « Kräftig bewegt », densité du quatuor, éclat sans clinquant des cuivres. Salonen, en – excellent – compositeur qu’il est lui aussi, met en valeur la modernité, les audaces instrumentales d’un Mahler qui invente des voies symphoniques nouvelles.
Je ne m’étais, à tort, pas intéressé jusqu’à maintenant aux Mahler de Salonen. Je crois que je vais rattraper le temps perdu…
Sony réédite bientôt l’intégrale des enregistrements réalisés par Esa-Pekka Salonen, où dominent les grands symphonistes du XXème siècle, Nielsen, Sibelius, Lutoslawski, Stravinsky…
(Nikolai Trrik / Estonie, Le départ pour la guerre 1909)
Cette exposition – la première de cette envergure à Paris – s’inscrit dans un ensemble de manifestations culturelles organisées pour célébrer le centenaire de l’indépendance de ces trois pays de l’est de l’Europe – Lettonie, Lituanie, Estonie – si mal connus. Le moins qu’on puisse dire est que ceux qu’on désigne par facilité les pays baltessont les grands oubliés de l’histoire du XXème siècle (lire Les pays baltes).
On n’a pas honte d’avouer qu’à l’exception du Lituanien Čiurlionis– que je connaissais comme compositeur, que j’ai découvert comme peintre – les noms des peintres et sculpteurs exposés à Orsay m’étaient tous inconnus.
(Oskar Kallis / Estonie, Linda portant un rocher, 1917)
(Petras Kalpokas / Lituanie, La Cité enchantée, 1912)
(Alexandrs Romans / Lettonie, Paysage au cavalier, 1910)
(Rudolfs Perle / Lettonie, Le soleil au crépuscule, 1916)
(Antanas Zmuidzinavicius / Lituanie, Au pays où sont les tombes des héros, 1911)
(Antanas Zmuidzinavicius / Lituanie, La tombe de Povilas Visinskis, 1907)
(Johann Walter / Lettonie, Jeune paysanne, 1904)
(Ferdynand Ruszczyk / Biélorussie, Le passé, 1902)
(Nikolai Trrik / Estonie, Paysage décoratif de Norvège, 1908)
(Vilelms Purvitis / Lettonie, Les eaux printanières, 1910)
(Jaan Koort / Estonie, Paysage de Norvège, 1907)
(Vilelms Purvitis / Lettonie, Hiver, 1908)
(Vilelms Purvitis / Lettonie, Automne, 1914)
(Johann Walter / Lettonie, Un bois, 1904)
(Petras Kalpokas / Lituanie, Paysage, 1911)
(Petras Kalpokas / Lituanie, Arbres près d’un lac, 1914)
Je laisse aux spécialistes le soin d’opérer des rapprochements ou des comparaisons avec les peintres symbolistes occidentaux, j’ai pour ma part été enthousiasmé par la lumière et la vivacité des couleurs de ces toiles.
Si la peinture balte est encore une vaste terra incognita pour nos regards français, que dire de la musique de ces pays ? Pour un Arvo Pärtqui a conquis une célébrité universelle, les noms de ses compatriotes estoniens Tubin, Tüur, restent l’apanage des seuls mélomanes curieux, grâce aux efforts des Järvi, père et fils, pour les faire connaître.
La musique lituanienne est bien servie, notamment par le label Naxos, et grâce à des interprètes comme la pianiste Mūza Rubackytė.
Le violoniste Gidon Kremer, né à Riga, s’est toujours fait le héraut des musiques baltes, il ne manquait jamais une occasion – j’en ai vécu quelques-unes ! – de donner un bis d’un compositeur complètement inconnu, souvent imprononçable, après avoir joué un grand concerto du répertoire.
Les fidèles du Festival Radio Franceretrouveront, quant à eux, en juillet prochain l’une des plus fameuses phalanges chorales d’Europe, le Choeur de la radio lettone et son chef Sigvards Klava, présents chaque été à Montpellier depuis plus de 25 ans. Mais cette année, pour célébrer le centenaire de l’indépendance de leur pays, ils ont concocté un beau programme en forme de découverte de la spiritualité balte.
