Non ou l’impossibilité du oui

Les humoristes ont fait leurs choux gras de cette célèbre apostrophe du premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin

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C’était à l’occasion du référendum voulu par Jacques Chirac en 2005 : les Français devaient approuver le nouveau traité constitutionnel européen. Tous les responsables politiques, à l’exception des extrêmes, appelaient à voter OUI.

Paris Match avait même réuni sur la même photo de couverture le premier secrétaire du PS et le président de la nouvelle UMP :

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Et ce fut le NON qui l’emporta.

Pourquoi rappeler cet épisode d’il y a dix ans ? Parce que le parallèle entre ce vote français et le référendum grec de dimanche dernier est saisissant. Il suffit de relire/revoir analyses, commentaires, débats des deux événements…

A l’heure du café du commerce généralisé et de la toute-puissance des réseaux sociaux, il n’y a plus place pour l’argument, le développement d’une pensée, la référence à un corpus de doctrine, voire à un idéal. Les raisonneurs, les intellectuels, les penseurs n’ont plus rien à faire dans ces pseudo-débats. Puisque le vote est devenu un simple exutoire.

Les Grecs ont voté NON, mais non à quoi ? J’emprunte à Sylvain F. ce « post » sur FacebookSi je résume, il y a ceux qui sont pour le Grexit et ceux qui sont contre le Grexit, ceux qui sont pour l’euro sans la Grèce, ceux qui sont pour l’euro avec la Grèce, ceux qui sont contre l’euro avec ou sans la Grèce, ceux qui sont pour l’euro avec la Grèce mais sans l’Allemagne, ceux qui sont contre l’euro mais avec l’union européenne, ceux qui sont contre l’union européenne en général…. Et tous avancent la même raison, très nuancée : c’est ça ou le chaos.

Cet échange musclé résume plutôt bien la situation :

Déjà l’élection présidentielle de 2012 a été gagnée par le NON, les analystes sont à peu près unanimes : les électeurs ont rejeté la personne, plus que la politique, de Sarkozy, ils n’en ont pas pour autant adhéré au projet ni à la personnalité de François Hollande (ce qui explique que le nouveau président ait aussi vite et durablement dévissé dans les sondages de popularité).

Toutes les élections locales depuis lors ont été gagnées sur le rejet, et non l’adhésion.

Beaucoup plus préoccupant encore que cette impossibilité pour le politique de conquérir l’adhésion, l’assentiment des électeurs, l’abstention de plus en plus forte et du même coup le poids croissant des minorités les plus bruyantes. Quand la résignation prend le pas sur l’expression démocratique, il y a de quoi verser dans le pessimisme.

Luxe, fougue et volupté

Hier soir au Théâtre des Champs-Elysées, tout semblait n’être, pour paraphraser Baudelaire, qu’ordre et beauté, luxe, fougue et volupté.  10629754_10152877901613202_306024264946485697_n On n’a pas le souvenir de longtemps d’un concert aussi pleinement et continûment réussi. L’affiche ne pouvait décevoir, mais il est arrivé que les plus belles promesses ne soient pas tenues. C’était, de surcroît, la première fois que j’entendais l’orchestre de Philadelphie « live », dirigé évidemment par son directeur musical, le pas encore quadragénaire Yannick Nézet-Seguin. Un soliste excellent, mais qui est si souvent à Paris, qu’on finirait par l’écouter distraitement : Emanuel Ax était au contraire à l’unisson de cette soirée, exceptionnel !

D’abord cet orchestre, ce son légendaire – le Philadelphia Sound – celui forgé par Stokowski, surtout Eugene Ormandy pendant près de 50 ans, soigneusement cultivé par leurs successeurs Riccardo Muti et Wolfgang Sawallisch… et aujourd’hui le jeune chef canadien Yannick Nézet-Seguin. Des cordes parmi les plus denses, onctueuses, sensuelles du monde, un hautbois si caractéristique, doux, rond, fruité, comme on le dirait d’un grand bordeaux – des vents et des cuivres qui ne claquent ni ne clinquent pas.

