La dictature de l’émotion

Lire aussi : (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/20/la-mort-et-la-tristesse/)

Un ancien président de Radio France s’insurgeait courageusement, ce matin, sur Facebook, contre le traitement réservé par une chaîne de radio publique à la disparition de David Bowie (plus de la moitié de la séquence 8- 9 h) et la place disproportionnée que cet événement prenait dans les journaux au détriment d’autres informations plus importantes pour l’humanité, « instance parmi d’innombrables autres de l’invasion de l’actualité « réelle » par ce qu’on appelait à juste titre les « variétés »…Et pour être clair, je suis tout à fait d’accord à ce qu'(on) lui fasse à partir de 9h10 la place que mérite ce grand chanteur dans une émission précisément consacrée à la culture, et notamment aux variétés. Mais dans les « journaux », non, non et non! On informe et on passe à autre chose!« .

DAVID BOWIE AT THE CANNES FILM FESTIVAL - 1983
Mandatory Credit: Photo by Richard Young/REX (100574d) David Bowie DAVID BOWIE AT THE CANNES FILM FESTIVAL – 1983

Plus encore que cette absence de hiérarchie dans le traitement de l’information, il y a cette prééminence donnée au ressenti des auditeurs et téléspectateurs. Sitôt l’information donnée ce matin sur France 2, des reporters étaient dépêchés dans la rue pour « recueillir les premiers témoignages » des passants et leur « émotion« .

Il est vrai que depuis le début de cette année, on est servi en morts illustres et en commémorations d’événements tragiques : Delpech, Galabru, Boulez, Courrèges, maintenant Bowie, les attentats de janvier 2015  contre Charlie, l’hyper casher de la porte de Vincennes, la manifestation du 11 janvier…

Mais on en arrive à ne plus supporter des mots pourtant chargés de sens lorsqu’ils ne sont pas abusivement utilisés et usés par les médias. Pas un reportage qui ne commence par « l’émotion est à son comble« , « beaucoup d’émotion« etc… Et les caméras d’insister sur un visage en pleurs, sur les larmes d’un président. Et le/la présentateur/trice de prendre la mine de circonstance.

C’est la dictature de l’émotion, ajoutée à celle de l’hyperbole. Tout disparu devient immédiatement le plus grand, le plus mythique, le plus célèbre. Il est paré de toutes les vertus qu’on lui avait souvent déniées de son vivant, d’une importance et d’un rôle qui deviennent essentiels alors qu’ils pouvaient n’être que modestes ou simplement à leur juste place.

On est prié évidemment de ne pas jouer le trouble-fête, le grincheux de service.

Je n’ai pas cru devoir écrire ici d’hommage à Michel Delpech, pourtant j’aimais bien certaines de ses chansons, et je reconnais le courage qu’il a manifesté dans sa lutte contre une maladie qui terrasse chaque année des milliers d’anonymes.

Je n’ai rien écrit sur Michel Galabru, même si je l’avais aperçu à Liège il y a deux ou trois ans, et si son personnage de l’adjudant Gerber dans la série des Gendarmes m’a souvent fait rire.

 J’ai apporté mon très modeste témoignage sur Pierre Boulez (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/06/un-certain-pierre-boulez/mais laissé à d’autres, beaucoup plus compétents que moi, le soin d’écrire – très bien le plus souvent – sur un personnage qui a porté toutes les contradictions artistiques du XXème siècle.

Mais David Bowie ? Certes c’est une star, une idole, une icône. Dois-je avoir honte de dire ici que je n’ai jamais été fan, que sa musique m’est toujours passée un peu à côté ?

Mais pour Delpech, Boulez ou Bowie, l’important c’est ceci – merci Monsieur Trenet ! :

Longtemps, longtemps, longtemps 
Après que les poètes ont disparu 
Leurs chansons courent encore dans les rues 
Un jour, peut-être, bien après moi 
Un jour on chantera 
Cet air pour bercer un chagrin

Ou quelque heureux destin

Fera-t-il vivre un vieux mendiant 
Ou dormir un enfant…

Et pour les médias, cette recommandation : chercher dans un dictionnaire le sens des mots pudeur, réserve, compassion…

25 réflexions sur “La dictature de l’émotion

  1. Je pense utile de mettre ici ce que j’ai écrit sur Facebook à la suite des nombreuses réactions que ce billet a suscitées :
    LIberté d’opinion ? réveillez-vous amis Facebook, si vous n’êtes plus capable(s) de lire un billet d’humeur (https://jeanpierrerousseaublog.com/…/la-dictature-de-lemotion) sans tout mélanger. Bowie est un grand artiste, oui, mais j’ai le droit de ne pas être touché par sa musique ! Bowie est mort, oui, mais les médias doivent-ils privilégier l’exhibition de l’émotion à l’émotion elle-même qui est pudeur et compassion ? Ce n’est pas ce qu’on éprouve au fond de soi, l’opinion, l’admiration qu’on a pour telle ou telle personnalité, qui sont en cause, c’est l’usage, l’abus que font les médias de mots et de concepts qui finissent par ne plus rien signifier.