Le 23 juillet à la Cathédrale de Montpellier et le 25 juillet à la Cathédrale de Cahors : Chants de la Baltique
En moins de 24 heures, on a appris la disparition de quatre personnalités liées à la musique. Black Friday comme l’écrivait un de mes amis sur Facebook.
Milos Forman, Jean-Claude Malgoire, Irwin Gage et Pierre-Emile Barbier.
Milos Forman, c’est bien sûr l’immense cinéaste de tant de films qui nous ont marqué, et c’est celui qui, en adaptant la pièce de Peter Schaffer – Amadeus-, a fait de Mozart un personnage universel et familier. C’est en revoyant, il y a quelques jours, ce film dont je ne me lasse pas, que je me suis aperçu que l’acteur qui incarnait Salieri, F.Murray Abraham…était l’énigmatique Dar Adal de la série Homeland.
C’est aussi avec la bande-son d’Amadeus signée Neville Marrinerque des milliers de mélomanes en herbe ont découvert par exemple la « petite » symphonie en sol mineur, la 25ème de Mozart.
On reviendra plus tard sur la personnalité et l’oeuvre de Milos Forman.
Autre disparition annoncée ce matin, celle du musicien Jean-Claude Malgoire, que les circonstances de ma vie professionnelle ne m’ont malheureusement jamais fait approcher. Mais tous les hommages que je lis depuis ce matin – François-Xavier Roth, Raphael Pichon, Alexis Kossenko… – confirment l’impression que j’avais de ce personnage : musicien engagé jusqu’au bout, infatigable défricheur, passeur, pédagogue.
Je me rappelle certains de mes premiers disques « baroques », c’était lui, ça sentait bon l’artisanat, la découverte, ça sonnait un peu aigrelet, pas toujours très juste, mais il y avait tant de générosité dans ces enregistrements… Ainsi mon premier Serse (Xerxes) de Haendel
Dans cette belle discographie, on a l’embarras du choix. Dans mes préférences, Gundula Janowitz
Quant à Pierre-Emile Barbier, son nom ne dit rien à ceux qui ne l’ont pas entendu jadis participer parfois à la Tribune des critiques de disquespremière manière ou lu dans Diapason. Je l’ai un peu connu quand j’étais en charge de France-Musique, il était encore ingénieur chez Thomson si je me souviens bien, déjà plein de projets et d’enthousiasme pour des interprètes et des répertoires qu’il a, lui aussi, largement défrichés, avant de fonder le label Praga. Au départ pour soutenir des artistes tchèques, par exemple le Quatuor Prazak (prononcer Pra-jak) et très vite exploiter et éditer les très riches fonds de la radio de Prague, après la chute du Mur. Depuis quelques années, le label se consacrait aussi à la réédition/remasterisation d’enregistrements légendaires.
On ne peut pas ne pas avoir remarqué le jeu de cache-cache médiatique auquel se livrent cette semaine deux présidents de la République, l’actuel, Emmanuel Macron, et son prédécesseur, François Hollande.
Quand le premier est l’hôte du JT de TF 1 à 13 h ce jeudi, l’autre qui était déjà sur France 2 mardi soir, s’invite sur la 5 le même soir dans C à vous, alors qu’il avait déjà fait la matinale deFrance Inter.Et on nous annonce pour dimanche soir une interview croisée d’Emmanuel Macron face à Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin.
Evidemment, cette concomitance, organisée ou fortuite (?), encourage journalistes et commentateurs à ne retenir que les oppositions entre les deux hommes, les tacles de celui qui ne manque pas une occasion, dans son livre et sur les plateaux de télévision, de rappeler qu’il a sinon « créé » Macron du moins que sans lui, Hollande, son successeur n’aurait jamais pu… lui succéder !