Dès les premières notes de la Troisième symphonie de Brahms, ces deux accords ascendants donnés à pleine puissance et qui peuvent plomber tout le reste du mouvement si l’impulsion initiale n’est pas déterminée, on a su que le chef allait nous raconter un Brahms passionnant. 3527fb261fd3dd254bcf13a44e0209b5bd06ad8a Quatre mouvements enchaînés, comme Brahms l’avait imaginé, une incroyable souplesse des phrasés, ces fameuses doublures, qu’on a tant reprochées au natif de Hambourg, et qui ne sont qu’alliages précieux de timbres. Une sorte de perfection, pour une symphonie si difficile à réussir en concert (et rare aussi, pour une autre raison que peu de chefs osent avouer : à la différence de ses trois soeurs, la 3e symphonie de Brahms s’achève dans la pénombre, presque le silence, comme si elle se refusait aux vivats de l’assistance !).

On comprend tout lorsqu’on écoute Yannick Nézet-Seguin parler de ce « jardin secret » de Brahms :

Après l’entracte, Beethoven et son 3e concerto pour piano – mon préféré depuis toujours, j’expliquerai une autre fois ! – On aime le musicien et l’homme Emanuel Ax, mais le hasard des tournées et des engagements  a fait qu’on l’a beaucoup entendu ces derniers mois (Brahms avec Haitink et l’orchestre de chambre d’Europe à Pleyel en novembre dernier). On craint la routine, on est heureusement détrompé, même si les débuts du concerto sont un peu laborieux du côté des doigts. Le reste ne sera que fougue et poésie, et quelle présence de l’orchestre et du chef qui sont tout sauf de simples accompagnateurs. On attend un bis, on aura droit à un pur moment de musique : Yannick revient avec Emanuel Ax se mettre au piano. Il explique : « Au moins vous allez pouvoir entendre mon accent canadien…Entre Beethoven et Richard Strauss, saturé de valses, nous nous sommes dits qu’une valse de Brahms serait une transition idéale. ». La salle exulte après la 15e valse de l’opus 39 comme chuchotée, émue sous les quatre mains du chef et du soliste.

Bouquet final avec la grande suite du Chevalier à la rose de Richard Strauss. Là où tant d’autres en rajoutent dans l’orgie orchestrale, YNZ éclaire la partition de tendresse, de nostalgie et de ce chic viennois si subtil qu’on le croit d’ordinaire réservé aux natifs des bords du Danube. À dire vrai on ne se rappelle pas avoir entendu cette suite aussi parfaitement jusqu’à hier soir… En plus d’être un grand musicien, on soupçonne Yannick Nézet-Seguin d’être un fin gourmet : à la salle qui l’ovationnait, il expliqua qu’après avoir servi (pour l’orchestre) et dégusté (pour l’auditoire) un saint-honoré, il n’y avait plus de place pour une sucrerie supplémentaire… You’re right Maestro ! 11393179_10153326270448194_1734085869129199994_n

Changer

Au terme d’une longue soirée partagée entre les chaînes françaises et belges de télévision, une seule musique me venait à l’esprit, obsédante :

C’est ce que chante une jeune fille errant sur le champ des morts, après une terrible bataille, à la recherche de son bien-aimé. C’est la puissance de la musique de Prokofiev écrite pour le film d’Eisenstein Alexandre Nevski. Le sentiment du ravage, de la désolation…

Je n’ai pas reconnu ma France hier soir.

Mais je ne me sens pas le droit d’insulter ces compatriotes qui ont mis beaucoup d’ombre sur le bleu de notre drapeau tricolore. Ni d’insulter qui que ce soit d’autre d’ailleurs. À un choc pareil, très largement irrationnel, dé-raisonnable, on n’oppose pas l’invective ou le mépris. On essaie de comprendre, et je ne suis pas loin de penser, comme plusieurs analystes l’ont fait remarquer hier soir, que depuis le 21 avril 2002 – pour rappel, l’élimination du candidat socialiste Lionel Jospin au 1er tour de l’élection présidentielle, et la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen face au président sortant Jacques Chirac –  on n’a tiré aucun enseignement, on n’a rien changé au logiciel politique français. Les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, comment s’étonner que triomphe la seule parole qui s’adresse à ces millions d’électeurs déboussolés, désarçonnés, révoltés, en leur promettant des lendemains qui chantent ? L’invocation de l’Histoire, la mémoire de ses horreurs, n’ont aucun poids, quand on n’a pour horizon que son malheur quotidien.

La parole publique doit changer, les hommes et les femmes de culture doivent changer, les politiques doivent  changer. Sortir de leur entre-soi, de leurs conventions, de leurs lamentations.