  2. Non seulement le droit de ne pas aimer – pour ma part j’aimais – mais le devoir, à cette occasion – de réfléchir sur le traitement de l’information en général, d’une part, et la recherche permanente d’un unanimisme réducteur. Camus ne disait-il pas « méfiez-vous du jour ou tout le monde dira du bien de vous. Ce sera celui de votre mort » … En tout cas, vive Trénet !

  3. Sur France Info c’était pareil. Qu’est-ce que ça va être quand notre Johnny national (euh il est toujours français ?) va mourir ?! N.B : J’aimais bien Bowie – sans être fan.

  4. Bonjour, entièrement d’accord avec votre article ! Assez de ces commémos larmoyantes etc… David Bowie, j’avoue que je connaissais qu’un seul film  » Furyo » dans lequel il est excellent c’est vrai !
    quant a « son génie musical » ???????????????? franchement je n’étais pas fan, donc.
    Une chose certaine, je viendrai désormais lire vos billets !
    selma cayol

  5. Chacun ses goûts…chacun ses priorités… Bowie est une icône qui est resté loin des médias pendant presque 10ans ..Je veux bien une semaine de reportages …quand Michael Jackson est parti cela a été la même chose bon je ne suis pas spécialement fan mais je comprends ..Il y a des gens qui marquent leur époque plus que d’autres et c’est comme cela … Star planétaire Le départ de Bowie laisse plusieurs générations orphelines de souvenirs d’enfance, d’ados ..Je le pensais immortel et puis il y a ce matin du 11/1 ou l’émotion prend tout …Allez comprendre ..Le monde est,il toujours rationnel et limité?…même si les médias n’en parlaient pas l’émotion serait immense….Et oui il y a les guerres, la faim, les injustices, les noirceurs du monde que l’on retrouve tous les jours sur toutes les chaines dans tous les journaux….et on se bat pour un monde meilleur ( enfin je me bats 😉
    et puis il y a Bowie …un artiste inclassable tellement talentueux , des couleurs, de sons ..il sera toujours temps de revoir la guerre en direct à télé …pour l’instant laissons encore la fantaisie entrée par la fenêtre ..

  6. J’adore Bowie, j’ai pleuré sa mort, j’ai pleuré tout ce qu’il emporte, le Génie oui oui! l’élégance, l’excellence , toute une époque, place aujourd’hui à la médiocrité. mais je suis d’accord avec vous, les micros tendus c’est de la pollution verbale facile et démagogue.

  7. Ce qui est étonnant aussi c’est l’hommage rendu par le premier ministre français Manuel Valls. David Cameron, oui, pourquoi pas, en tant que premier ministre anglais. Mais pourquoi cet hommage rendu par Manuel Valls ? On dirait du mimétisme, du copié-collé, comme si il fallait faire tout pareil que les anglo-saxons, tout le temps. Alors que la mort de l’accordéoniste Jean Corti, il y a quelques semaines, est passée complètement inaperçue, même du côté du Ministère de la Culture. Le gars a quand même écrit la musique des « Bourgeois » et de « Madeleine » pour Jacques Brel qu’il a également accompagné comme Brassens, Bashung, les Rita Mitsouko, les Têtes Raides, Jeanne Cherhal, Rachid Taha…

    1. A la mort de Johnny « international », la France décrétera-t-elle une semaine de deuil national? Mais qui pleura la mort de Jacques Debronkart, François Béranger ou tant d’autres obscurs qui disaient pourtant si lucidement tellement de choses…?

  8. La question est de savoir pourquoi les journalistes se vautrent dans le mélo, la nécrophilie, le sentimentalisme à deux sous?
    Pour moi, la réponse est simple. Première chose, ils sont dans la nécessité de vendre leur soupe, et la mort fait vendre. C’est un fait, charlie hebdo, les guerres, les attentats, les crimes les tsunamis, tremblements de terre et autres épidémies sont pain bénit pour eux, car ça permet de faire monter les ventes.
    Mais pourquoi cela fait il monter les venets?
    Pour la bonne et simple raison que le public de ces médias, n’est qu’une bande de charognards, assoiffés du sang des autres!
    eh oui, on à supprimé les jeux du cirque, les guerres féodales, les duels à mort, les décapitations publiques. Nous n’avons pas connu de guerres sur notre territoire depuis 70 ans alors le peuple n’en peut plus, il lui faut du sang, des cadavres, de la viande froide!
    le moral des français est au plus bas, les sondages sont au raz des pâquerettes pour le président de la république et boum, un attentat, des images insoutenables à la télévision, et les sondages s’envolent pour le président. Le peuple à la trouille mais il est content.
    Ca choque surement quelques uns d’entre vous, mais regardez bien ce qu’il se passe lorsque quelqu’un se casse la figure sur l’autoroute: vous avez toujours un embouteillage lié aux curieux qui se repaissent du spectacle du malheur des autres.
    Les médias bien entendu se sentent plus ou moins coupables d’utiliser les plus bas instincts de l’être humain aussi habillent ils cela d’un gros coup de ripolin couleur de deuil national, de tristesse, parfumé d’émotion de la même manière que autrefois les prostituées de parfumaient à la violette!!

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