Alors ce livre de François Hollande ? D’abord une remarque que j’ai peu vu partagée : c’est, sauf erreur de ma part, la première fois qu’un ancien chef d’Etat, français ou étranger, écrit ses souvenirs – on aurait du mal à appeler cela mémoires – moins d’un an après son départ du pouvoir.
Ensuite, comme l’a relevé un journaliste malicieusement, c’est un peu un remake du bestseller de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Un président ne devrait pas dire çà).
Il n’empêche que ce témoignage vaut pour les chapitres qui n’ont pas retenu l’attention des médias (Macron, les femmes de Hollande) : les relations internationales, les rapports avec les dirigeants de la planète, la solitude inhérente à la fonction. Du coup, on en reste à un goût de trop peu – y aura-t-il une suite plus élaborée ? – et à l’impression un peu pénible d’un personnage, pour qui on a souvent éprouvé de la sympathie mais qui n’a toujours pas digéré son retrait forcé le 1er décembre 2016.
Quant à Emmanuel Macron, je suis en train de lire un bouquin vraiment intéressant – et bien écrit ce qui ne gâche rien ! – qui vaut infiniment mieux que le résumé schématique de son bandeau de couverture.
Oui Mathieu Larnaudies’est bien intéressé à la désormais fameuse promotion Senghor de l’ENA, qui a vu sortir le futur président de la République et toute une génération qui est aujourd’hui aux commandes de nombre d’entreprises, de ministères ou d’institutions.
Et si on veut bien se donner la peine de lire les portraits et les interviews menés par Larnaudie, jamais à charge ni complaisants, de personnalités qui ont certes en commun le passage par l’ENA au début du siècle, mais qui sont loin d’avoir les mêmes opinions politiques, on constatera vite l’inanité des commentaires, de la presse ou des réseaux sociaux, sur le « clan » Senghor qui se partagerait tous les postes, dans le cadre évidemment d’un complot organisé.
Que n’a-t-on pas lu, par exemple, sur la toute récente désignation de Sibyle Veilcomme présidente de Radio France ? A peine avait-elle annoncé sa candidature, qu’on soulignait sa double « proximité » avec Emmanuel Macron – membre de la même promotion Senghor et de surcroît épouse de Sébastien Veil, censé être du « premier cercle » du nouveau président ! – Et il allait de soi que le CSA, aux ordres, allait la choisir pour complaire au Château… Que Sibyle Veil ait fait une partie de sa carrière au cabinet de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, qu’elle ait été nommée à l’été 2015 – deux ans avant l’élection d’E.Macron ! – directrice des finances et des opérations de Radio France, et que sa candidature à la présidence – à la suite de la révocation de Mathieu Gallet – ait eu une pertinence évidente pour poursuivre le travail qu’elle avait déjà engagé au sein de l’équipe dirigeante de la Maison ronde, que son projet présenté publiquement devant le CSAait été le plus complet et le plus convaincant, tout cela compte peu… face à l’argument définitif embouché par tous ceux qui ont oublié de réfléchir avant de parler…
13 avril 1958, la date ne dit plus rien à personne. On est pourtant en pleine guerre froide, l’affrontement entre l’Union Soviétique et les Etats-Unis qui culminera en 1961 avec l’érection du Mur de Berlinet en 1962 avec la crise des missiles de Cuba.
13 avril 1958 : un jeune Texan de 21 ans remporte le premier Concours Tchaikovskide Moscou. Harvey Lavan Cliburn plus connu par le diminutif de son prénom Van Cliburn.
Je viens de revoir le film-portrait que Peter Rosen a consacré en 2001 au pianiste aussitôt entré dans la légende.
On a peine à imaginer aujourd’hui ce que ce prix a représenté, pas seulement dans le monde de la musique, mais dans l’histoire politique de l’après-Seconde guerre mondiale. Van Cliburn devient un héros, la parfaite image de l’Amérique – ce grand jeune homme ressemble furieusement à celui qui s’apprête à conquérir la Maison Blanche, un certain JKF – mais il est, à son corps défendant, le symbole de l’ouverture pratiquée par le successeur de Staline à la tête de l’URSS, Nikita Khrouchtchov*, puisque les jurés du Concours Tchaikovski n’auraient jamais osé décerner la plus haute récompense, surtout de cette première édition, à un Américain sans l’autorisation, la décision même, du premier secrétaire du Parti communiste lui-même !