Il y a bientôt 25 ans, tous nos frères d’Europe orientale ont cru de toutes leurs forces que la liberté était possible, pour peu qu’on la veuille, que le changement était possible, pour peu qu’on le veuille. A-t-on déjà oublié la dernière Révolution du siècle passé ?

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Bashing

Bashing : mot qui désigne en anglais le fait de frapper violemment, d’infliger une raclée, expression utilisée en français pour décrire le « jeu » ou la forme de défoulement qui consiste à dénigrer collectivement une personne ou un sujet. Lorsque le bashing se déroule sur la place publique, il s’apparente parfois à un lynchage médiatique. Le développement d’Internet et des réseaux sociaux a offert au bashing un nouveau champ d’action, en permettant à beaucoup plus de monde de participer dans l’anonymat t à cette activité collective (Source : Wikipedia).

J’aurai beau ici m’indigner, protester, dénoncer cette « mode », je sais bien que cela ne servira à rien. Mais ça fait toujours du bien de l’écrire !

Internet, les réseaux sociaux se sont transformés en gigantesque café du commerce, où chacun se croit permis d’avoir un avis sur tout et sur tous, voire d’insulter, de calomnier, de créer ou d’alimenter la rumeur. C’est le revers de la liberté d’expression, mais – il faut le rappeler – la loi s’applique aussi aux réseaux sociaux, l’impunité n’existe pas… contrairement à ce que certains usagers de ces réseaux croient.

Mais ce n’est pas ce phénomène qui m’inquiète outre-mesure, c’est le relais que lui donnent les médias… La presse écrite est, paraît-il, en fâcheuse posture, les ventes baissent, des journaux disparaissent, et on a le sentiment que, sous le coup de la panique, les médias font du « bashing » leur bouée de sauvetage.

De quoi parle-t-on ces derniers jours après l’installation de nouvelles équipes à Matignon et à l‘Élysée ? Un peu des quelques milliards à trouver, un peu – mais si peu – de l’Europe, mais surtout et beaucoup, au choix, des « décolletés » proscrits par Ségolène Royal, des primes de cabinet de Manuel Valls, ou des cigarettes que fume le nouveau conseiller com de François Hollande… ah oui, j’allais oublier, les pompes d’Aquilino Morelle ! Passionnant non ?

Remarquable article de Joseph Macé-Scaron dans Marianne :

http://www.marianne.net/Royal-cachez-ce-dessein_a238314.html

ImageConclusion de l’article de JMS :

« Faut-il en rire ou en pleurer ? Nous autres journalistes avons donc mis deux ans pour nous apercevoir qu’Aquilino Morelle faisait cirer ses chaussures à l’Elysée et deux semaines seulement pour savoir que Ségolène Royal interdisait les décolletés. C’est curieux, quand il s’agit d’une femme exerçant des responsabilités, les enquêtes sont toujours plus rapides. Si c’est pas du progrès, ça, coco…Ce sont les mêmes qui viendront après vous parler d’égalité de traitement. Et à part çà, la politique ? Euh, la quoi ? Le nouveau cap pris par la locataire du ministère de l’Ecologie. Rien. Pensez donc ! Royal ne va en plus prétendre nous parler de politique. Cachez Madame, ce dessein qu’on ne saurait voir ! »

Gaspard Gantzer est à peine nommé responsable de la communication à l’Élysée que quelqu’un s’avise de dénicher une ancienne photo de ce jeune homme où il tient une cigarette suspecte… et suivez mon regard, encore un coup dur pour Hollande ! Déjà que le Président tolérait à ses côtés un conseiller amateur de belles chaussures, qui, bien avant l’Élysée, avait semble-t-il conseillé un labo pharmaceutique… ne me dites pas que Hollande n’était pas au courant, il a forcément des fiches secrètes sur tout et tout le monde, hein mon bon monsieur !

Ce matin, dans ces mêmes médias on découvre, grâce à Europe 1, le geste incroyablement politique posé, osé même, par Nicolas Sarkozy en visite à New York. Rendez-vous compte : il a fait deux tours de calèche à cheval dans Central Park avec sa fille Giulia…. pour provoquer le nouveau maire de New York qui voudrait – mais personne n’a vérifié la validité de cette « info » – interdire ces attelages un peu folkloriques qui font la joie de tous les touristes… Pas vrai ce que j’affirme ? Mais si, puisque c’est écrit :

http://www.europe1.fr/Politique/Nicolas-Sarkozy-en-balade-avec-Giulia-a-New-York-2101593/

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Affligeant ? Oui. Vraiment affligeant.

