Initiation

Je l’ai déjà raconté, j’ai découvert peu à peu la musique classique, d’abord par quelques 33 tours qu’il y avait à la maison ou qu’on nous offrait à Noël, puis en cherchant les disques les moins chers – à la mesure de mes faibles moyens. Des collections aujourd’hui disparues, qui ne disent plus rien aux moins de 50 ans (Fontana, Musidisc, la Boîte à musique, Vanguard, la Guilde du disque, etc.). En Suisse, il y avait Ex Libris, une filiale des coopératives Migros, qui éditait sous sa marque des enregistrements d’origine Deutsche Grammophon, Decca ou Philips.

J’ai repensé à cela en faisant mon article sur Ernest Ansermet (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/05/06/un-suisse-chez-les-russes/). L’un de mes premiers disques achetés en souscription chez Ex Libris c’était un double album consacré au Requiem allemand de Brahms… dirigé par Ansermet, avec plusieurs ensembles choraux dirigés par un homme que j’aurais la chance de côtoyer plus tard, pendant mes années à la Radio Suisse romande, infatigable animateur, entrepreneur, inventeur, l’inestimable André Charlet. Son décès il y a deux mois m’avait échappé, mais qui de ceux qui l’ont connu, approché, aimé (ou moins aimé !) pourrait oublier André ?

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On se rappelle toujours ses premiers disques, on leur garde une affection même si l’on est déçu par la suite ( https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/05/04/on-ne-reveille-pas-un-souvenir-qui-dort/). 

Mes premiers Vivaldi (L’estro armonico) par Paul Kuentz et son orchestre de chambre (avec Monique Frasca-Colombier au premier violon) : j’avais trouvé l’album – un Deutsche Grammophon ! -pas cher à la Librairie des Etudiants à Poitiers, et m’étais fait apostropher par un garçon à peine plus âgé que moi – c’était « une mauvaise version » ! – qui se proposait de m’en faire entendre de meilleures. C’était déjà un mordu de Vivaldi, il l’est toujours, puisqu’il signe toujours des chroniques dans Diapason (Roger-Claude Travers).

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La musique baroque, des concertos de Bach par exemple, c’était chez Musidisc Roland Douatte et son Collegium Musicum, au clavecin Ruggero Gerlin… Plus jamais entendu parler d’eux. Pas plus que de chefs d’orchestre qui s’appelaient Karl Ritter ou Carl Bamberger – pseudos de chefs plus connus ? – Ou Richard Müller-Lampertz, qui avec un orchestre hambourgeois, je crois, m’a fait découvrir des Danses slaves de Dvorak ou la 2e rhapsodie hongroise de Liszt.

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La mode était aussi aux disques-catalogues très bon marché : ainsi un disque au look très seventies, aux couleurs flashy, avec Karajan en surimpression – la Moldau de SmetanaLes Préludes de Liszt (qui sont restés ma référence), des Danses hongroises de Brahms, un autre tout violet de marque CBS consacré à Pierre Boulez (le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, l’ouverture des Maîtres Chanteurs de Wagner – que j’ai tout de suite détestée ! – et à l’inverse une mélodie que j’ai aussitôt aimée, Die Nachtigall, extraite des Sieben frühe Lieder d’Alban Berg… Et puis, un jour de soldes d’été, un coffret de 3 disques bradé de valses et polkas de Strauss par Boskovsky et le philharmonique de Vienne (déjà !).

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Et puis il y eut la période des « Clubs du disque », et autres souscriptions par correspondance, où l’on pouvait encore, pour des prix adaptés aux maigres ressources d’un étudiant, acquérir de très intéressants coffrets. On imagine le sentiment d’intense fierté, d’émotion qui m’étreignait lorsque le postier venait apporter d’imposants paquets à la maison familiale de Poitiers. Je me les rappelle comme si c’était hier.

Quatre disques dont Karajan et le Philharmonique de Berlin étaient l’objet, le sujet, l’ornement : une très intelligente compilation/initiation. Avec la 2e symphonie de BrahmsFinlandia et le concerto pour violon de Sibelius – avec Christian Ferras -, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski/Ravel et un disque d’intermezzi d’opéras (qui me ravit toujours autant !).