Lorsque Van Cliburn revient en 1972 faire une tournée triomphale en Union soviétique, la télévision russe tourne ce documentaire. Passionnant, malgré un son précaire.
Pour les 70 ans de Mstislav Rostropovitch, ce fut une fête comme Paris en a peu connues à la fin du siècle dernier, un concert hors norme au Théâtre des Champs-Elysées le jeudi 27 mars 1997. Le compte-rendu du New York Timesest éloquent. France Musique diffusant la soirée en direct (non sans d’âpres négociations préalables !), j’avais obtenu une petite place au parterre du théâtre (je me rappelle avoir été assis à côté du chroniqueur des têtes couronnées qui n’était pas encore la star des médias qu’il est devenu Stéphane Bern ! il avait fort à faire ce soir-là avec le prince de Galles, la reine Sophie d’Espagne et quelques autres célébrités du Gotha). Tout était too much, à la mesure et à la démesure du héros de la soirée. On n’avait pas encore de smartphone/appareil photo… sinon j’aurais sûrement conservé des instantanés magiques comme cette conversation surprise dans un recoin du théâtre entre MaiaPlissetskaia et Van Cliburn Le pianiste américain nous gratifia d’un Widmung à pleurer…
C’est la seule et unique occasion qui m’a été donnée d’entendre Van Cliburn, qui, comme plusieurs de ses confrères, trop tôt chargés du poids d’une célébrité soudaine et littéralement insupportable (comme Byron Janis), avait interrompu sa carrière.
Heureusement RCA a bien réédité l’héritage d’un pianiste singulier, disponible en plusieurs coffrets. Quand on voit la liste de ses « accompagnateurs » – Leinsdorf, Reiner, Ormandy, et surtout Kondrachine – un immense chef russe qui mériterait une édition à lui seul – on ne peut qu’écouter avec infiniment d’attention et d’intérêt des oeuvres où Van Cliburn préfère toujours la musique à l’épate.
A l’occasion des 75 ans du pianiste américain (disparu en 2013) Melodia avait publié une belle série de captations des concerts donnés par Van Cliburn pendant le concours Tchaikovski et lors de ses tournées ultérieures.
*Il n’y a pas d’erreur dans l’orthographe de ce nom, juste la transcription phonétique de Хрущёв !
Je n’ai pas lu les BD de Fabien Nury et Thierry Robin – La Mort de Staline –
qui ont inspiré le film du réalisateur britannique Armando Iannucci.
Je viens de voir ce film.
Dans la nuit du 2 mars 1953, Staline est victime d’une attaque dans sa datcha surprotégée des environs de Moscou. Sa mort ne sera annoncée que le 5, le temps que le sinistre Beriaet les autres membres de la garde rapprochée – Khrouchtchov, Malenkov – arrangent la succession et se positionnent pour le poste suprême de Secrétaire Général du Parti communiste de l’URSS laissé vacant.
Voilà pour le pitch du film, qui, pour être fidèle à la BD et donc à la réalité des faits historiques, n’en prend pas moins quelques libertés avec la chronologie des événements.
Première remarque sur la « pub » censée attirer le public : « La comédie anglaise la plus drôle depuis des années ». Ridicule, voire insultante lorsqu’on mesure la gravité du sujet et surtout des circonstances. Je n’ai pas entendu un spectateur de la salle où je me trouvais s’esclaffer bruyamment, ni même sourire. On est loin de « Papy fait de la résistance » !