Une déclaration d’amour

De retour de dix jours de vacances dans les Balkans, après avoir traversé quatre pays de l’ex-Yougoslavie, cinq villes importantes, j’avais commencé un billet pour dire combien l’Europe – pour laquelle on vote dans un mois – est non seulement nécessaire mais humainement, culturellement, politiquement indispensable.

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Cetinje, ancienne capitale du Montenegro, siège de la Présidence de la République, et ci-dessous une belle maison abandonnéeImage

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Trogir (Croatie)

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Le tristement célèbre Stari Most de Mostar (Bosnie)Image

Dubrovnik (Croatie)

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Je ne publierai pas les lignes que j’avais écrites, je préfère reproduire ici intégralement un texte qui dit beaucoup plus haut, beaucoup plus fort, tout ce qu’on a envie de dire de et à l’Europe. Il émane d’un responsable politique, que j’ai toujours respecté même si je n’ai pas les mêmes orientations que lui. Merci Alain Juppé pour cette déclaration d’amour !

Europe, mon amour

(Publié le 22 avril 2014 par Alain Juppé)

Je mesure ce qu’il y a de provocateur dans le titre que j’ai choisi de donner à ma déclaration.

Par les temps qui courent, ma douce Europe, tu inspires plus de désamour que de sentiments amoureux.

Il n’est question que d’euro-scepticisme, voire d’euro-hostilité. Chaque matin, médias et politiques te chargent de tous les péchés du monde. Tu es, à les en croire, trop peu démocratique et beaucoup trop technocratique, souvent naïve, impuissante et divisée, assoiffée d’austérité et source de chômage, j’en passe et des pires.

« Bruxelles » est devenu le grand épouvantail, que nos amis belges nous pardonnent.

Nier qu’il y ait une part de vérité dans le procès qui est instruit contre toi serait faire preuve d’aveuglement.

Ceux qui t’aiment ont beau dire que ton Parlement a conquis de réels pouvoirs de co-décision, les Européens ne se pressent pas aux urnes quand il s’agit d’élire leurs députés.

Il est vrai que la bureaucratie bruxelloise est nombreuse, lointaine, compliquée et qu’elle produit trop de normes dans trop de domaines.

Ta banque centrale gère ta monnaie sans qu’un véritable gouvernement économique puisse dialoguer avec elle comme, aux Etats-Unis, le Secrétaire au Trésor, Ministre des Finances, le fait avec la Réserve Fédérale.

Schengen, cet accord qui devrait réguler les mouvements de population, ne marche pas parce que tu n’es pas capable de contrôler tes frontières extérieures.

Les Européens ont le sentiment que tu ne sais pas répondre à leurs attentes en mettant, par exemple, en œuvre une politique de croissance efficace fondée sur l’innovation, ou en organisant une réelle transition énergétique pour relever le défi du changement climatique.

Tu n’as pas pu empêcher l’annexion de la Crimée par Poutine ni la déstabilisation de l’Ukraine.

Avant de te décider à soutenir l’action de la France au Mali où tes intérêts sont directement en jeu, tu as atermoyé pendant des mois.

La vision du commerce international qui continue d’inspirer ta Commission est en retard d’une globalisation. Le dogme de la concurrence pure et parfaite semble intangible dans tes hautes sphères, alors que nos grands partenaires, américains ou chinois, assurent la protection de leurs intérêts comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans user du mot mais en profitant de la chose.

La manière dont tu négocies avec les Etats-Unis d’Amérique un accord de libre-échange présenté comme stratégique n’est pas un modèle de transparence. J’entends bien que dans une négociation aussi âpre on ne met pas d’emblée toutes ses cartes sur table. Mais il est essentiel que l’exécution du mandat donné au négociateur reste sous contrôle.

Tu vois, je ne suis pas complaisant avec toi. Je te dis tes quatre vérités. Qui aime bien châtie bien.

Ce qui m’autorise à parler vrai, aussi, à tes détracteurs. Et de leur dire : non l’Europe n’est pas responsable de tous nos maux ! La crise qui a failli emporter non seulement la finance mais aussi l’économie mondiale en 2008-2009 n’est pas son fait. La pratique des «subprimes» et le dérèglement des marchés qui en est résulté a pris naissance en Amérique. Et la crise des dettes souveraines en Europe n’est pas à mettre au débit de « Bruxelles ». Il faut chercher les responsabilités à Dublin, à Athènes, à Rome, à Madrid… ou à Paris dont les gouvernements n’ont pas respecté leurs engagements de réduction des déficits publics et de maitrise de l’endettement.

