On ne réveille pas un souvenir qui dort

J’aime beaucoup Düsseldorf, la douce quiétude qui règne dans la vieille ville, le long du Rhin. Moins célèbre, moins abîmée aussi, que Cologne.

Comme Bonn est associée à BeethovenDüsseldorf l’est aux Schumann, Robert et Clara. C’est au 15 de la Bilkerstrasse, une jolie rue, bien conservée (ou restaurée !) perpendiculaire à Carlsplatz que le compositeur et son épouse emménagent en 1852 – on a proposé en 1850 au musicien natif de Zwickau (Saxe) le poste convoité et bien rémunéré de Generalmusikdirektor de la ville de Düsseldorf. Le bonheur sera de courte durée, le 4 mars 1854 Robert Schumann est interné à l’asile du Docteur Richarz à Endenich, près de Bonn, dont il ne sortira plus jusqu’à sa mort en 1859.

ImageImageImageD’autres photos de mon excursion rhénane sur http://lemondenimages.me/2014/05/04/un-couple-mythique/

Revenons à Schumann et à sa musique, réputés moins abordables que Beethoven, Mendelssohn ou Brahms. Cliché ? Pas totalement. Certains interprètes ne s’y hasardent pas, parce qu’ils disent ne pas avoir la clé d’un univers puissamment romantique, poétique, fuyant, imprégné de ce concept si allemand de Phantasie. L’opposé de Beethoven en quelque sorte. Au piano, par exemple, les grands interprètes de Beethoven sont rarement de grands schumanniens… et réciproquement.

Schumann, je l’ai d’abord découvert par son univers symphonique. Quatre symphonies (cinq si l’on inclut ce qui ressemble fort à une symphonie, le triptyque « Ouverture, scherzo et finale »). Un corpus longtemps considéré avec dédain (ou crainte ?) par les chefs d’orchestre qui lui préféraient de loin Beethoven ou Brahms. On a même avancé que Schumann ne savait pas orchestrer – d’ailleurs Mahler lui-même a réorchestré les symphonies de Schumann !

Comme souvent, c’est par des 33 tours soldés ou trouvés à bon marché que j’ai abordé les symphonies de Schumann. D’abord la 2e symphonie et la rare ouverture Jules César par Georg Solti et l’orchestre philharmonique de Vienne (Decca). J’avais dû en lire une bonne critique, sur l’énergie déployée par le chef hongrois, les qualités de l’orchestre, etc… Puis la 1ere symphonie avec le jeune Daniel Barenboim dirigeant le somptueux orchestre symphonique de Chicago (Deutsche Grammophon). Longtemps, dans mon esprit, ces versions ont été mes références.

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J’ai réécouté Solti il y a quelques mois, et je me suis demandé comment j’avais pu aimer une vision aussi raide, martiale même, dépourvue de toute Phantasie schumannienne.

Et puis j’ai commandé (en Italie) et reçu tout récemment un coffret d’une vingtaine de CD de Daniel Barenboim chef d’orchestre, qui reprend des enregistrements de ses périodes Paris et Chicago, pour certains indisponibles depuis longtemps. Et justement les 1ere et 4eme symphonies de Schumann.

ImageEt de nouveau déception, le contraire de mon souvenir : un jeune chef qui étire, ralentit, alanguit, pour imiter sans doute son mentor et modèle Furtwängler, sans y parvenir !

C’est le risque de raviver ses souvenirs de jeunesse !

Le paradoxe dans l’histoire, c’est que c’est le chef le plus austère et sage d’apparence, Wolfgang Sawallisch, qui reste, avec son intégrale réalisée avec le plus bel orchestre schumannien du monde, la Staatskapelle de Dresde, la référence indétrônée depuis 40 ans.

ImageOn ne doit pas faire la fine bouche sur le coffret tout récent d’Archiv/DGG : John Eliot Gardiner est trop rationnel, contrôlé, pour convaincre vraiment dans cette véritable intégrale symphonique Schumann… En revanche, Le Paradis et la Péri, belle fresque vocale et chorale, lui convient admirablement. Et j’ai toujours eu une vraie tendresse pour l’enregistrement réalisé pour Erato par Armin Jordan et l’Orchestre de la Suisse Romande.