Certes on rit souvent jaune, devant l’absurdité ou le burlesque involontaire des situations, mais on est surtout happé par une réalisation virtuose, placé aux premières loges d’un système terrifiant, au coeur d’une dictature impitoyable où même les plus proches de Staline savent qu’ils peuvent à tout moment être inscrits sur la liste des promis à la torture, au goulag et à la mort. La veulerie, la vulgarité, la pleutrerie de cet entourage – les Malenkov, Khrouchtchov, Molotov – et l’ignoble Beria(extraordinaire Simon Russell Beale) sont dépeints sans complaisance par Iannucci. Pour les fans de la série Homeland, le fils de Staline, Vassily, est joué par Rupert Friend (Peter Quinn)
Le film s’ouvre sur une séquence qui a bien existé, mais pas dans ce contexte ni à cette date : la grande pianiste russe Maria Yudina joue le 23ème concerto de Mozart. Un appel téléphonique à la régie de la salle fait savoir que Staline lui-même a entendu le concert à la radio et souhaite qu’on lui apporte l’enregistrement du concert. Mais celui-ci n’a pas été au sens propre ni gravé ni enregistré puisqu’il était diffusé en direct ! On ne racontera pas la suite, mais dans le film le malaise fatal de Staline survient alors qu’il s’apprête à écouter le disque qu’on a fini par graver pour lui et qu’il lit le message que la pianiste a glissé in extremis dans la pochette du disque…
Autre « liberté » prise avec l’histoire : l’élimination de Beria n’est survenue qu’à la fin de l’année 1953, dans le film elle a lieu dans la foulée des obsèques de Staline.
La bande-son est signée Christopher Willis, plus « chostakovienne » que nature. Une réussite !
Un film à voir évidemment.
Et, pour ceux qui ne la connaissent pas déjà, une pianiste tout à fait extraordinaire qui se serait bien passée de rester dans l’histoire comme ‘la préférée de Staline », Maria Yudina (1899-1970), dont on ne se lasse pas de réécouter les enregistrements.
L’événement est passé inaperçu en France : c’est la saison du 75ème anniversaire de la fondation de l’Orchestre de chambre de Lausanne. Le label suisse Clavesa eu la bonne idée de publier un coffret de 7 CD composé de beaucoup d’inédits, avec quelques pépites, un coffret que je n’ai pas encore vu chroniqué dans la presse spécialisée, hormis la notable exception de Jean-Charles Hoffelé sur son site Artamag.
Avant de détailler le contenu de ce coffret, quelques souvenirs personnels d’une période de ma vie (1986-1993) qui m’a fait côtoyer les protagonistes de cette publication.
D’abord toutes les blagues qui courent sur les Vaudois – Lausanne étant le chef-lieu du canton de Vaud, riverain du lac Léman –
(Le joli musée de l’Elysée à Lausanne, dédié à l’art photographique)
Parmi les plus connues et répétées, en Suisse romande et évidemment en France voisine:
Qu’entend un voyageur arrivant en gare de Lausanne ? Le chef de gare au début du quai annonce : « Ici Lausanne, ici Lausanne » ! Son adjoint au bout du quai : « Ici aussi, ici aussi »
Comment trinquent les Vaudois ?alors que les autres Suisses lancent un « Santé ! » sonore et chaleureux, eux se souhaitent « Intelligence…. parce que la santé on l’a déjà » !
Il faut aussi ajouter que l’accent vaudois est très prononcé… et savoureux !
Plus sérieusement, un mot du label Claves et de sa fondatrice que j’ai bien connue, Marguerite Dütschler (1931-2006). Il nous arrivait parfois de nous parler en schwzyzerdütsch, mais elle mettait un point d’honneur à parler un français parfait.
Marguerite Dütschler était une passionnée, une amoureuse de la musique et des musiciens, de cette espèce, devenue rare, de producteurs qui ont tout construit par eux-mêmes, une maison de disques, un catalogue, une famille d’artistes, je pense à un Michel Garcin pour Erato ou à Bernard Coutaz pour Harmonia Mundi.