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Ou un beau coffret rouge d’une dizaine de galettes consacré aux grands concertos pour violon à partir du fonds EMI : Milstein, Oistrakh, Menuhin...

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Encore du vert foncé pour la Guilde du Disque et une 6e symphonie de Beethoven avec Munch et un orchestre hongrois, les 2e et 4e de Beethoven par Monteux et la NDR de Hambourg, etc…

Et puis je ne peux oublier – parce que je les ai tous conservés, à la différence de tout le reste de ma discothèque vinyle – les disques que mon « lecteur » de russe – de mes dernières années de lycée – me rapportait d’Union Soviétique (ou m’envoyait dans de drôles de paquets cartonnés !), de marque Melodia – puisque c’était le seul label autorisé et officiel -. C’est notamment par ces disques que j’ai découvert la 3e symphonie de Khatchaturian avec orgue (une version dirigée par Rojdestvenski… que je n’ai jamais retrouvée en CD). J’ai longtemps rêvé de la programmer…ce sera l’une des surprises de la prochaine saison de l’Orchestre philharmonique royal de Liège !

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La phénoménale version de Kondrachine, enregistrée à Moscou en 1967, a heureusement été rééditée.

Paroles de star

C’est quand même étrange que même ceux qui vivent de et pour la musique classique – je veux dire les organisateurs, les agents, les éditeurs de disques – passent leur temps à s’excuser de leur activité coupable et à courir après ce qu’ils croient être trendy ou hype ou in !

Puisque le public du concert classique est vieillissant, élitiste et conservateur, essayons d’attraper un autre public, plus jeune, plus populaire, avec les bonnes vieilles recettes de la télé, du cross over, de la variété ! Patrick Sébastien présentant la Grande Battle sur France 2 avec Roberto Alagna, œil de braise et voix de stentor, susurrant O sole mio aux ménagères de moins de cinquante ans…ce serait le nec plus ultra du « classique » à la télé non ?

Trève de plaisanterie, partout, dans les maisons d’opéra, dans les orchestres, on est sorti – même si on a mis du temps – de ce faux débat. Je ne voudrais pas qu’on me reproche de l’auto-satisfaction, mais quand je vois ce qui a été fait à Liège depuis plus de dix ans, j’ai plutôt un sentiment de fierté. C’est bien en assumant clairement ce que nous sommes, un orchestre symphonique, dans une salle de concert, en jouant le répertoire – immense – qui est écrit pour nous, que nous avons gagné et continué de gagner de nouveaux publics.

J’en étais là de mes vitupérations, lorsque je suis tombé, un peu par hasard, sur la page 100 du Nouvel Observateur de cette semaine. Une interview, une de plus, de la star des contre-ténors, Philippe Jaroussky…Pas vraiment ma tasse de thé, j’ai toujours eu un problème avec ce type de voix (allô Docteur Freud ?), au mieux je supporte, au pire cela m’insupporte presque physiquement. Mais quand je vois que l’interviewer est Jacques Drillon, je me dis que l’échange entre les deux mérite lecture.

Florilège :

Complexe de supériorité : « Les chanteurs lyriques, à un certain point de leur carrière, font un complexe de supériorité »

Cecilia Bartoli et moi : « Pour le marché du disque classique, il y a un avant, et un après Bartoli…Elle a prouvé qu’on pouvait faire des succès faramineux avec des inédits…En somme, ma carrière est à l’inverse de celle de Cecilia : elle a fait ce qui était connu au début et s’est tournée vers les raretés ensuite, j’ai procédé dans l’autre sens… »

Le modèle Edith Piaf : « Pendant des années, j’ai plus pensé en notes qu’en mots… Depuis cinq ans, je réussis à partir du ressenti du texte, que je retrouve chez Ella Fitzgerald qui ne surarticule jamais ou Edith Piaf : elles pensent tellement ce qu’elles disent que le mot sort comme il faut. Elles ne chantent jamais « amour » de la même manière, tout dépend de la phrase où il est placé »