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Parcourant hier la vieille ville de Düsseldorf, je repensais aussi à un excellent policier, paru il y a quatre ans, et dont je conseille vivement la lecture :

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Le sujet : Dans l’Allemagne du XIXe siècle, les compositeurs étaient ce que sont les rock stars aujourd’hui : célèbres, courtisés, jalousés, entourés d’admirateurs et d’ennemis. Alors, quand un des nombreux parasites qui constituent l’entourage de Robert et Clara Schumann est assassiné dans d’étranges circonstances, l’inspecteur Hermann Preiss de Düsseldorf tente de résoudre le mystère, ainsi que l’énigme d’un la qui s’obstine à sonner faux sur le piano de M. Schumann ou à lui bourdonner aux oreilles tel le plus terrible des acouphènes- Sur ce la, les avis des témoins sont partagés : Liszt, Brahms, Helena, la belle violoncelliste amie de Preiss, Hupfer, l’accordeur des plus grands, chacun a quelque chose à en dire, ou à se reprocher. Avec un humour subtil, Morley Torgov nous balade dans les cercles musicaux et les soirées de Düsseldorf. Belles femmes et bijoux, jeunes arrivistes tel Liszt drapé dans sa cape noire, journaliste prêt au chantage, tout cela est vu par les yeux et raconté par la voix de l’inspecteur Preiss, vieux routard des rues sordides et des bassesses de l’âme humaine. L’accordeur est-il honnête ? Clara aurait-elle un amant ? Robert ment-il entre ses crises de démence ? Comme dans les bons vieux polars en huis clos, les suspects sont en nombre restreint, mais ils le sont bien tous, surtout quand de nouveaux éléments permettent d’ajouter aux soupçons et que l’on découvre des raisons de complicité entre eux. Très finement, ce roman est basé sur la stricte réalité (hormis le crime) d’un milieu, d’une époque et de personnages essentiels dans l’histoire de la musique. voilà pourquoi Meurtre en la majeur est un livre hors norme. »

Le ressuscité de New York

Comme certains opéras ou certains compositeurs ( lire https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/04/20/lopera-honteux/), certains chefs d’orchestre ont mauvaise presse, ou ne sont pas considérés par une partie de la critique comme de grands chefs.

C’est le sort de James Levine, patron incontesté et adulé du Met (le Metropolitan Operade New York) depuis 40 ans, qui n’a jamais été vraiment reconnu en Europe. Trop américain, pas assez « old fashion » ou « Mittel Europa » pour avoir ses lettres de noblesse dans le répertoire classique ou romantique !

Emblématique de cette forme de mépris, le peu de cas, voire le passage sous silence, de l’intégrale des Symphonies de Mozart que Levine avait réalisées avec le Philharmonique de Vienne (la seule et unique à ce jour de cette prestigieuse phalange qui sait son Mozart mieux que personne), intégrale qui a été rééditée dans le gros coffret consacré à cet orchestre par Deutsche Grammophon :

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Moi j’ai écouté cette intégrale, et je la trouve passionnante par l’élan, la jeunesse, le souffle qui animent la baguette de James Levine.

Et j’ai eu la même impression, et le même bonheur, en écoutant les intégrales des Symphonies de Brahms et de Schumann que DGG avait fait graver au jeune chef à Berlin et à Vienne. Des intégrales qui sont presque devenues des « collectons » tant elles sont parcimonieusement distribuées…

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On trouve plus facilement des enregistrements antérieurs de ces symphonies chez RCA, du coup plus clinquantes, plus « américaines » en somme. Ici la préférence va nettement à Levine l’Européen !

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Un gros coffret souvenir de son passage à la tête des Münchner Philharmoniker (où il avait succédé à Celibidache !) ne fait que confirmer mon jugement favorable surtout dans les oeuvres de grande ampleur (Schönberg, Mahler)

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Il se trouve que pendant mon voyage en Croatie, j’ai trouvé dans un magasin de disques de Split – oui il en existe encore dans ces pays-là ! – le double CD qui a marqué le triomphal retour de James Levine devant son cher orchestre du Met, il y a un an, pour son 70ème anniversaire, après une terrible série d’épreuves de santé, qui l’ont obligé à démissionner de son poste à Boston et à laisser la direction de l’opéra new yorkais à de plus jeunes collègues qui guignaient la place avec aussi peu de retenue que de talent (je pense à  Fabio Luisi)

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Il n’est que d’écouter ce « live » capté au printemps 2013 au Carnegie Hall – un programme très classique, une ouverture de Wagner, le 4e concerto de Beethoven avec un Kissin impérial, la 9e symphonie de Schubert – pour balayer toutes les réserves émises sur le compte de ce chef si attachant.

Evidemment, il faudrait ici dérouler l’incroyable épopée lyrique de James Levine, tous ses enregistrements d’opéras, tous les CD et DVD de ses spectacles du Met. Tout n’est sûrement pas sur les mêmes sommets, mais tout de même… qui d’autre que lui pourrait aligner pareille somme de réussites !

Des émissions de France-Musique, des articles dans Diapason, réhabilitent heureusement celui à qui on souhaite d’avoir surmonté durablement la maladie. Les géants comme lui ne courent pas les rues ni les podiums !