Marguerite travaillait artisanalement, pas d’attaché de presse, pas d’administrateur. Lorsqu’un de ses disques sortait, elle faisait elle-même la tournée des antennes et des producteurs de radio ou de télévision qui pouvaient en parler. Elle emballait elle-même les « services de presse » avec toujours un petit mot gentil pour celui ou celle à qui elle envoyait ses nouveautés. Comme ses collègues déjà cités, combien d’artistes a-t-elle révélés, à qui elle a offert leurs premières gravures – je pense à ce cher Marcello Viotti, ce merveilleux chef vaudois trop tôt disparu (mais son fils Lorenzo, 28 ans, marche à grandes enjambées sur les traces du père) ! On est heureux que Patrick Peikertait repris le flambeau, après avoir administré magistralement… l’Orchestre de chambre de Lausanne de 1991 à 2010.
Quant à l’OCL – comme on dit familièrement – j’ai toujours eu intérêt et affection pour cette phalange qui n’a pas toujours vogué sur des eaux tranquilles. Déjà à « mon » époque – il y a trente ans donc – certains technocrates ou des élus en mal de mauvaises bonnes idées imaginaient regrouper, voire fusionner les deux ensembles romands : l’Orchestre de la Suisse Romande, installé historiquement à Genève, et l’Orchestre de chambre de Lausanne – il n’y a que 70 kilomètres entre les deux villes ! Je me souviens, dans le cadre d’une mission qui m’avait été confiée par la Radio Suisse romande, alors fortement impliquée dans les deux orchestres, avoir planché sur cette hypothèse…. et avoir pu en démontrer l’inanité.
Alors ce coffret ? – ma seule réserve porte sur la photo de couverture qui m’évoque plus une couronne mortuaire qu’un bel anniversaire ! – Il porte témoignage d’une belle lignée de chefs, entre le fondateur Victor Desarzens(1908-1986) et l’actuel titulaire Joshua Weilerstein, en passant par les figures si chères à mon coeur, Armin Jordan, Jesus Lopez Cobos, Christian Zacharias
Il faut insister sur la figure fondatrice : Victor Desarzens n’a jamais eu, hors des frontières helvétiques, la notoriété de son illustre collègue genevois, Ernest Ansermet, et pourtant les deux personnages se ressemblent à plus d’un titre : l’incroyable ténacité des bâtisseurs, qui, envers et contre tout et tous, ont construit leurs phalanges et les ont portées, supportées, développées jusqu’à leur mort, l’ouverture à tous les répertoires, le soutien et la promotion de la création contemporaine.
Dans ces rééditions, on relèvera un inédit absolu : un 23ème concerto de Mozart sous les doigts, inattendus dans ce répertoire, de Samson François. Ce « live » n’est pas exempt de scories, mais il est diablement émouvant justement à cause de ces défauts..
CD 1-2 Victor Desarzens Mozart Concerto piano 23 (Samson François), Concerto flûte 1 (Peter-Lukas Graf), Haydn Symphonie 54, Malipiero Hommage à l’OCL, Frank Martin Ballade pour flûte (Edmond Defrancesco), Zbinden Concerto da camera piano (Karl Engel), Hindemith Kammersinfonie 4
CD 3 Armin Jordan Haydn Symphonie 22 « Le philosophe », Berenice che fai, Britten Les Illuminations (Felicity Lott), Brahms Neue Liebesliederwaltzer (Choeur de la radio suisse romande)
CD 4 Lawrence Foster Enesco Symphonie de chambre, Deux intermèdes, Dixtuor pour vents
CD 5 Jesus Lopez Cobos Arriaga ouv. Los esclavos felices, Schubert Polonaise pour violon, Rondo pour violon (Gidon Kremer), Falla Sept chansons populaires espagnoles (Teresa Berganza), Stravinsky Suites pour petit orchestre, Ravel Ma Mère l’oye
CD 6 Christian Zacharias Haydn Symphonie 80, Chopin concerto piano 2, Schubert Symphonie 8 « inachevée »
CD 7 Joshua Weilerstein Haydn Symphonie 60 « Le distrait », Osvaldo Golijov Night of the flying horses, Beethoven Symphonie 4