En lisant cela de la part de Philippe Jaroussky, je pense immanquablement à une chanson de PiafLa foule, où l’auditeur ressent physiquement l’arrachement, la séparation exprimés par l’étirement de ces simples mots  « Emportés par la foule qui nous traîne et nous entraîne.. »

Le contact direct avec la musique : « En musique classique, un artiste est toujours un peu militant. Il doit entraîner les autres, lutter contre les a priori, les clichés. …Rien ne vaut le contact direct : la radio, la télévision, c’est bien, mais entrer dans le bâtiment (l’opéra, la salle de concert), voir de ses yeux la scène, les coulisses… Le spectacle vivant se porte bien, c’est enthousiasmant ».

Renouvellement : « Je n’aime pas ce mot de renouveler (le public). Il ne faut pas dresser une génération contre une autre… Lors d’un débat devant une assistance plutôt du 3e âge, on parlait forcément « renouvellement du public » et je trouvais cela insultant…Privilégier les jeunes, c’est agaçant à la fin. J’ai demandé à ces gens s’ils allaient  à l’opéra ou au concert quand ils avaient 30 ans. Evidemment non. Pas le temps, pas l’argent.. Il faut attendre un peu, attendons-les ! »

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Dernière parution en date, le célèbre Stabat Mater de Pergolese :

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Aussi talentueux et intelligent que soit Philippe Jaroussky – je me reconnais dans pas mal de ses propos – je préfère les voix de femmes, au risque même de l’ambiguïté, dans Pergolese justement, plutôt Nathalie Stutzmann ou Cecilia Bartoli

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Le ressuscité de New York

Comme certains opéras ou certains compositeurs ( lire https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/04/20/lopera-honteux/), certains chefs d’orchestre ont mauvaise presse, ou ne sont pas considérés par une partie de la critique comme de grands chefs.

C’est le sort de James Levine, patron incontesté et adulé du Met (le Metropolitan Operade New York) depuis 40 ans, qui n’a jamais été vraiment reconnu en Europe. Trop américain, pas assez « old fashion » ou « Mittel Europa » pour avoir ses lettres de noblesse dans le répertoire classique ou romantique !

Emblématique de cette forme de mépris, le peu de cas, voire le passage sous silence, de l’intégrale des Symphonies de Mozart que Levine avait réalisées avec le Philharmonique de Vienne (la seule et unique à ce jour de cette prestigieuse phalange qui sait son Mozart mieux que personne), intégrale qui a été rééditée dans le gros coffret consacré à cet orchestre par Deutsche Grammophon :

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Moi j’ai écouté cette intégrale, et je la trouve passionnante par l’élan, la jeunesse, le souffle qui animent la baguette de James Levine.

Et j’ai eu la même impression, et le même bonheur, en écoutant les intégrales des Symphonies de Brahms et de Schumann que DGG avait fait graver au jeune chef à Berlin et à Vienne. Des intégrales qui sont presque devenues des « collectons » tant elles sont parcimonieusement distribuées…

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On trouve plus facilement des enregistrements antérieurs de ces symphonies chez RCA, du coup plus clinquantes, plus « américaines » en somme. Ici la préférence va nettement à Levine l’Européen !

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Un gros coffret souvenir de son passage à la tête des Münchner Philharmoniker (où il avait succédé à Celibidache !) ne fait que confirmer mon jugement favorable surtout dans les oeuvres de grande ampleur (Schönberg, Mahler)

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Il se trouve que pendant mon voyage en Croatie, j’ai trouvé dans un magasin de disques de Split – oui il en existe encore dans ces pays-là ! – le double CD qui a marqué le triomphal retour de James Levine devant son cher orchestre du Met, il y a un an, pour son 70ème anniversaire, après une terrible série d’épreuves de santé, qui l’ont obligé à démissionner de son poste à Boston et à laisser la direction de l’opéra new yorkais à de plus jeunes collègues qui guignaient la place avec aussi peu de retenue que de talent (je pense à  Fabio Luisi)

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Il n’est que d’écouter ce « live » capté au printemps 2013 au Carnegie Hall – un programme très classique, une ouverture de Wagner, le 4e concerto de Beethoven avec un Kissin impérial, la 9e symphonie de Schubert – pour balayer toutes les réserves émises sur le compte de ce chef si attachant.