Certains, en France, sont malvenus de s’insurger contre les rappels à l’ordre de la Commission : c’est nous-mêmesqui l’avons chargée de vérifier que nous nous mettons en conformité avec les règles que nous avons nous-mêmesédictées, et, à défaut de nous sanctionner.

Je vais plus loin : non seulement tu n’es pas responsable de tous nos maux mais tu nous as protégés au milieu de la tourmente que l’économie mondiale traverse depuis quelques années.

C’est une grande chance que d’avoir une monnaie stable. A mes amis gaullistes, je demande de faire retour une cinquantaine d’années en arrière : le premier objectif du Général de Gaulle quand il revint au pouvoir ne fut-il pas de guérir la France de l’instabilité monétaire et de la doter d’un nouveau franc ?

L’euro stable, ce sont des taux d’intérêt historiquement bas, sans quoi le refinancement de notre dette nous entraînerait droit dans le mur.

Et là encore, ne rejetons pas la responsabilité de nos mauvaises performances sur autrui.

Dans le commerce des biens industriels (j’emprunte ces chiffres à l’excellent livre de Pascal Lamy, « Quand la France s’éveillera ») tu dégages, mon industrieuse Europe, « un excédent qui a triplé en dix ans pour atteindre plus de 200 milliards d’euros et maintiens [tes] parts de marché, alors que celles de [tes] concurrents américains ou japonais ont régressé. »

Aujourd’hui le Japon qui pratique les « Abenomics » c’est-à-dire une politique du yen moins fort, enregistre le pire déficit commercial de son histoire.

Si la France souffre, elle aussi, d’un lourd déficit commercial, la raison n’en est pas principalement le cours de l’euro, mais l’insuffisante compétitivité de ses entreprises et l’inadaptation de son secteur productif à la demande mondiale, faiblesses qui résultent de notre propre incapacité à mettre en œuvre les réformes nécessaires.

Faut-il ajouter que, dans le nouveau monde qui a émergé depuis trois décennies, tu es, ma puissante Europe, une extraordinaire chance ?

Avec toi, nous pesons 500 millions de citoyens, le plus grand PIB du monde, et le quart des échanges mondiaux.

Nous, Français que la mondialisation effraie… au point que quelques bons esprits chez nous vont jusqu’à prôner la « dé-mondialisation » ; nous que traumatise le déplacement du centre de gravité de la richesse et de la puissance vers d’autres horizons ; nous qui souffrons de n’être plus le centre du monde… nous devrions nous tourner, plus que jamais, vers toi, Europe, nous jeter dans tes bras, t’exprimer la confiance que nous mettons en toi pour, ensemble prendre toute notre place dans le nouveau monde, y faire rayonner nos idées et nos valeurs, y défendre nos intérêts

Et pas simplement nos intérêts économiques.

D’abord et avant tout le bien suprême que tu nous as apporté : la paix après un siècle de massacres.

Avons-nous bien conscience que ce bien n’est pas acquis pour toujours ?

La guerre a sévi dans les Balkans il y a 20 ans, à nos portes.

Notre voisinage oriental, je pense bien sûr à l’Ukraine, traverse une crise d’une grande gravité.

Et dans les frontières de l’Union elle-même, les vieux démons ne sont pas morts : quelques groupuscules défilent aujourd’hui dans les rues de Budapest un brassard à croix gammée à l’épaule.

Faire exploser la zone euro, c’est engager un processus de déconstruction de l’Europe et dès lors, tout redevient possible y compris le pire. Pascal Lamy rappelle ce message de François Mitterrand : « Le nationalisme, c’est la guerre ».

Voilà pourquoi je plaide pour toi, Europe, et suis décidé à combattre avec toute mon énergie ceux qui veulent, en le disant ou sans le dire, te déconstruire.

La meilleure manière de te défendre, c’est évidemment de te réformer. Et Dieu sait si tu as besoin de réformes.

L’urgence, c’est de doter ton cœur battant, c’est-à-dire la zone euro, d’une gouvernance efficace. Des progrès ont été récemment accomplis en ce sens, souvent à l’initiative de la France. Il faut aller plus loin et doter le Conseil Européen des moyens d’assurer le pilotage qui lui revient : une présidence forte qui devrait incomber à l’une des principales économies de l’union, un secrétariat performant qui veille à la mise en œuvre des décisions prises.