Evidemment, il faudrait ici dérouler l’incroyable épopée lyrique de James Levine, tous ses enregistrements d’opéras, tous les CD et DVD de ses spectacles du Met. Tout n’est sûrement pas sur les mêmes sommets, mais tout de même… qui d’autre que lui pourrait aligner pareille somme de réussites !

Des émissions de France-Musique, des articles dans Diapason, réhabilitent heureusement celui à qui on souhaite d’avoir surmonté durablement la maladie. Les géants comme lui ne courent pas les rues ni les podiums !

À lire avant d’aller à l’opéra ou au concert

On se dit qu’un normalien, passé par la banque, mordu de Puccini (et Verdi), ne peut pas être foncièrement mauvais. Ce qui se confirme à la lecture de cet éditorial de www.forumopera.com que son auteur, Sylvain Fort, m’a autorisé à reproduire intégralement. Dans le but d’instruire tous ceux qui s’apprêtent pour une soirée à l’opéra ou un concert philharmonique.

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Troubles de voisinage

« Le concert est au mélomane rigoureux ce que la messe est au catholique sourcilleux : là et seulement là se manifeste la réelle présence. Autant la chose me semble avérée dans le rituel catholique, autant je me permets d’en douter chaque jour davantage en ce qui concerne le concert. En fait de présence, ce qui se manifeste, c’est surtout celle de vos voisins. J’en distingue plusieurs types. 

Il y a le voisin-doublure. C’est simple : pas une mesure de la partition d’orchestre ne lui échappe. Sa battue l’atteste, qui redouble avec plus de fougue celle du chef. Souvent, je remarque que les points d’orgue sur les notes aiguës sont moins généreusement tenus par le chef au pupitre que par le voisin-doublure, certainement plus amateur de contre-uts. Parfois, on sent un peu d’hésitation dans le prélude de Tristan, mais que d’inspiration, quel sentiment de la musique. Il faut bien du courage pour résister à la tentation de l’expédier dans la fosse à coups de pied. 

Il y a le voisin au petit papier. Celui-là, nous le connaissons tous. Non content de déballer à grand froissement un bonbon acidulé, il fait subir à l’enveloppe en papier toutes les tortures de l’Inquisition, qu’on rêve alors de lui infliger en retour. Une fois, cependant, au moment où j’allais procéder à une strangulation de vieillarde (qui m’eût valu d’écrire ces lignes depuis une confortable cellule climatisée), je me rendis compte que ce crissement odieux provenait en réalité du continuo de clavecin tenu ce soir-là par une étoile censément baroque. 

Il y a le voisin à la goutte félonne. Comme moi, vous maudissez les tousseurs qui font pleuvoir sur le parterre la fine pluie de leurs postillons et le coup de tonnerre de leur atchoum au moment le plus ténu d’un air longtemps désiré. Mais il est des supplices plus lents. Ainsi la déglutition de votre voisin s’invite souvent dans votre paysage sonore. Le léger raclement de gorge réveillant les marécages tranquilles de glaires qui sommeillaient au fond de sa gorge ne vous échappe pas. Vous entendez le flux et le reflux, et même l’afflux de ruisselets soudain agités. Et cela ne manque jamais : un des ruisselets se trouve bloqué dans l’épiglotte. On entend alors les gloussements et mouvement de muqueuse supposés remettre dans le droit chemin ce filet égaré. Mais il se rebelle. Il réplique. Alors surgissent les contractions maxillaires. Le liquide ne reflue pas. Il s’accroche. Contraint votre voisin à une défense plus agressive, qui se manifeste par une toux étouffée : celle-là même dont vous savez d’expérience qu’elle prélude à quinze minutes de suffocation. Les larmes qui se mettront alors à baigner les yeux de votre voisin en prise à des convulsions horribles feront couler les vôtres, de rage celles-ci.

Il y a le voisin-SDF. Il a le goût du concert, de l’opéra, de la musique. Il fait l’effort de se munir d’un billet valable. Il est à l’heure, avide et passionné. Hélas, cette mobilisation de tout son être depuis plusieurs semaines l’aura trop préoccupé pour qu’il songe aux menues servitudes de la vie quotidienne, où il faut bien inscrire l’hygiène élémentaire qui sied à l’habitant des villes. L’âcre mélange de sueur, de crasse et de gras humide percute vos narines dès la première seconde de son installation à vos côtés, et ne cessera d’en racler les parois jusqu’à la fin du spectacle. Evidemment, si vous assistez au Tabarro ou à De la maison des morts, vous pourrez toujours vous figurer vivre un odorama dernier cri. Tout autre argument vous fera simplement sentir la misère de l’humaine condition et chercher fanatiquement à attraper un peu des fortes fragrances émanant de la grosse dame quelques places plus loin, dont pour une fois vous quêterez la consolation. 

Il y a le voisin-critique. C’est en principe un confrère ou une consoeur. C’est le plus souvent, aussi, un(e) parfait(e) inconnu(e). A fortiori pour toi, lecteur. Toi comme moi cependant devinons assez rapidement à qui nous avons affaire lorsque dans la pénombre nous le voyons sortir avec un air pénétré un crayon et un carnet où, dans des conditions d’exécution qui équivaudraient pour un parachutiste à un saut de 4000 mètres de nuit par grand vent, le critique va consigner les riches impressions produites sur son exquise sensibilité par le spectacle en cours, qui le plus souvent ne semble pas en demander autant. Parfois, pour donner le change, j’avoue exhumer de ma poche un Bic hors d’usage et griffonner dans un coin du programme quelques mots, que je n’arrive jamais à déchiffrer une fois rentré chez moi. Quelques jours plus tard, je lirais avec émotion le chatoiement d’émotion consigné par mon intrépide confrère. Et je m’avoue qu’il aurait été regrettable de céder sur le moment à mon désir ardent de le trépaner avec les dents. 

Il y a le voisin-corporate. Il est là à l’invitation d’un fournisseur. Homme, il arbore le costume-cravate, la mine austère, la bedaine installée, la calvitie discrète et parfois la rosette de qui fait une belle carrière dans l’assurance-dommage ou le marketing pétrolier. Femme, elle porte les lunettes à forte monture, le tailleur griffé et l’impeccable chevelure de celle dont le destin est tristement devenu de montrer aux hommes qu’elle en a une sacrée paire. Homme ou femme, du reste, ils ne vont à l’opéra qu’invités. Le malheur veut qu’ils ne soient jamais invités seuls. Tous nous connaissons ces soirées où la composition de la salle ressemble à un celle d’un gigantesque comité exécutif, ou d’une convention de hauts cadres au palais des congrès. Alors une chape de plomb tombe sur la salle. Terrorisé à l’idée de démontrer son ignorance complète de la chose lyrique à ses contreparties commerciales, le voisin-corporate se garde bien d’applaudir, de peur de le faire à mauvais escient. La salle corporate n’applaudit donc pas. Par contre, le voisin-corporate est désireux de montrer qu’il entend et goûte la chose. Il va donc passer sa soirée à réagir aux surtitres, gloussant plus souvent qu’à son tour, et souvent à contretemps, aux récitatifs mozartiens ou rossiniens non à mesure qu’ils sont dits mais à mesure qu’ils s’affichent sur l’écran. C’est très rafraîchissant finalement. Le voisin-corporate est un grand enfant. Après l’entracte, grisé d’un peu de champagne, il gloussera plus fort encore. Et à la fin du spectacle, invariablement, arrive cette chose merveilleuse : il a un avis. 

Enfin, il y a le voisin qui sent bon, ne griffonne rien, écoute religieusement, ne croit pas en savoir plus que les interprètes, ne glousse pas, n’émet pas d’avis à peine le spectacle terminé, connaît toutes les ruses pour chasser la goutte de salive traîtresse, ne croque pas de bonbon, et reçoit la conscience claire et le cœur pur ce que la musique et les musiciens lui offrent ce soir : ce voisin, c’est toi, lecteur. « 

543902_10151219857522602_576886350_n(Salle Philharmonique de Liège)