Mon choix de gouvernance, on le voit, est plutôt de nature inter-gouvernementale parce que c’est là qu’existe la légitimité démocratique.

Mais pour éviter les blocages, il faudra bien progresser vers plus d’intégration et si l’on veut notamment une réelle harmonisation fiscale, cesser de faire de l’unanimité une règle intangible.

Tout le monde ne voudra pas suivre.

L’idée que la zone euro est le cercle de solidarité maximum et qu’au-delà, la souplesse est de règle pour tous ceux qui se contentent de moins, finit peu à peu par s’imposer.

La gouvernance n’est pas tout. Ce que les Européens attendent, c’est certes une Europe qui fonctionne mais surtout une Europe qui réalise.

Il faut, dès lors, que tu choisisses. Tu ne pourras pas tout faire. Il faut abandonner ton ambition de tout régenter.

Il faut te concentrer sur quelques objectifs prioritaires.

En voici trois, qui n’épuisent pas la question :

  • une politique de stimulation de la croissance par le soutien à l’innovation sous ses diverses formes. Une suggestion : le « programme des investissements d’avenir » que la France a lancé en 2010/2011 et qui commence à produire ses premiers effets pourrait inspirer une initiative européenne.
  • une politique de l’éducation qui favorise la circulation mais aussi la compréhension mutuelle de nos jeunesses. Je préconise depuis longtemps l’apprentissage obligatoire d’au moins 2 langues vivantes étrangères dans tous nos systèmes éducatifs.
  • une politique énergétique qui semble aujourd’hui hors de portée compte tenu des choix divergents faits par la France et l’Allemagne mais que l’urgence climatique et l’urgence diplomatique -je pense au desserrement de notre dépendance vis-à-vis du gaz russe- peuvent demain rendre possible.

Suis-je en train, mon Europe, de te faire rêver, de te raconter une belle histoire, de te promettre la lune ?

Beaucoup le pensent.

Mais je l’assume…

Peut-être est-il utopique de rêver d’une Europe politique, acteur à part entière de la scène mondiale, dotée des moyens de se défendre, capable de conduire une action diplomatique cohérente. Une Europe puissance, expression taboue.

C’est pourtant bien le but où nous conduit le chemin sur lequel je te propose d’avancer.

Y sommes-nous seuls ?

Sans doute aujourd’hui.

Est-il utopique de rassembler des partenaires prêts à partager notre espérance ? Peut-être.

Mais peut-on vivre sans utopie ?

J’ai deux raisons de penser que ce rêve n’est pas illusoire.

D’abord la France et l’Allemagne. C’est la clef. L’Allemagne hésite. Aujourd’hui, la France n’a pas la capacité de la convaincre parce qu’elle a perdu sa crédibilité. Si nous reprenons force et influence, nous pouvons redevenir un partenaire attractif et convaincant.

Tout en dépend.

Et puis, tu existes ma belle Europe.

Il suffit de voyager à travers le vaste monde, en Asie, en Afrique, en Amérique… pour prendre conscience d’une réalité que nous apercevons mal en vision rapprochée : tu existes. Nous, Européens, nous avons un bien commun, nous partageons une culture commune, des valeurs, des idées sur le monde.

Loin de moi de sous-estimer nos différences… ni de vouloir les effacer ; elles font notre richesse.

Mais il existe un socle commun. Démocratie, liberté, dignité de la personne humaine… où donc ces valeurs s’épanouissent-elles mieux qu’en Europe ?

Philosophie, littérature, musique, arts… n’existe-t-il pas une « marque » européenne ?

Il serait prétentieux, de ma part, de vouloir m’essayer à la définir en quelques lignes. D’autres, plus savants ou plus profonds, l’ont fait et le feront. Mais je ressens en moi-même tous les sentiments qui m’ont donné envie de te faire cette déclaration.

Les abominations dont tu as été le théâtre au siècle dernier ont certes ébranlé nos certitudes et nourri une vaste entreprise de déconstruction de l’humanisme dont nous nous enorgueillissions et qui a failli.

Mais je te sens capable, Europe, de reconstruire un humanisme du XXIème siècle, lucide et exigeant.

Tu en as les moyens. Tu dois en avoir la volonté.

Alain Juppé

(http://www.al1jup.com/europe-mon-amour/)